samedi 30 octobre 2021

Le droit d’exister des «peuples disparus»

En Amérique latine, au Chili, en Argentine, en Uruguay, des peuples indigènes, décimés par la colonisation, ont été déclarés éteints. Mais, contredisant la version officielle, des voix se lèvent pour réactiver le fil de la mémoire et revendiquer des identités et des cultures toujours vivantes. Elle existe, et n’existait pas. Née au Chili en 1967, Hema’ny Nancy Molina Vargas existe bel et bien. Auteure de plusieurs contes et poèmes (lire ci-dessous), elle est en outre présidente de la Corporation Selk’nam au Chili. Les Selk’nam sont l’un des peuples indigènes de la Terre de Feu, entre Chili et Argentine. Le colonialisme, les massacres et persécutions de toutes sortes semblaient avoir eu raison de ce peuple Selk’nam, « disparu depuis le milieu du XXe siècle », note encore aujourd’hui Wikipédia : « L'extermination des Selknam, longtemps ignorée ou occultée par l'histoire nationale, fut qualifiée de génocide en 2003 par une commission instituée par le gouvernement chilien. » De fait, les Selk’man, traditionnellement chasseurs et cueilleurs, furent pourchassés sans trêve à la fin du 19ème siècle par des colons, britanniques pour la plupart, qui s’installèrent en Patagonie, et accaparèrent les terres pour y développer des fermes d’élevage. Contre ces indigènes récalcitrants, milices et tueurs à gages organisèrent un véritable « nettoyage ethnique » : 3.500 Selk’nam furent tués en quelques années, sur une population totale estimée à 4.000 en 1880. Lola Kiepja, chants traditionnel Selk’nam, recueillis en 1964 par l'ethnologue et anthropologue franco-américaine Anne Chapman. Lola Kiepja, morte en 1966, et Ángela Loij, morte en mai 1974, connues grâce aux travaux de l’ethnologue et anthropologue Anne Chapman, étaient considérées comme les dernières femmes représentantes du peuple selk’nam. Au Chili, la loi indigène de 1993 ne faisait aucune mention des Selk’man. Il a fallu toute la détermination des quelques familles qui ont malgré tout survécu au génocide, aujourd’hui regroupées au sein d’une communauté d’environ 200 personnes qui porte le nom de Covadonga Ona, une jeune fille selk’man enlevée à 9 ans et esclavagisée par un colon allemand, pour que la Chambre des députés incorpore le peuple Selk'nam parmi les principaux "groupes ethniques" autochtones reconnus par l'Etat, lui donnant ainsi le statut de Peuple. Hema’ny Nancy Molina Vargas. Photo DR Hema’ny Nancy Molina Vargas, qui préside aujourd’hui la Corporation Selk’nam, et a créé fin 2019 une fondation dédiée au peuple Selk’man, incarne cette volonté de retrouver une mémoire occultée et de s’y relier. Dans sa propre famille, avoir des origines indigènes était vécu comme quelque chose de honteux. Elle finit par recueillir les confidences de son grand-père, alors âgé de 75 ans : il lui apprend ainsi le prénom qui lui fut donné à sa naissance, Hema’ny, qui signifie « arrivée du printemps ». Elle poursuit par elle-même des recherches documentaires, et rencontre d’autres survivant.e.s du génocide Selk’nam. Loin d’être un combat d’arrière-garde, cette reconquête de la culture d’un peuple donné pour mort engage aujourd’hui la jeune génération. En témoignent ainsi, par exemple, les articles de KsonTewte sur le site de la Fondation Hach Saye. Pour l’anthropologue chilienne Constanza Tocornal, « l’histoire a été modelée à partir de la vision du colon venu apporter la civilisation et le progrès. À cela s'est ajouté une vision puriste de la culture, dans laquelle les processus de changement sont niés. » L’anthropologue argentine Claudia Briones lui fait écho : « si nous, Occidentaux, changeons, nous sommes modernes, mais si d'autres peuples changent, ils perdent leur identité et cessent d'être indigènes. C’est une idéologie du blanchiment et du préjugé évolutionniste. (…) Dans les États modernes, il y a d'abord eu des déclarations hâtives d'extinction, puis on a essayé de rendre les populations indigènes invisibles, de les homogénéiser et de les assimiler.» Les Selk’nam ne sont pas le seul peuple indigène d’Amérique latine à avoir été confronté à un véritable déni d’existence. On pourrait ainsi citer la communauté otomí au Mexique, ou encore, en Argentine, les Comechingóns, les Ranqueles, ou encore les Huarpes, qui vivent principalement dans le désert de Lavalle, au nord de la province de Mendoza. Autant de peuples déclarés « éteints » et qui pourtant, ces dernières années, redonnent de la voix. Peuple Charrúa : les survivant.e.s de l’extermination Sur les rives du Río de la Plata et du Río Uruguay, entre Brésil et Uruguay, le peuple Charrúa a dû lui aussi subir une terrible campagne d’extermination au 19ème siècle, sous le joug des empires coloniaux espagnol, portugais et britannique. L’histoire prétend que les derniers Charrúas (une femme et trois hommes) furent envoyés à Paris en 1833 pour y être exhibés … avant d’y mourir. VIDEO : Les derniers Charruas, documentaire français (25’), écrit et réalisé par Dario Arce Ansejo, 2016. « Un peuple aujourd’hui disparu », y est-il affirmé. https://youtu.be/4fM6HaMQxig Mais depuis la fin des années 1980, le peuple Charrúa réémerge en Uruguay, au point de se doter, en 2005, d’un Conseil de la Nation Charrúa. Et alors même que la référence au passé indigène de l’Uruguay n’était guère de mise, dans un pays qui a toujours nié ses racines autochtones, l’expression « garra charrúa » est venue qualifier le jeu de l’équipe nationale de football : un esprit combatif associé à la farouche résistance des Charrúas face aux Européens qui envahirent leur région dès 1516. Emilia Carballo. Photo Alessandro Maradei. Dans un récent article pour La Diaria (un média alternatif uruguayen), Florencia Pagola raconte comment des femmes Charrúas ont entrepris la reconstruction d’une mémoire collective, en revendiquant leur rôle de gardiennes des traditions et des coutumes. Emilia Carballo, 45 ans, est l’une d’elles. Enfant, on lui apprenait qu’en Uruguay, tous les indigènes avaient été tués. Au fond d’elle-même, elle sentait que ce n’était pas vrai. « Son existence », écrit Florencia Pagola, « défie des siècles de colonialisme écrasant. » A 19 ans, confie-t-elle, « j'ai commencé à reconnaître une fois pour toutes ce que je ressentais et ce que les autres voyaient en moi. J'ai dû me présenter au monde comme une Charrúa pour rester en bonne santé et commencer à me battre, pour expliquer qu'ils ne nous ont pas tous tués. » Mónica Michelena. Photo DR Mónica Michelena, une autre militante, raconte avoir découvert à 18 ans qu’elle avait un grand-père charrúa. « Ma mère a été envoyée dans les ranchs quand elle avait cinq ans, elle allait de ranch en ranch. Elle a été envoyée au ruisseau pour laver le linge, et elle a subi des tentatives de viol de la part des patrons. Elle n'est jamais allée à l'école. L'histoire de ma mère se reflète dans l'histoire de nombreuses femmes. Cette histoire m'a donné du pouvoir et c'est grâce à toutes ces femmes que je suis devenue une activiste. » Lorsqu’elle a demandé à sa mère pourquoi elle ne lui avait jamais parlé de ses ancêtres, sa réponse a été précise : parce qu'elle avait peur d'être victime de discrimination. « Cette génération a fait un pacte de silence pour ne pas transmettre cette douleur verbalement, mais elle l'a quand même transmise, par d'autres moyens. » Si le mot « charrúa » ou « indigène » n'était même pas prononcé dans les familles, les pratiques se transmettaient en effet de génération en génération, et la mémoire, par les mains et le savoir. Et ce sont des femmes, « gardiennes de la mémoire », qui ont été les premières à revendiquer une identité Charrúa. « Chacune de nous a un petit morceau de mémoire qui, bien que nous ne le sortions pas, est au fond de nous », commente Mónica Michelena. « Ensemble, nous l'assemblons, nous cousons ce quillapí. Il s'agit d'une tâche continue et enthousiaste. Nous nous réunissons, parfois nous enregistrons, nous nous parlons de ces souvenirs qui restent en nous. Historiquement, le quillapí est une cape faite de morceaux de cuir cousus collectivement par les femmes charrúas. » Premier rassemblement charrúa en 2011 pour commémorer le massacre de Salsipuedes, le 11 avril 1831. Photo DR L'Uruguay refuse toujours de qualifier de génocide le massacre de Salsipuedes, perpétré le 11 avril 1831 par les troupes gouvernementales, qui a contribué à décimer le peuple charrúa (lire ICI), et continue plus largement d’entretenir la fiction d’un "pays sans indigènes". Pourtant, selon le dernier recensement national (2011), 5 % de la population uruguayenne pense avoir une ascendance indigène. Et selon les résultats récents d'une recherche génétique de la faculté des sciences humaines et éducatives de l'université de la République, 37 % de la population uruguayenne a au moins un ancêtre indigène, et dans des départements comme Tacuarembó (au nord-est du pays), ce chiffre atteint 62 %. Combien de temps durera encore ce déni ? Le temps de semer la mémoire, comme le dit un chant charrúa : misiajalaná, basquade ijou, bilú guidaí, guidaí na sepe, amdá aú etriec, geppian oyendau restons tranquilles, levons nos yeux vers la magnifique lune, la lune nous apportera la sagesse, cherchons la vérité en semant la mémoire. Jean-Marc Adolphe Photo en tête d'article : Les yeux de Lola Kiepja. Photo Anne Chapman. Selk-nam Poème inédit en français de Hema’ny Nancy Molina Vargas De la fange lugubre des décombres de ta civilisation. Du naufrage des illusions et des désenchantements. De là, la vie coule, l'amour naît. Jeune pousse timide qui jette un coup d'œil curieux pour voir la lumière du ciel. La terre s'étend, respire se lève et promet un nouveau jour. Elle se souvient de ses enfants tombés au combat, le sud qui pleure la dévastation, anéantis, vendus, exposés comme pièces de musée, alors que l'innocence reste le drapeau Selk-nam qui erre dans l'éternité. Le fils de la terre n'a jamais su... que le visiteur était l'ennemi. Au milieu des échos de toute une population qui pleure les feux de camp qui n'éclairent plus la nuit astrale, parmi les vagues qui sillonnent les mers à la recherche du pêcheur qui n'est plus là et qui voyage à travers des plaines qui ne sont pas couvertes par les chasseurs de lances et de peaux, la terre se souvient d'eux, les pleure Et entre les gémissements s'élève l'espoir de la mémoire qui les immortalise. La terre les berce et à travers les années les maintient en vie à chaque aube, dans tous les canaux qui bordent la terre, sur chaque île, îlot et continent. La terre promet de les retenir dans son ventre et accueille le nouveau jour comme une promesse éternelle à tenir ses enfants couverts et en sécurité du traître visiteur. Desde el lodazal sombrío
de los escombros de tu civilización.
Desde los restos de las ilusiones y desencantos.
Desde allí fluye la vida, nace el amor.
Brote tímido que asoma curioso
para ver la luz del cielo.
La tierra se estira, respira
se levanta y promete un nuevo día.
Recuerda a sus hijos caídos,
sur que llora la devastación,
aniquilados, vendidos, expuestos y
devueltos como piezas de museo,
mientras la inocencia sigue siendo la bandera
Selk-nam que vaga por la eternidad.
El hijo de la tierra nunca supo
que el visitante era el enemigo.
Entre los ecos de toda una población que llora
las fogatas que ya no alumbran la noche austral,
entre olas que surcan mares
buscando al pescador que ya no esta
y que recorre llanuras que no son cubiertas
por cazadores de lanzas y cueros,
la tierra los recuerda, los llora
Y entre gimoteos levanta la esperanza
de la memoria que los inmortaliza.
La tierra los acuna y a través de los años
los mantiene vivos en cada amanecer,
en cada canal que bordea la tierra,
en cada isla, islote y continente.
La tierra promete tenerlos
en sus entrañas y recibe el nuevo día
como promesa eterna de mantener
a sus hijos cubiertos y seguros
a resguardo del visitante traidor.