samedi 6 novembre 2021

Du Nunavut à Bornéo, écologie planétaire

Le Centre for Contemporary Arts de Glasgow s’est mis à l’heure de la COP26. Plus qu’une exposition au sens classique du terme, The Word for World is Forest est une constellation d’initiatives et de regards sur les «transformations» qu’engendre le changement climatique. Le 14 août dernier, il a plu toute la journée sur Summit Station. Ce n’était encore jamais arrivé. Établi à 3.216 mètres d’altitude, le centre de recherche scientifique Summit Station est l’un des points des plus hauts de Kalaallit Nunaat, autrement dit le Groenland. De façon générale, entre 1992 et 2018, le Groenland a perdu environ 3 900 milliards de tonnes de glace, une perte proche de la prévision associée au scénario le plus pessimiste du cinquième rapport du GIEC, et le mouvement s’accélère encore. La calotte glaciaire du Groenland, la deuxième du monde après l'Antarctique avec une surface de près de 1,8 million de km², contient de quoi élever les océans de 6 à 7 mètres, selon une étude publiée dans la revue Nature Communications. Du Groenland et de l’Arctique, il n’a pourtant guère été question jusqu’ici dans les conciliabules de la COP26. Pour que le dirigeants réunis à Glasgow «se retrouvent en face à face avec un iceberg qui fond», les scientifiques et activistes de l’ONG Arctic Basecamp ont expédié par bateau, depuis le Groenland, un bloc de glace de 5 tonnes ! Histoire de rappeler que «si nous perdons la neige et la glace dans l’Arctique, nous amplifierons le réchauffement climatique de 25 à 40 %», comme le souligne Gail Whiteman, fondatrice d’Arctic Basecamp. Dalee Sambo Dorough, présidente du Conseil circumpolaire inuit. Face au Groenland, de l’autre côté de la mer de Baffin, débute sous souveraineté canadienne l’immense territoire du Nunavut, historiquement habité par le peuple autochtone des Inuits. Le peuple inuit a envoyé à Glasgow une petite délégation de sept personnes, conduite par Dalee Sambo Dorough, présidente du Conseil circumpolaire inuit. (Reportage sur Arte : « Un village inuit face au changement climatique », voir ICI.) A Glasgow, le peuple inuit est présent sur une autre « scène » que celle de la COP26. Il faut se rendre (en vrai ou virtuellement) jusqu’au Centre for Contemporary Arts de Glasgow pour découvrir un film documentaire d’un genre singulier, Our People, Our Climate, réalisé avec des adolescents et des jeunes adultes du Nunavut, à la suite d’un atelier conduit d’octobre 2020 à avril 2021. Ces membres des communautés inuites de l'Arctique canadien racontent eux-mêmes leurs expériences du changement climatique : des perspectives locales et non mondialisées pour créer et s’approprier un récit environnemental. Le projet est né d'une collaboration internationale entre le Centre for Contemporary Arts, la West Baffin Eskimo Co-operative (avec ses artistes du Cap Dorset), le centre de formation ilinniapaa à Iqaluit, l'Université de St. Thomas du Nouveau-Brunswick et l'Université du Minnesota à Duluth. A voir ICI On peut également visionner, sur le site du Center for Contemporary Arts de Glasgow, des interviews avec Olaf Kuhke, le géographe qui a supervisé le projet (ICI) et des personnes inuit y ayant participé (ICI) Carmen Barrieau, Rising of the Tides. "Quand je pense au changement climatique, je pense aux marées qui montent et je m'inquiète pour nos maisons et nos tombes. La plus grande perte pour moi sera ce cimetière. J'ai de la famille enterrée ici et je ne pourrais plus leur rendre visite". La résistance à l'exploitation des ressources naturelles Our People, Our Climate est l’un des trois projets présentés à l’occasion de la COP 26 par le Centre for Contemporary Arts de Glasgow, sous le titre générique The Word for World is Forest, titre emprunté à un court roman de science-fiction (1972) de l’américaine Ursula le Guin en 1972, dans lequel les humains colonisent une planète et se mettent à abattre des arbres, à planter des fermes, à creuser des mines et à asservir des peuples indigènes. Ursula le Guin précisait que les thèmes présents dans le roman sont nés de sa colère contre la guerre du Vietnam : « La victoire de l'éthique de l'exploitation, dans toutes les sociétés, semblait aussi inévitable qu'elle était désastreuse. » Le Centre for Contemporary Arts de Glasgow s'inspire de la perspective éco-féministe du roman d’Ursula Le Guin « pour mettre en lumière les voix autochtones qui décrivent l'impact du changement climatique dans diverses régions du monde aujourd'hui. L'exposition documente la résistance à l'exploitation des ressources naturelles par des moyens allant de la protestation et de l'action directe à la solidarité communautaire et à la promotion de solutions indigènes pour la protection et la conservation des terres. » Indigenous Climate Change Solutions – Indonesia, vidéo (2015, sous-titres en français, 7’23) Une section de l’exposition, conçue avec l’ONG If Not Us Then Who? (Si ce n'est pas nous alors qui ?) présente ainsi films et photographies qui documentent et plaident en faveur de droits accrus pour les peuples autochtones. « Nous avons sélectionné des films d'Indonésie et du Brésil en particulier, bien que les thèmes et les défis mis en évidence soient communs à de nombreuses autres communautés dans le monde : l'importance de la communauté, de la tradition et de la collectivité dans la réponse au capitalisme extractif », commente Mina Susana Setra, présidente de l'INUTW, militante des droits autochtones, environnementaux et fonciers de Bornéo. « Lorsque nos territoires sont épargnés et que nous pouvons vivre sans craindre d'être arrêtés ou abattus, c’est là que le lien entre nos peuples et la nature est aussi fort qu'il y a mille ans, un lien étroit qui soutient notre Terre Mère […]. Là que les forêts fournissent de la nourriture, des épices et des médicaments, les rivières sont propres, le poisson abondant, l'eau est gratuite et les arbres sont heureux. […] C'est là que les aînés sourient et que les enfants rient, où l'espoir pour l'avenir est intériorisé et où la paix a ses racines dans le cœur des gens. C'est là que notre peuple est prêt à donner sa vie pour protéger les forêts, les rivières et les montagnes. » A voir ICI : une série de 12 films réalisés par de jeunes réalisateurs indigènes. En collaboration avec le Goethe Institut, le Centre for Contemporary Arts de Glasgow présente encore, sur la plate-forme https://cca-annex.net, cinq films et documentaires : Apausalypse, Uprooted, Formando Rutas/Shaping Pathways, Konhún Mág (The path of return to the forest of Canela), et Bloque Latinoamericano Berlin. Des représentants de communautés autochtones vivant et travaillant au Brésil, en Islande, à Berlin, en Indonésie et au Chili sont invités à répondre au thème de la « transformation ». Leurs liens étroits avec la terre peuvent offrir une perspective unique pour discuter des transformations, non seulement dans leur environnement, mais dans leur vie quotidienne, leurs coutumes, leurs familles et leurs expériences de vie. Quels facteurs jouent un rôle dans la capacité d'une communauté à s'adapter, à survivre et à croître de manière durable face au changement ? Photo Sophie Reuter, forêt Hambacher Enfin, le Centre for Contemporary Arts de Glasgow expose une série de la jeune photographe allemande Sophie Reuter, qui se concentre sur la lutte éco-activiste pour sauver la partie restante de la forêt Hambacher située entre Cologne et Aix-la-Chapelle. Cette forêt ancienne a été décimée au cours de la dernière décennie par l'extension d'une mine à ciel ouvert extrayant du lignite, qui produit un tiers de carbone de plus que les charbons plus courants. Les activistes ont occupé la forêt, construisant un réseau de cabanes en hauteur, reliées par des passerelles. Isabelle Favre / Dominique Vernis Illustration en tête d’article : La Création du monde, sculpture inuit de Manasie Akpaliapik (os, albâtre, andouiller, peau). Centre for Contemporary Arts de Glasgow : https://www.cca-glasgow.com/