mardi 5 octobre 2021

Vibrante traversée dans l’œuvre de Mié Coquempot

AN H T OM, une traversée dans l’œuvre de Mié Coquempot. Les noms d’Alain Buffard et de Mié Coquempot sont désormais associés aux studios de L’échangeur, Centre de développement chorégraphique national à Château-Thierry. Et hommage leur a été rendu lors du festival C’est comme ça ! La création d’un montage réalisé à partir de l’œuvre de Mié Coquempot est notamment venue magnifier une écriture qui a su composer avec la musique, dans l’architecture et la sensualité des présences. Trente ans, ça fait déjà une histoire. En 1991, Pierre Fourny, Christophe Marquis et Dominique Soria, les trois comparses du Groupe ALIS ALIS (Association Lieux Images Sons) décidaient de quitter Paris et de contourner la rareté et la cherté des studios de répétition pour aller prendre racine à une centaine de kilomètres de là, à Fère-en-Tardenois, au sud de l’Aisne. Leur point de chute : une ancienne minoterie, le Moulin Canard, dont l’exploitation avait cessé en 1987. Au prix d’importants travaux, les vastes espaces permettent d’imaginer d’accueillir en résidence d’autres artistes. Le projet de L’échangeur est né. Projet un peu fou, dans une commune de 3.000 habitants, et dans une région, le sud de la Picardie, où la décentralisation a oublié de semer des équipements culturels. Mais la greffe prend ; en plus du Groups ALIS, les premières résidences, notamment de la compagnie Roc in lichen (Bruno Dizien et Laura de Nercy) et des facétieux duettistes de Grand Magasin (François Hiffler et Pascale Hurtin), sèment les premières graines d’une éclosion des possibles. (1) Infatigable bâtisseur, Christophe Marquis prend en mains le devenir de L’échangeur. Et l’aventure ne va pas de soi. Convaincre les décideurs locaux de la pertinence d’un projet lié à la création contemporaine, plus spécifiquement chorégraphique, au sein d’un territoire en partie sinistré, économiquement et socialement, ne s’est certes pas fait du jour au lendemain. En 2006, avec un spectacle de Laurence Rondoni et Mohamed Shafik, L’échangeur commence son « transport » vers une friche industrielle à Château-Thierry, l’ancienne usine LU. Y est alors aménagé un premier studio de répétition, puis une salle de création en 2012, et un second studio en 2013. L’échangeur, devenu Centre de développement chorégraphique en 2011, s’installe pour de bon à Château-Thierry en 2014. Sans oublier de rayonner sur toute l’agglomération avec les festivals C’est comme ça ! (depuis 2007) et Kidanse (depuis 2017), et au-delà, toute l’année, avec de multiples actions de sensibilisation et de formation. Quentin Bertoux, dans le compagnonnage photographique des résidences d’artistes. Florent Nikiema. Photo de Quentin Bertoux exposée à l’entrée de L’échangeur. Fer de lance des activités de L’échangeur depuis 30 ans, les résidences artistiques ont été patiemment « consignées » par le photographe Quentin Bertoux. Une première collection de ces « portraits en mouvement » est parue en 2011, accompagnée de textes de Bernard Noël. Le second opus (2011-2021) vient d’être édité par L’échangeur : les photos de Quentin Bertoux y sont cette fois-ci délicieusement légendées par Pascale Hurtin. Dans la préface, Rosita Boisseau, critique de danse et journaliste au Monde, parle joliment des « métamorphoses et glissements de terrain » que compose Quentin Bertoux : « Chaque photo devient comme une petite planète tournant sur elle-même où interprète, décor et accessoires, tout fait corps, tout est vivant. (…) Une délicate bizarrerie auréole ces instants irréels dans leur façon de soulever la matière comme si de rien n’était. » (2) Magnifique pièce-hommage à Mié Coquempot Mié Coquempot. Photo DR. Ce samedi 2 octobre, à l’occasion du 30ème anniversaire de L’échangeur, les deux studios de répétition, qui ont bénéficié d’une appréciable rénovation, ont été baptisés des noms d’Alain Buffard et de Mié Coquempot, deux chorégraphes trop tôt disparus qui ont marqué ces dernières années l’histoire de la danse contemporaine. Dans l’après-midi, Marie-Hélène Rebois est venue présenter le documentaire qu’elle a réalisé sur l’historique solo Good Boy d’Alain Buffard, à partir d’un ensemble d’archives et de témoignages (pour 2 €, le film peut être visionné sur Tënk, à suivre ICI). Et en soirée, le festival C’est comme ça ! rendait hommage à Mié Coquempot avec deux spectacles, Offrande et AN H T OM. D’Offrande, conçu en collaboration avec Béatrice Massin et Bruno Bouché, au croisement de la danse contemporaine, du baroque et du néo-classique, sur L’Offrande musicale de Jean-Sébastien Bach (bande annonce à voir ICI), on laissera les sept interprètes, au demeurant excellents, gagner en confiance pour faire davantage respirer la composition. Une expérience qui vient de la répétition et du plateau ; or, c’était là la première représentation publique, après une série de spectacles annulés depuis janvier 2021. En revanche, AN H T OM, dont c’était aussi la création, est d’emblée traversé par une sève vigoureuse, une présence de chaque instant qui habite pleinement l’écriture de Mié Coquempot, à la fois minutieuse et ample, ciselée et vibratile. Au départ, le pari n’était pourtant pas évident. Après la mort de la chorégraphe, en octobre 2019 (emportée par un cancer bien trop jeune, à 48 ans), la plupart des danseuses et danseurs qui ont travaillé à ses côtés ces dernières années ont décidé de lui rendre hommage non pas en remontant telle ou telle pièce de son « répertoire » (comme ont pu s’y employer, par exemple, les Carnets Bagouet après la disparition de Dominique Bagouet), mais en réalisant un montage inédit de séquences chorégraphiées par Mié Coquempot depuis ses premiers spectacles en 1997. Boussole de cette traversée dans l’œuvre, mise en œuvre par Jérôme Andrieu et Lucie Mollier : la grande connivence que la chorégraphe a su nouer avec la musique. Pendant des années, la danse contemporaine a obstinément tenu à séparer la danse de la musique ; sans doute fallait-il se libérer du carcan de la partition, et trouver une musicalité intrinsèque au mouvement. Anne Teresa De Keersmaeker a été l’une des premières à renouer ce dialogue interrompu, en trouvant la dynamique de corps conducteurs de rythmes, d’intensités, d’énergies, qui puissent s’allier à la musique sans s’y fondre. Un rapport en tension, auquel échappe l’écriture de Mié Coquempot, souple dans la fluidité, infusée dans l’espace plus que conquérante. Miracle du montage : même si les matériaux agencés dans AN H T OM proviennent de pièces différentes, avec des musiques allant de Bach à Ryoji Ikeda en passant par Morton Feldman et Pierre Henry, un vivant continuum s’opère du début à la fin, poème de corps magnifiquement porté par les neuf danseuses et danseurs (Jérôme Andrieu, Julien Andujar, Jazz Barbé, Jérôme Brabant, Alexandra Damasse, Vinciane Gombrowicz, Émilie Labédan, Anne Laurent et Maud Pizon). Organisme commun où chacune et chacun fait corps dans un diapason de singularités aimantées par une architecture mobile, en incessante relance de lignes. Pour Mié Coquempot, le mouvement était assurément un terrain de jeu. Le fragment issu de Journal de corps (créé en 2008-2010), qui clôt AN H T OM, le manifeste avec éclat : dans cette tranquille sarabande, l’impulsion du mouvement naît de parties du corps énoncées par la bande son. De la mâchoire au gros orteil, ce voyage anatomique fait chœur, tout en dissipant au fur et à mesure les figures qui se constituent. Tout cela paraîtrait appliqué, scolaire, si cette écriture n’était de bout en bout en bout soutenue par une extraordinaire sensualité de chaque instant. Rien qui ne soit pourtant porté à l’effusion débridée, mais le fruit d’un subtil alliage entre ce qui est libéré (question de poids, question de release) et ce qui est retenu (question de poids, question de maîtrise). Et on se dit que, chez Mié Coquempot, cette rare alchimie était là dès le début, à en juger par son premier solo, an H to B, ici transmis à Alexandra Damasse : un solo d’anthologie, une pure merveille. Dans un éclairage quasi à contre-jour, diaphane, (comme toujours avec Françoise Michel, la lumière se fait intelligente), une présence s’éveille, s’étire, se dilate puis se rassemble, cherche ses appuis entre verticalité et courbes, chemine à l’aube d’une caresse. Oui, c’est comme une longue caresse d’espace, une caresse aussi faite d’impulsions, de surgissements, mais jamais de griffures. La musique de Morton Feldmann qui épouse ce solo semble égrener le temps, comme dans un rêve. Un rêve qui ne cesse d’éveiller la membrane du mouvement. « L’acte est vierge, même répété », disait Christophe Marquis, citant René Char, lors de l’inauguration des studios de L’échangeur. Deux ans après la disparition de Mié Coquempot, la traversée dans son œuvre que vient aujourd’hui réaliser AN H T OM est non seulement hommage à une chorégraphe et à son œuvre, mais au-delà, et à travers elle, palpitante célébration de ce que la danse peut avoir de plus essentiel. Le corps est fragile, l’espace est fragile. Trouver la respiration, la densité, la délicatesse, l’écriture des présences, qui les fassent tenir ensemble, communément, corps et espace. Jean-Marc Adolphe (1) – Sur l’histoire de L’Echangeur : Hélène Caubel, L’échangeur de Fère-en-Tardenois. Un lieu simple, éditions L’Entretemps, 2012. (ICI) (2) – Résidences 2011-2021, photographies de Quentin Bertoux, textes de Pascale Murtin, éditions Paradox, 2021. Offrande et AN H T OM ont été créés le 2 octobre 2021 à L’échangeur, CDCN de Château-Thierry, dans le cadre du festival C’est comme ça ! qui se poursuit jusqu’au 9 octobre. Prochaines représentations : - Offrande, le 12 décembre au Festival de danse de Cannes ; le 16 décembre au Manège – scène nationale de Reims, dans le cadre d’un temps fort dédié à Mié Coquempot. - AN H T OM, le 23 octobre à l‘Atelier de Paris / CDCN. Site internet de la compagnie K 622 / Mié Coquempot : https://k622.org A lire : Entretien avec Vinciane Gombrowicz, Maud Pizon, Jérôme Andrieu et Lucie Mollier, propos recueillis par Wilson Le Personnic, publié le 17/07/2020 sur maculture.fr https://www.maculture.fr/entretiens/k622-mie-coquempot/