samedi 23 octobre 2021

Philip Venables, manifestement.

Philip Venables par Harald Hoffmann Le compositeur britannique Philip Venables rejoint, sur les Humanités, une série de portrait d'activistes ... Étonnant ? Certes non !
Car ses compositions musicales font manifeste, tant dans la forme musicale et scénique sous laquelle elles se présentent, que dans les "discours" qu'elles convoquent. En témoigne ainsi Talking Music, qui vient d'être créé au festival Musica à Strasbourg avant d'être présenté le 26 octobre par le Festival d'Automne à Paris. Compositeur anglais né en 1979, Philip Venables se consacre à l'étude de la musique après avoir suivi des études en biologie moléculaire, puis de psychologie expérimentale et neuropsychologie. Elève de Philip Cashian [1], compositeur britannique exceptionnel, à la Royal Academy of Music de Londres, il achève en 2016, à la Guildhall School of Music & Drama, un doctorat sur "la musique et la violence associées à la parole". Cette relation intime et absolument indissociable du rapport entre textes et composition musicale, fonde et définit tout le travail acharné de Philip Venables depuis ses premières compositions orchestrales. Le storytelling est au cœur de son œuvre, comme si l'urgence de faire récit des tragédies et des inconsciences du monde contemporain devenait un moteur de création à part entière. Très rapidement repéré sur les scènes européennes comme un inexorable défricheur des relations organiques qui peuvent s'inventer [s'écrire et/ou se décrire] entre mots, paroles, poétiques, discours, pamphlets, convoquant des textes profondément enracinés dans la description d'évènements sociaux et sociétaux. La musique se compose et s'écrit alors comme un dialogue permanent entre mots et sons, harmonie et violence, dans une dynamique extraordinaire et d'une force extrême, qui n'est jamais description des contextes, mais révèle et éclaire le sens profond des thématiques déployées au fil des œuvres. La musique de Philip Venables est toujours à considérer comme une manifestation radicalement réactive face aux faits de violences, à des enjeux liés à la sexualité ou aux conséquences de l'engagement politique, dans une société de plus en plus hybride et dystopique et souvent hostile à l'homme lui-même. Philip Venables revendique comme mode opératoire, l'association ou la collaboration avec d'autres artistes ou acteurs des scènes expérimentales. Il composent alors ensemble "des récits" ou des "cheminements" qui s'articulent organiquement. Les croisements sont riches et très nombreux : Sarah Kane, Simon Howard, David Hoyle, Ted Huffmann... Mais dans le même geste, en qualité de compositeur, lui-même inscrit l'acte même de la composition comme élément intrinsèque de l’œuvre, et se met en jeu, en actes, dans ses compositions, des plus intimistes (soli) aux plus magistrales (opéras, pièces pour orchestres ...). Cette année, le Festival Musica, à Strasbourg, et le Festival d'Automne à Paris se sont associés pour permettre la création d'une œuvre hybride composée de plusieurs pièces issues du travail de Philip Venables : Talking Music (dont la création a eu lieu à Strasbourg, le 1er octobre dernier). La soirée s'articule autour d'un maître de cérémonie [Romain Pageard] qui orchestre la succession des pièces interprétées par le collectif Love Music. Le programme fait la part belle à des premières françaises [My Favourite Piece is the Goldberg Variations (2021) ; Illusions (2015)], deux créations mondiales [Numbers 96–100 (2021) et Numbers 81–85 (2021)], faisant réponse à l’œuvre créée en 2011 [Numbers 91–95] et enfin la reprise du fameux Klaviertrio im Geiste de 2011. Le style est désincarné et direct, Philip Venables y fait des interventions régulières, répondant aux questions de Romain Pageard, installés comme en séance d'analyse sur un canapé au style baroque. Une mise en espace sobre [Oscar Lozano Perez] et sans emphase souligne l'urgence de faire adresse directe, sans fioritures. Mais c'est alors que survient l'intervention dans Illusions, d'un David Hoyle débridé, qui harangue les spectateurs dans son long monologue sur la vacuité du présent... Illusions, dont la version de 2015 a été entièrement revisitée et enrichie en 2017, en pleine association avec le performer hors normes qu'est David Hoyle, égérie du mouvement LGBTQIA+ en Angleterre , est une œuvre lumineuse de fougue et de questionnements bouillonnants. Hoyle y profère une litanie de constats désopilants et violents sur notre état d'endormis. Par exemple : "arrêtez de vous faire chier dans le cerveau par les médias." Cette pièce fut imaginée en pleine campagne électorale britannique de 2015, ainsi qu'à l'occasion du cinquantième anniversaire de la dépénalisation de l'homosexulaité en Angleterre et aux Pays de Galles. La musique est directe et confondante ... Les musiciens tous ensembles sont unis, puis désunis, dans un dialogue épique avec Hoyle, présent en vidéo. Le protocole est donné : un dialogue infini et grandiose dans les fondements des entrailles des origines du monde. Quand la composition musicale produit cela, c'est extraordinaire ... Et ça l'est en tous points ...

Et d'ailleurs, dans toutes les partitions de Philip Venables, il s'agit de trouver un point d'équilibre qui est souvent l'enjeu des mouvements entre voix [chantées ou proférées] et le corps uni des instruments rassemblés. Les lutes ou les dialogues sont nourris et d'une grande dynamique. La virtuosité des musiciens du collectif Love Music est un point d'orgue absolument nécessaire pour faire entendre les tensions et les relâchements de la partition, qui sonne, outres toutes réserves quant à entendre des sons parfois étranges assemblés, mais qui enrichissent toujours le vocabulaire connu, d'une musique classique bien connue, que Venables revisite dans ses tous ses fondements. La musique est vive et contrastée, en perpétuel dialogue entre les différents instruments. Vivante, au monde, incarnée ! ... Cela restera la composition très organique de Philip ... C'est un fait. Assez rare, en l'espèce. Répétitions de Illusions - Strasbourg - Festival Musica © Les Humanités Extraits de la préparation des interventions de David Hoyle pour Illusions Pour plonger dans l'oeuvre de Philip Venables, rien de tel que de se rendre sur son propre site internet et de se laisser aller à la consultation de ses actualités, fort nombreuses. Auparavant, visionnez la courte vidéo d'entrée en matière "HELLO !" ; c'est éclairant à tous les endroits du formidable travail de cet artiste qui ne se détermine pas directement comme un activiste-artiste-politiquement-engagé, mais dont l’œuvre toute entière a valeur, pour nous, de manifeste. Jean-Charles Herrmann [1] Philip Cashian est un compositeur britannique responsable du département composition de la Royal Academy of Music de Londres. www.philipcashian.com [2] Le Collectif Love Music est composé de : voix | Grace Durham; flûte et récitant | Emiliano Gavito; clarinette et récitant | Adam Starkie ; violon | Jacobo Hernández Enriquez ; violoncelle | Lola Malique ; alto | Léa Legros Pontal ; contrebasse | Charlotte Testu ; trompette | Valentin François ; trombone | Adrian King ; piano | Lise Baudouin ; percussion | Rémi Schwartz ; rejoints par l'accordéoniste Andreas Borregaard. [3] Festival Musica - Strasbourg www.festivalmusica.fr A venir : Talking Music, le 26 octobre à 20h30, dans le cadre du Festival d'Automne à Paris, au Théâtre de la Ville - Espace Cardin. www.festival-automne.com Site internet de Philip Venables : www.philipvenables.com A suivre prochainement sur les humanités : Quel rôle l'artiste incarne t'il au monde ? Quel est l'avenir de l'activisme au cœur de l'Art ? Dialogue avec Philippe Venables et d'autres artistes associés à son univers de création. Philip Venables - Photo DR