vendredi 22 octobre 2021

Vanessa Nakate, l’Afrique aussi a droit au futur

Jeune activiste ougandaise de 23 ans, Vanessa Nakate a imposé sa présence dans le mouvement Fridays for future. Elle est l’une des voix qui portent les exigences de l’Afrique dans les combats contre le réchauffement climatique : «L’Afrique est le dernier émetteur de gaz à effet de serre. Mais nous sommes les plus touchés par la crise climatique.» Des « fauteurs de troubles » ? En tout cas, les activistes ne renoncent pas à déstabiliser nos valeurs et nos conventions. Non violentes, leurs actions montrent et invitent au mouvement. Dans Ce désir qui sort de nous, un texte qu’il a confié aux humanités en mai dernier pour accompagner le soulèvement colombien, Georges Didi Huberman a parfaitement décrit ce mouvement, en tant que trouble de l’état stable : trouble physique (frisson, fièvre), trouble moral ou social ». Cette « sortie de quelqu’un ou de quelque chose de sa place habituelle » est domestiquée dans « une économie marchande des émotions » dont les activistes entendent dénoncer et démonter les rouages. Le soulèvement de la jeune activiste écologiste Vanessa Nakate commence chez elle, en Ouganda. Là qu’elle débute une grève individuelle, en janvier 2019, pour manifester contre les effets déjà manifestes du changement climatique et la passivité des gouvernements. Elle n’a alors que 22 ans, et se rend parfaitement compte que les sècheresses et inondations ont des effets désastreux sur une grande partie de la population, dans un pays qui dépend fortement de l’agriculture : « Littéralement, dans mon pays, le manque de pluie signifie la famine et la mort pour les moins privilégiés. » Voir ICI : Inondations désastreuses en Ouganda (juin 2020). Sa préoccupation pour le climat se double d’une perception incarnée des rapports Nord-Sud : « Lorsque [l’enjeu du changement climatique] est débattu au nord, c'est sous l'angle du risque de crise économique pour les pays riches. Ils ne réalisent pas que pour nous, c'est un drame tangible », déclare-t-elle. Rejointe par d’autres activistes en Ouganda et sur tout le continent africain, elle crée Youth for future Africa en janvier 2020, à la suite du mouvement lancé par Greta Thunberg. Vanessa Nakate interviewée par Democracy Now lors de la CO25 à Madrid (en anglais). Entre temps, les engagements de Vanessa Nakate ne sont pas passés inaperçus. En décembre 2019, elle s’invite à la COP25 à Madrid, dont les militant.e.s de Fridays for future sont vertement expulsé.e.s. « Les voix des personnes défendant les droits des peuples autochtones, des femmes et des communautés du Sud ont été agressivement écartées de la COP dans une tentative claire de les faire taire », écrit alors l’Uruguayenne Karin Nansen, présidente de Friends of the Earth International. Il en faut plus pour décourager Vanessa Nakate. Quelques jours plus tard, on la retrouve au Forum de Davos, autant dire dans l’un des hauts-temples de l’économie marchande (et de ce qu’elle occulte, notamment vis-à-vis des pays du Sud, et de l’Afrique en particulier). Elle y donne une conférence de presse sur l’urgence climatique, aux côtés de quatre autres jeunes activistes : Greta Thunberg, Loukina Tille, Luisa Neubauer et Isabelle Axelsson. Un photographe de l’agence Associated Press Les photographie toutes les cinq. Surprise : lorsque la photo est diffusée, la jeune militante ougandaise en a été évincée (Lire ICI). La réaction de Vanessa Nakate ne tarde pas : « Vous n’avez pas seulement effacé une photo, vous avez effacé un continent. Mais je suis plus forte que jamais. » Et elle poursuit sur Twitter : « L’Afrique est le dernier émetteur de gaz à effet de serre. Mais nous sommes les plus touchés par la crise climatique. Que vous effaciez nos voix ne changera rien. Que vous effaciez notre histoire ne changera rien. Est-ce que ça veut dire que je n’ai pas de valeur en tant qu’activiste africaine ? Ou que les Africains n’ont pas du tout de valeur ? » La photo d’Associated Press, en janvier 2020, après et avant « retouche ». Or, la gravité de la situation actuelle mondiale impose au contraire de s’unir : « Il n’y a pas de soulèvements, c’est l’évidence, sans une levée d’affects collectifs, un partage des émotions », dit encore Georges Didi Huberman. Une autre jeune activiste ougandaise de Fridays for future, Hilda Flavia Nakabuye, autre activiste ougandaise, le disait encore, d’une voix soulevée par l’émotion, lors du Sommet des maires du réseau du C40 en octobre 2019 à Copenhague : « les pays du Sud sont beaucoup plus gravement touchés par les catastrophes alors qu’ils sont globalement moins responsables de l’origine de ces dérèglements. » Discours de Hilda Flavia Nakabuye au Sommet des maires du C40, en octobre 2019 Cet activisme s’enracine dans une culture de solidarité (et d’éco-féminisme) qui rend d’autant plus inadmissible que « les voix noires » soient exclues des discussions sur l'environnement. D’autant qu’une jeune activiste comme Vanessa Nakate prend place dans une lignée de femmes pionnières qui l’ont précédée. Citons ainsi la Kényane Wangari Maathai, engagée dès les années 1960 contre la déforestation dans son pays, et qui a fondé en 1977 le Green Belt Movement, encourageant notamment les femmes à créer des pépinières pour la plantation d’arbres. Organisation autochtone, communautaire et non gouvernementale, son action sur l’environnement reposait sur le renforcement des capacités et les droits des femmes. Militante sociale, environnementale et politique, Wangari Maathai est devenue la première femme africaine à remporter le prix Nobel de la paix en 2004. Wangari Maathai, Prix Nobel de la Paix en 2004. Même s’il ne s’agit plus seulement de planter des arbres, c’est un combat que poursuit aujourd’hui Vanessa Nakate avec le Rise up Climate Movement (Rise Up signifiant « soulèvement ») pour mobiliser le plus grand nombre d’activistes sur le continent africain. Il s’agit avant tout d’accompagner localement les communautés confrontées aux effets du changement climatique sur la durée ou lors de catastrophes. (Building a grassroots climate movement, video avec Vanessa Nakate, à voir ICI, en anglais). Un combat qui passe aussi par la remise en cause radicale de projets particulièrement menaçants pour le bassin du fleuve Congo et sa forêt, dont l’importance est comparable à celle de l’Amazonie. A commencer par le méga-projet d’oléoduc conduit par TotalÉnergies avec un partenaire chinois : l’East Africa Crude Oil Pipeline (EACOP). Là-dessus, l’avis de Vanessa Nakate est sans appel : « Il n'y a aucune raison pour que Total s'engage dans l'exploration pétrolière et la construction de cet oléoduc, car cela reviendrait à alimenter la destruction de la planète et à aggraver les catastrophes climatiques déjà existantes dans les zones les plus touchées. Il n'y a pas d'avenir dans l'industrie des énergies fossiles et nous ne pouvons pas boire du pétrole ! » Illustration en tête d'article : Vanessa Nakate. Portrait de l’illustrateur brésilien Cristiano Siqueira.