dimanche 31 octobre 2021

Christian Boltanski, chambre à part

Une expo, une œuvre. Au musée d’art moderne et contemporain de Saint Étienne, dans une exposition sur «L’énigme autodidacte», un tableau étend son espace : La chambre ovale, l’une des dernières œuvres peintes de Christian Boltanski. Apprendre à créer par soi-même : quelle est la motivation de ce passage à l’acte ? Quel est le rôle du contexte de vie, des expériences vécues ? La chambre ovale de Christian Boltanski est sans doute emblématique des questionnements qui sont à l’origine d’une exposition intitulée « L’énigme autodidacte », qui se déploie au cours de six sections dans plusieurs salles du musée d’art moderne et contemporain de Saint Étienne. D’autres œuvres de Christian Boltanski (décédé le 14 juillet 2021) sont présentées dans l’exposition, notamment Essai de reconstitution (Trois tiroirs), créé en 1970-1971, qui annonce la série de pièces d'archives qu'il réalisera dans les années 1980. Emblématiques des premiers travaux de Boltanski sur le thème de l'enfance perdue, ces trois tiroirs, fabriqués avec des boîtes en fer blanc, contiennent de petits objets en pâte à modeler reproduisant des choses qui auraient appartenu à Christian Boltanski enfant. Mais cette Chambre ovale, qu’il peint en 1967, à 23 ans, signait la fin d’une première étape dans la vie artistique de Christian Boltanski, avant la rencontre et les encouragements d’Annette Messager et de Jean Le Gac. En quelque sorte la fin d’une gestation. Comme si Boltanski était alors allé au bout de ce que peinture pouvait dire, ou plutôt représenter, comme il le disait en janvier 2010 dans un entretien vidéo pour le studio artnet. Œuvre emblématique de l’Énigme autodidacte, donc, même s’il faut se garder d’explications trop simples et directes pour comprendre une œuvre d’art qui va forcément beaucoup plus loin, au-delà de toute assimilation. Dans La Vie possible de Christian Boltanski (Seuil, Paris, 2007), Christian Boltanski raconte à Catherine Grenier son enfance confinée, gardant des traces de l’enfermement de son père, juif, resté caché sous le plancher du domicile familial durant la guerre. Ce traumatisme familial a créé en lui une forme d’inadaptation au dehors, «incapable qu’il était de sortir seul dans la rue sans hurler, ou de se rendre à l’école, de sorte que sa mère lui avait acheté une boite de peinture pour l’occuper» (Gaëlle Périot-Bled, Christian Boltanski. Petite mémoire de l’oubli, Images Re-vues, 12 | 2014) En 1958, à l’âge de 14 ans, Christian Boltanski se met à la peinture, seul, sans personne pour la lui apprendre, à part des lectures. Il reste à l’écart du système scolaire et des normes d’apprentissage d’une École des Beaux-Arts. Neuf ans plus tard, La Chambre ovale est une de ses dernières peintures. Il dit de lui-même : «1958. Il peint, il veut faire de l'art. 1968. Il n'achète plus de revues d'art moderne, il a un choc, il fait de la photographie, blanche et noire, tragique, humaine…» Réalisée avec de l’acrylique sur isorel, la «toile» laisse une large place au blanc et au noir mais elle saisit d’abord par le magenta (d’un mur ?) et le rouge d’une porte rectangulaire, qui fait écho aux lignes blanches (ou rosées : cela donne une unité dans la tonalité du tableau), rejoignant la ligne incurvée du fond. Leur présence est bien plus forte que la représentation fidèle de lattes de parquet. Cette Chambre ovale fait penser à un dessin d’enfant, qui ne maîtriserait pas la représentation de l’espace. Cela ne limite pas son expressivité, bien au contraire. Les aplats de couleur à l’acrylique laissent visibles les coups de pinceau, comme maladroits, mais créant aussi des modulations animant cette toile minimaliste. L’œil qui s’attarde finit par voir le volume intérieur de la chambre, en ressentant comme une ligne de fuite qui sépare les plans horizontaux et verticaux, d’autant que de chaque côté du « mur » où le magenta tire vers le violet, plus foncé, créant un effet de profondeur. Mais la chambre garde son ovale, lui donnant un caractère onirique, fantasmé. Traduit-elle une phobie du dehors, un tourment, une incapacité qui s’expriment dans le vacillement, la précarité des limites entre l’extérieur et l’intérieur ? La forme humaine de noir vêtue, sans bras, marque surtout par la petitesse de la tête : un esprit en souffrance (mémoire, capacité à ressentir ?). Le rouge des «pieds» renvoie au rouge de la porte, comme un lien possible pour s’échapper. Loin des lois de la perspective, des touches de pinceau maîtrisé et lisse, cette Chambre ovale n’appartient à aucune école. Ce tableau d’un enfermement s’échappe paradoxalement des normes qui peuvent parfois emprisonner l’expression artistique. Œuvre autodidacte, donc, «espace du dedans», pour paraphraser Henri Michaux, autre grand autodidacte : «Trait hors des chemins, sûr de son chemin, qu'avec nul autre on ne saurait confondre. / Trait comme une gifle qui coupe court aux explications. / Peinture pour l'aventure, pour que dure l'aventure de l'incertain, de l'inattendu.» (Émergence-Résurgence, Champs / Flammarion, 1972). Isabelle Favre En tête d'article : Christian Boltanski, La chambre ovale (1967). L’énigme autodidacte, jusqu’au 3 avril 2022, au Musée d’art moderne et contemporain de Saint Étienne. https://mamc.saint-etienne.fr/fr/expositions/lenigme-autodidacte « L’exposition L’énigme autodidacte rassemble sur environ 1 000 m2 plus de 200 oeuvres d’autodidactes aux parcours très divers. Elles illustrent différentes modalités de construction du savoir par soi-même ou la volonté chez quelques artistes professionnels de recommencer à zéro et de se lancer dans l’inconnu. L’exposition cherche à situer les intentions, processus et gestes qui portent – consciemment, intuitivement, ou inconsciemment – à manifester une esthétique singulière qui donne parfois une place de choix dans l’histoire de l’art. » (Charlotte Laubard, Commissaire de l’exposition, professeure à la Haute École d'art et de design de Genève, Département d’Arts visuels) Pour suivre « Exister, c'est être différent », Christian Boltanski en compagnie de Laure Adler, dans l'émission Le cercle de minuit, en 1996. Archive INA.