Monsieur le Président, allez-vous tuer ce regard et ce sourire ?

Monsieur le Président, allez-vous tuer ce regard et ce sourire ?

La vie de Nila, 14 ans, réfugiée iranienne, est entre les mains d’Emmanuel Macron, ce déficient du cœur. Ça suffit, de parler des « migrants ». Les migrants, ce sont des gens. Y compris des jeunes gens. Nila a 9 ans. Elle vient d’Iran, vient d’arriver au camp de la Grande-Synthe. Sa mère est mannequin. En Iran, c’est suffisant pour que toute la famille soit menacée de mort. Alors, l’exil. 5.200 kilomètres plus tard, la voici donc arrivée dans un pays qui se prétend « des droits de l’homme », avec son père et son frère. Sa mère n’est pas arrivée au bout du voyage, elle a été arrêtée en Turquie. Mais ici, pour Nila, il n’y a aucun avenir. Emmanuel Macron a déjà fait siennes les élucubrations zemmouriennes sur le « grand remplacement ». Des « migrants », il y en a déjà trop, n’est-ce pas ? Et des gens, il y en a trop aussi ? Il faudrait avoir un peu de cœur, un zeste de reste d’humanité. Visiblement, c’est trop espérer du locataire de l’Élysée et de son ministre de l’Intérieur, lequel envoie ses chiens de garde lacérer les tentes desdits migrants. A Calais, Grande-Synthe, des militant.e.s de l’Auberge des migrants et d’autres associations sont heureusement là pour porter un peu de réconfort et de fraternités. Ils.elles sont l’honneur de notre pays que vous déshonorez. Puisque vous n’opposez au regard et au sourire de Nila que votre Suffisance et votre Indifférence, elle va entreprendre d’ici quelques jours, avec son frère et son père, la traversée vers l’Angleterre. Là-bas, au moins, elle sera légalisée. Si elle y arrive. C’est quitte ou double. De nuit, l’eau noire pourrait bien engloutir à jamais son regard et son sourire. Noyée, comme tant d’autres avant elle. Si Nila meurt noyée, et que cela se sait, nul doute que vous verserez une larme de crocodile, et puis vous accuserez les passeurs, la Grande Bretagne, etc. Sartre le disait déjà : « L’enfer, c’est les autres ». Je vous le dis tout net, monsieur le Président de la République : vous êtes une enflure. Juste une enflure. Je vous confie les mots et les images de Laurent Prum, psychologue et auteur qui, à Grande-Synthe, a rencontré Nila et raconte son histoire. Il vient de vous écrire. Nous savons déjà que vous ne répondrez pas. Vous avez d’autres chats électoraux à fouetter, un soldat Blanquer d’Ibiza à sauver, et mille tâches importantes sur le feu. Que peut bien vous importer la vie de Nila ? Savez-vous-même ce qu’est un regard, un sourire ? Je ne vous salue pas. Jean-Marc Adolphe, 19 janvier 2022. Nila et son père, à Grande-Scynthe, le 19 janvier 2022. Photo Laurent Prum. Monsieur le Président de la République
Palais de l'Elysée
55 rue du Faubourg Saint-Honoré
75008 Paris Dunkerque le 18 Janvier 2022 Monsieur le président, Vous écrire, parce que ce soir, j’ai la boule au ventre et la rage au cœur. Et ça empêche mes larmes. Bien sûr, je suis un pas-content de plus et qui va vous brandir sa tartine de bons sentiments. Je vous explique. Elle s’appelle Nila. Elle a neuf ans. Elle est iranienne. Dans son pays, elle et sa famille sont menacées de mort : on ne change pas de religion dans une dictature. Elle vient d’arriver ce soir à Grande-Synthe au camp de réfugiés. Nila est arrivée avec son père et son frère. Ils ont parcouru un peu plus de 5200 km. Sa mère a été arrêtée en Turquie, et mise à l’abri par des sympathisants. Elle est mannequin. Et dans son pays, ça aussi c’est illégal. Ce soir, Nila a pu parler par téléphone à sa maman. C’était incroyable : Nila plusieurs fois a ri. Sa maman doit être très forte. A moins que ce soit Nila qui ménage sa maman d’un trop chagrin. Nous sommes à la fin du jour, dans un camp du nord de la France. Le gel commence à tailler les peaux. Et rien pour eux, pour la nuit. Mais très vite, ça se mobilise : en moins d’une heure, palettes, tente et bâches sont installées. Pour cette nuit, ils seront à l’abri. Nila dit en regardant le remue-ménage : “they are like angels”. Un militant rage pourtant : “Putain, l’année prochaine, je fais un stock de matelas parce que franchement, ça me fait trop chier pour eux” : oui, monsieur le président, vous n’êtes pas le seul à utiliser des gros mots. Dans quelques nuits, pendant des heures, Nila sera entassée avec d’autres sur un canot, au milieu de la mer. Et allez je vous dis ce que vous savez déjà : cette petite fille risque de mourir noyée. Répétons-le : cette petite fille risque de mourir noyée. Parce que la France ne légalise pas tous les réfugiés, même menacés, contrairement à l’Angleterre. Parce qu’il n’y a aucune voie légale pour traverser. Parce que vous n’ouvrez pas le débat. Parce qu’au contraire, vous renforcez les mesures sécuritaires qui créent davantage de danger. Cette petite fille va tenter la traversée de la mer du Nord et risque de mourir noyée. Alors on fait quoi Monsieur le Président ? On s’en prend aux passeurs ? On s’en prend à l’Angleterre ? C’est un enjeu politique et majeur, je le sais bien. Mais Nila a neuf ans et elle s’en fout de vos histoires de grands, de vos histoires politiques. Nila, si elle meurt, c’est un peu vous, je dois vous le dire fort, qui serez responsable. Crime, crime d’Etat. Et vous êtes bien le chef de notre Etat. Alors je vous demande juste avant de vous endormir chaque soir,
de regarder les yeux magnifiques et le sourire de Nila. Laurent Prum « Que restera t-il lorsque l'oubli, sur la matière de nos vies, aura accompli son travail d'anéantissement ? De chaque existence subsisteront simplement quelques souvenirs et pour tous, identique, le même merveilleux malheur d'aimer, le sentiment immense d'être malgré tout vivant, la somme des quelques instants où se tient et s'efface toute la succession des jours. » Site internet : https://laurentprum.typepad.com/mon-blog/ Cet article vous est offert par les humanités, média alter-actif. Pour persévérer, explorer, aller voir plus loin, raconter, votre soutien est très précieux. Abonnements ou souscriptions ICI.

COLOMBIE. La mort à 14 ans

COLOMBIE. La mort à 14 ans

Avec la bénédiction du gouvernement d’Ivan Duque, grand ami d’Emmanuel Macron, le cycle des assassinats ciblés (leaders sociaux, indigènes et environnementaux) poursuit son cours en Colombie (Selon l’ONG Indepaz, 1.286 leaders sociaux ont été assassinés en Colombie depuis la signature de l’accord de paix en 2016, dont 888 depuis l’élection d’Ivan Duque à la Présidence de la République, lire ICI). Le second mort de l’année 2022 avait 14 ans et s’appelait Breiner David Cucuñame López. Il a été tué vendredi dernier par un groupe paramilitaire qui opère en toute impunité dans le département de Cauca, dans le sud-ouest de la Colombie. « Les tireurs ont tiré sur tout ce qui bougeait », témoigne une femme qui a assisté à la scène. Un autre homme a été tué, et un troisième grièvement blessé. Malgré son jeune âge, Breiner David Cucuñame López était engagé dans la défense de l’environnement, du territoire et de sa communauté. Il était membre de la Garde indigène étudiante du Cauca. Dans un communiqué, le Conseil régional indigène du Cauca écrit : « Breiner a été tué hier. Ils ont également tué Guillermo Chicame Ipia, qui veillait sur Fabián Camayo, coordinateur de la garde indigène de Las Delicias. Fabian et une autre femme ont été blessés et sont soignés à Santander de Quilichao. Oui, hier les hommes armés ont coupé les ailes de ce garçon dans notre Mère des Forêts (Kauka). Oui, il est un de ceux qui continuent à être tués par la dispute territoriale mafieuse qui s'est incrustée dans nos territoires. Quelle douleur que de voir partout le carnage de la Mère des Forêts. Quelle douleur que de voir les territoires envahis par la coca et la marijuana. Quelle douleur que de voir la commercialisation de plantes sacrées. Quelle douleur que de voir des dizaines de jeunes gens assassinés et jetés comme des déchets. Quelle douleur que de voir le nord du Cauca transformé en camp de la mort. Quelle douleur que de voir l'inertie déguisée en dialogue. Quelle douleur que de voir la guerre déguisée en paix. » Cet article vous est offert par les humanités, média alter-actif. Pour persévérer, explorer, aller voir plus loin, raconter, votre soutien est très précieux. Abonnements ou souscriptions ICI.

Patricia Brouilly, une scandaleuse histoire d’en France

Patricia Brouilly, une scandaleuse histoire d’en France

Militante de la danse contemporaine, fondatrice et animatrice pendant 40 ans de l’association Canal Danse, Patricia Brouilly va être jetée à la rue comme une malpropre à la fin de la trêve hivernale, alors qu’elle bénéficie (théoriquement) du « droit au logement opposable ». Indigne, et insupportable. « Voilà comment dans notre société en 2022, on "maltraite" une personne de 72 ans ayant travaillé depuis l'âge de 18 ans ». C’est une histoire d’en France. Une histoire honteuse et scandaleuse, comme il y en a plein d’autres. Celle-ci touche tout particulièrement. Patricia Brouilly n’est pas une star, mais ce n’est pas n’importe qui, comme l’écrivait Rosita Boisseau dans Le Monde : «tête chercheuse lestée d'un parcours hors normes (elle est passée du théâtre, chez Jean-Louis Barrault, à la danse, avec Françoise et Dominique Dupuy), Patricia Brouilly privilégie le relâchement, l'écoute et la connaissance de soi. « Il ne s'agit pas de donner accès à une forme, ni un style, mais de développer les outils de la perception du danseur pour lui donner une capacité autonome d'innovation, précise-t-elle. Nous sommes à la recherche d'une mobilité de la pensée qui facilite l'aventure du mouvement. Canal Danse n'est pas une école, mais un espace de réflexion. » Avoir ainsi œuvré depuis tant d’années avec l’association Canal Danse (et continuer de le faire) pour la danse contemporaine, protégerait-il des vicissitudes de l’existence ? Que nenni. Patricia Brouilly vient de publier sur sa page Facebook un « message de détresse pas très glamour », autrement dit un « appel au secours », qui mérite qu’on s’y arrête. Et que certains y répondent. Au 31 mars prochain, si rien n’advient, Patricia Brouilly sera chassée de son palais : une modeste studette (9 mètres carrés) qu’elle occupe dans le second arrondissement de Paris. A l’expiration de son bail, en mars 2017, le propriétaire décide de vendre ce minuscule appartement... 185.000 euros (Il faut préciser qu'en entrant dans les lieux, en 2005, Patricia a trouvé un simple bureau, pas un appartement. Elle a elle-même réalisé les travaux qui permettent aujourd'hui au propriétaire de vendre le bien comme appartement). Ce propriétaire décide alors d'engager en février 2018 une procédure d’expulsion. Le droit semble être du côté de la locataire : le loyer qu'elle a toujours continué à payer est bien au-delà du seuil fixé par arrêté préfectoral portant sur les loyers de référence applicables sur le territoire de Paris. Mais pour faire valoir ses droits, encore faut-il pouvoir se défendre. Patricia n’a pas les moyens d’engager un avocat. Elle n’a pas davantage droit à l’Aide Juridictionnelle. Bon à savoir : depuis une loi de juillet 1991 (votée sous la présidence de François Mitterrand, alors qu’Édith Cresson était Premier ministre), « une personne éligible à l'aide juridictionnelle n'en bénéficiera pas si elle est titulaire d'un contrat de protection juridique ». Un « contrat de protection juridique », c’est ce qui est parfois rattaché à l’une de vos assurances. Tel est le cas de Patricia Brouilly, dans le cadre de son assurance habitation. Et aussi, extravagant que cela puisse paraître, le cabinet mandaté par son assureur… la dissuade d’engager des poursuites ! Exit le droit, Patricia Brouilly se tourne alors vers l’aide sociale. Disposant de faibles ressources, parfois diminuée physiquement par un cancer contre lequel elle se bat courageusement depuis plusieurs années, elle sollicite depuis ans un logement social. En octobre 2018 puis le 15 mai 2019, le Tribunal administratif l’a déclarée prioritaire pour l’accès au DALO (Droit au logement opposable), un dispositif préfectoral qui reconnaît le droit à être logé décemment en cas d’expulsion. Mais personne ne bouge. A ce jour, les demandes de rendez-vous avec Karine Barbagli, Première adjointe en charge du logement du secteur Paris Centre (élue en 2020 sur les listes d’Anne Hidalgo) sont restées vaines, à une exception près : un bref rendez-vous téléphonique, en juillet dernier, où cette dame a fait savoir qu’elle « n’avait aucune proposition de logement social ». Dans son programme électoral pour l’élection présidentielle, Anne Hidalgo promet un « bouclier logement ». Les programmes n’engagent que ceux qui y croient : dans sa ville, la maire de Paris devrait commencer par mieux s’occuper des personnes qui, comme Patricia Brouilly, se retrouvent dans des situations indignes et scandaleuses. Allez, tout espoir n’est pas perdu. La Commissaire de police qui vient de signifier à Patricia Brouilly son expulsion au 31 mars prochain lui a gentiment proposé… une place dans une résidence pour personnes âgées ! (ce qui, au passage, ferait perdre à Patricia son droit au logement opposable). Alors même que Patricia Brouilly, malgré la maladie et les multiples tracas qu’une telle situation engendre, poursuit l’activité de Canal Danse. De qui se moque-on ? Patricia Brouilly, injustement expulsée de chez elle, a droit à un véritable logement social. C’est un DROIT, pas un passe-droit. Et des solutions existent. Quand on veut, on peut. Ainsi, pourquoi pas un logement à la Cité Internationale des Arts, fondation d’utilité publique dont la Ville de Paris est partenaire ? A 72 ans, Patricia Brouilly se retrouvera-t-elle à la rue dans quelques semaines ? Compte tenu de son état de santé, je considère qu’il s’agit là, de la part des services compétents (Ville de Paris en premier lieu), d’un véritable cas de non-assistance à personne en danger. C’est à ce titre qu’au nom des humanités, si solution n’est pas apportée dans les meilleurs délais, je porterai plainte contre Mesdames Anne Hidalgo et Karine Barbagli, à qui je suggère d’écrire pour appuyer cette requête : karine.barbagli@paris.fr Jean-Marc Adolphe, 16 janvier 2022 Patricia Brouilly : - Fondatrice et Directrice artistique pendant 40 ans de l’association Canal Danse qui a su s'inscrire de façon pérenne dans le paysage artistique et pédagogique de la danse (Lire ICI article de Rosita Boisseau dans Le Monde). - Chargée de mission pour la pédagogie en danse au sein du Théâtre Contemporain de la Danse, participant pendant 10 ans à l'émergence du Centre National de la Danse. - Conseillère pédagogique en danse au sein de l'école Nationale des Arts du Cirque au Centre national des Arts du Cirque.

Portfolio. Laetitia Bourget, vannerie sauvage

Portfolio. Laetitia Bourget, vannerie sauvage

De l’art de glaner, puis de tresser. « Passer ces jours à relier, tresser, entrelacer les brins glanés au gré des chemins (cornouiller sanguin, troène, saule marsault, saule pleureur, orme, grande pervenche, noisetier, ronces) et créer des réceptacles pour les moments d’accueil et de convivialité ». Laetitia Bourget conçoit la pratique artistique comme un observatoire mettant en relation expérience de vie humaine, implantation dans un environnement, contexte social et cycles de vie. Son activité est polymorphe et se développe dans des champs variés (arts plastiques, audiovisuel, littérature jeunesse et spectacle vivant). Elle emprunte des moyens très hétéroclites, des technologies contemporaines aux techniques les plus archaïques, selon qu’ils semblent appropriés dans la perspective d’une construction esthétique de sens. (…) Les éléments autobiographiques, au même titre que les éléments collectés, définissent un terrain d’investigation, et les différents enjeux qui s’en dégagent donneront lieu à l’élaboration des partis pris esthétiques adoptés dans le traitement des œuvres. Par ailleurs, les collaborations artistiques sont pour elle l’occasion de dialogues avec d’autres artistes et permettent la rencontre de pratiques complémentaires au sein d’œuvres communes. Ainsi depuis 1997, plusieurs collaborations ont été menées avec des musiciens (Anne-Lore Guillemaud, Frédéric Nogray, Sylvain Quément, Aurélie Briday), plasticiens (Philippe Charles, Philippe Fernandez), illustrateurs (Emmanuelle Houdart, Benjamin Chaud, Alice Gravier), et plus récemment avec un chef-cuisinier (Laurent Maire). À travers une posture empirique, la pratique artistique de Laetitia Bourget croise les champs d’investigation de différentes disciplines (sciences de la nature, anthropologie, philosophie, éthologie, psychologie…). Ceci l’a aussi conduit à susciter des dialogues avec des chercheurs autour de problématiques communes (avec David Lebreton, anthropologue, et Albert Jacquard, philosophe), afin de mettre en œuvre des champs d’applications interdisciplinaires. Son site internet : www.laetitiabourget.org Portfolio 2022, on y va ! Ce portfolio vous est offert par les humanités, média alter-actif. Pour persévérer, explorer, aller voir plus loin, raconter, votre soutien est très précieux. Abonnements ou souscriptions ICI.

Chili : les visages de l’Assemblée constituante

Chili : les visages de l’Assemblée constituante

A partir du 15 février, l’Assemblée constituante (ou Convention constitutionnelle) délibérera des propositions d’écriture d’une nouvelle constitution chilienne, élaborée par plusieurs commissions. 2022, on y va ! Cet article vous est offert par les humanités, média alter-actif. Pour persévérer, explorer, aller voir plus loin, raconter, votre soutien est très précieux. Abonnements ou souscriptions ICI. Au Chili, après l’élection le 4 janvier dernier de María Elisa Quinteros et de Gaspar Dominguez à la présidence et à la vice-présidence de l’Assemblée constituante (lire ICI), la nouvelle Constitution sera dévoilée dans les prochaines semaines. Les citoyen.ne.s ont jusqu'au 20 janvier pour valider des initiatives populaires (à partir de 15.000 signatures en ligne), tandis que les membres élu.e.s de l’Assemblée constituante (ou Convention constitutionnelle) ont jusqu'au 1er février pour soumettre leurs propositions d'articles constitutionnels. Sept commissions thématiques sont chargées de faire avancer les travaux de l’Assemblée constituante. Une véritable course contre la montre est engagée : le 15 février doit débuter en séance plénière la délibération des rapports des différentes commissions. Un quorum de deux tiers sera nécessaire pour approuver les normes constitutionnelles et les incorporer dans la nouvelle Constitution, à travers un processus d'harmonisation. Parmi les propositions constitutionnelles les plus en vue : la suppression de la Cour constitutionnelle [La Cour constitutionnelle du Chili est un organe juridictionnel de l'État, une juridiction collégiale, autonome et indépendante de toute autre autorité ou pouvoir, dont la fonction principale est d'exercer le contrôle de la constitutionnalité des lois. Elle est composée de dix membres, appelés ministros titulares, dont l'un est son président, et de deux ministres suppléants. Créée à l'origine par une réforme de la Constitution de 1925, elle a été dissoute par la junte militaire. La Constitution de 1980 l'a rétablie en tant qu'organe constitutionnel national, et elle a été substantiellement modifiée par la réforme constitutionnelle de 2005], une double-présidence paritaire et l’accès au numérique ne sont que quelques-unes des questions qui seront abordées par les élu.e.s de l’Assemblée constituante. 1) Système politique, gouvernement, législature et système électoral La Commission du système politique fait partie de celles qui ont travaillé le plus rapidement. Cette commission est coordonnée par Ricardo Montero (photo de gauche) (Parti socialiste) et Rosa Catrileo (Mapuche) (photo de droite). Elle a été la première à donner un espace à chaque membre de l’Assemblée constituante pour présenter ses principales positions sur les questions abordées. La majorité des membres de la convention se sont prononcés en faveur d'une réduction des pouvoirs du président, afin d'évoluer vers un présidentialisme atténué. Des personnalités telles que les anciens présidents Ricardo Lagos et Michelle Bachelet, ainsi que l’actuelle présidente du Sénat, Ximena Rincón, et le Contrôleur général de la République, Jorge Bermúdez (Le Bureau du Contrôleur général de la République est l'institution suprême de contrôle du Chili, autonome et de nature constitutionnelle, chargée d'exercer le contrôle de la légalité des actes de l'Administration publique, lire ICI),ont été invitées à faire part de leurs propositions. Certains considèrent cette commission doit concevoir « l’ossature » de l'État dans la nouvelle Constitution. Elle devra, entre autres, discuter de questions telles que l'organisation de l'État, le régime politique, le système électoral et les organisations politiques, et examinera également les questions relatives à la sécurité publique, à la défense nationale, au rôle des forces armées, aux relations extérieures et à l'État plurinational. Dans les semaines à venir, les 25 membres de cette commission devront délibérer sur certaines des propositions de loi qui ont déjà été présentées, comme celle qui vise à établir que la présidence de la République doit être conçue comme un binôme paritaire ; ou les propositions qui favorisent un Congrès monocaméral [il y a actuellement au Chili, comme en France, une Chambre des députés et un Sénat]. A la tête de cette commission : Ricardo Montero Allende, 37 ans, avocat, Parti socialiste, élu dans la région du Maule. Il a été directeur de cabinet du ministre de la Défense (2014-2015) puis du ministre de l’Intérieur (2015-2017) sous la présidence de Michelle Bachelet. « En tant qu'avocat », dit-il, « ma motivation a toujours été de travailler pour la justice sociale, de travailler pour donner à chaque personne ce à quoi elle a droit et mérite en tant qu'être humain. (…) La justice doit commencer par la fin des abus et la réduction de l'inégalité brutale qui nous affecte tous et nous empêche d'avancer en tant que société. (…) Notre nouvelle Constitution doit être construite avec précision, soin et dévouement, tout comme les artisanes de Rari [reconnues depuis 2010 comme Trésor Humain Vivant, voir sur YouTube : https://youtu.be/JGt5BaM5avs ] construisent leurs œuvres belles et bien faites. Notre Constitution doit être ferme et résistante, comme la poterie du Pilén [voir ICI], pour qu'elle puisse durer de nombreuses années et préserver l'avenir de nos enfants. » Rosa Catrileo, 40 ans, avocate, Mapuche. Née dans la communauté Ayllan Marillan de Temuco, elle se consacre au travail avec les communautés et les individus Mapuche. Elle s'est concentrée sur le développement de la langue et de la culture indigènes, et a travaillé pour les droits à l'éducation linguistique. Elle dit notamment : « Je pense qu'il est parfait que les voix, les pensées et les opinions des femmes soient reflétées dans cette nouvelle Constitution. Nous, les femmes exclues, donnons vie à ce processus d'Assemblée Constituante. Les femmes indigènes, les femmes qui travaillent, celles d'entre nous qui ont été des travailleuses saisonnières et des nourrices, celles d'entre nous qui ont vendu de la coriandre dans les foires, nous avons donné notre empreinte à ce processus. » 2. Principes constitutionnels, Démocratie, Nationalité et Citoyenneté Cette commission chargée de rédiger le premier paragraphe de la nouvelle constitution et peut-être même établir un préambule. La commission compte 19 membres, coordonnés par Beatriz Sánchez (Frente Amplio, coalition de la gauche modérée, photo de gauche) et Éricka Portilla (Parti communiste, photo de droite). Le règlement prévoit que cette commission doit aborder au minimum sept thèmes: préambule, principes, nationalité et citoyenneté, mécanismes de participation, intégration des sources du droit international et mécanismes de démocratie directe et participative. Les membres de la Convention ont convenu que le sujet principal serait celui des principes constitutionnels. Dans ce contexte, la discussion a été organisée en trois blocs. Le premier porte sur les principes constitutionnels et les fondements du droit international. Dans le second, sera traité tout ce qui concerne la démocratie et les mécanismes de participation. La troisième section traitera des questions liées à la nationalité et à la citoyenneté. Certaines des propositions de normes qui ont été avancées sont que la nouvelle Charte fondamentale devrait établir la famille (au sens large) comme le noyau fondamental de la société ou encore que le but de l'État est de « promouvoir l'intérêt général de la société et de ses membres dans le cadre d'un respect sans restriction des droits fondamentaux ». A la tête de cette commission : Beatriz Sánchez, 52 ans, journaliste, féministe, élue du Frente amplio. Elle a notamment reçu le prix "Meilleure journaliste de télévision" en 2014. Candidate à l’élection présidentielle de 2017, elle était arrivée en troisième position avec plus de 20% des voix au premier tour. Ericka Portilla, 37 ans, membre du Parti communiste. Avocate de l’Université d’Atacama, elle a été responsable des transports et des télécommunications de la région d'Atacama en 2014-2016, puis a occupé le poste de gouverneure provinciale de Copiapó. Elle écrit notamment : « La nouvelle Constitution doit protéger l'environnement dans une nouvelle perspective, qui modifie la relation actuelle entre les Chiliens et leur environnement naturel, en passant d'un paradigme anthropocentrique à un paradigme écocentré, en étant conscient que les êtres humains font partie de la nature et de l'environnement et n'en sont pas les propriétaires. La protection de la nature doit se manifester en la comprenant comme un sujet de droits, permettant à tout homme ou femme chilien.ne, individuellement ou en tant que communauté, d’avoir recours aux institutions pour le sauvegarder et le protéger. » 3. Forme de l'État, ordre, autonomie et décentralisation Cette commission qui pourrait générer de plus grands accords, car elle a une particularité : ses 25 membres sont issus de régions autres que la région métropolitaine [celle de Santiago] et prônent une plus grande décentralisation. La plupart de ses travaux se sont déroulés en dehors de Santiago, car la réglementation établit que cette commission doit se réunir au moins une fois dans chaque région du pays. Cette commission est coordonnée par Jennifer Mella (Frente Amplio, photo de gauche) et Adolfo Nonato Millabu (photo de droite). Parmi les questions qui seront débattues dans les semaines à venir figurent la structure organisationnelle et décentralisée de l'État, les gouvernements locaux, le statut des Chiliens vivant à l'étranger, l'autonomie territoriale et autochtone et la ruralité. Ce sera l'espace où sera discutée, par exemple, la possibilité d'établir une nouvelle division politico-administrative qui divise le pays en trois macro-régions et non en 16 régions, comme c'est le cas actuellement. L’une des propositions déjà approuvées stipule que le Chili est « un État régional plurinational et interculturel, décentralisé et doté d'autonomies territoriales et indigènes ». A la tête de cette commission : Jennifer Mella, 32 ans, avocate, lesbienne et féministe, a été élue dans la région de Coquimbo, comme candidate indépendante soutenue par la coalition Apruebo dignidad (Gabriel Boric). Adolfo Nonato Millabu, 55 ans, leader social d'origine Mapuche-Lafkenche, originaire de Tirúa, où il a été maire pendant cinq mandats. Il a été le premier maire d'origine Mapuche de l'histoire du Chili. 4. Droits fondamentaux L’ordre du jour de cette commission est le plus chargé d’entre toutes et ses auditions publiques en sont le reflet : la commission des droits fondamentaux a reçu plus de mille demandes d'organisations et de particuliers pour faire des présentations. Cettee commission est composée 33 membres, et la coordination en revient à Damaris Abarca (photo de gauche) et Matías Orellana (Parti socialiste, photo de droite). Le vaste programme comprend des questions telles que la santé, le logement, les droits de propriété, l'éducation et la sécurité sociale. On s'attend à ce qu'il s'agisse de l'un des comités qui suscitera le plus d'attention de la part des citoyens dans les semaines à venir. Cela se traduit par le fait que ce comité a reçu le plus grand nombre d'initiatives populaires sur les normes, comme celles qui visent à consacrer le "droit à l'avortement sans interférence de tiers", le "droit à la vie", la "liberté d'enseignement", la "défense de l'épargne retraite", entre autres. A la tête de cette commission : Damaris Abarca, 32 ans. Quadruple championne nationale et présidente de la Fédération chilienne des échecs depuis 2018, elle a étudié la philosophie et le droit à l'Université du Chili. Matías Orellana, avocat, 33 ans, membre du Parti socialiste. Il a été chef de cabinet du gouvernement régional d'O'Higgins entre 2017 et 2018. Il a également été chef du département juridique de l'Intendance de O'Higgins et avocat de la municipalité de Doñihue. 5. Environnement et modèle économique Cette commission a parfois été appelée "le tribunal des écoconstituants". Son objectif principal est la création d'une constitution écologique. En fait, les coordinateurs de cette commission, Camila Zárate (Pueblo Constituyente, photo de gauche) et Juan José Martin (Indépendants, photo de droite), se qualifient eux-mêmes d'éco-constituants. Dans les semaines à venir, ils devront se prononcer sur des initiatives qui abordent des questions telles que les droits de la nature et de la vie non humaine ; le droit à l'eau et de la nature ; la souveraineté alimentaire et la sauvegarde des semences ancestrales ; le développement durable, le bien vivre et le modèle économique, entre autres. La question de l'environnement est l'une des principales préoccupations du public. Cela a été démontré par les plus de 1 700 demandes d'audition que la commission a reçues. Ce sera également l'un des domaines les plus innovants en termes de propositions pour la nouvelle Constitution. C'est ce qui ressort de certaines des normes constitutionnelles proposées, qui visent à « garantir le droit d'accès à la montagne, ainsi que le droit d'utiliser les sentiers ancestraux » ; ou encore à "protéger l'atmosphère comme un bien commun". A la tête de cette commission : Camila Zárate, 29 ans, écoféministe. Elle est diplômée en droit de l'université du Chili, avec une spécialisation en droit de l'environnement et des animaux. Pendant ses années d'université, elle a été vice-présidente du centre des étudiants de l'école secondaire. Depuis 2013, elle est engagée dans le "Movimiento por el agua y los territorios" (Mouvement pour l'eau et les territoires). Elle est actuellement porte-parole du "Red Parque Cabritería". Juan José Martin, 25 ans, est un activiste social et environnemental. Il est président et cofondateur de Cverde, l'organisation de jeunesse chilienne pour le développement durable. Il a été prix national de l'environnement avec « Operaciones Cverde. » 6. Systèmes de justice, organes de contrôle autonomes et réforme constitutionnelle Caractérisée par son ton plus "technique", la Commission des systèmes de justice sera chargée d'examiner des questions telles que le pouvoir judiciaire, le système de justice, le ministère public et le système de poursuites pénales. Cette commission, coordonnée par Christian Viera (Frente Amplio, photo de gauche) et Vanessa Hoppe (Mouvements sociaux constituants, photo de droite), est composée de 19 membres, dont 17 avocats. Cette commission devra résoudre des questions telles que les réformes constitutionnelles, les normes de transition et l'autonomie de la Banque centrale, entre autres. Si la discussion sur la réforme du système judiciaire et du ministère public pourrait progresser rapidement, il existe d'autres domaines où des nœuds pourraient se former. L'une d'entre elles est la Cour constitutionnelle. Certains proposent de le garder telle quelle. D'autres ont proposé de modifier sa structure et ses compétences dans la nouvelle Constitution. Il y a même ceux qui vont plus loin et cherchent à l'éliminer purement et simplement, ce pour quoi ils ont déjà présenté des initiatives pour une norme constitutionnelle. A la tête de cette commission : Christian Viera, 48 ans, a étudié le droit à l’Université de Valparaiso. Il est l'auteur de plusieurs livres et articles académiques sur la problématique constitutionnelle, notamment "Libre iniciativa económica y Estado social" (2013) ; "La Constitución chilena" (2015) et "La Constitución que queremos" (2019). Ses principaux axes de recherche portent sur la constitution économique et une réflexion critique sur l'État subsidiaire et le principe qui le justifie : la subsidiarité. Vanessa Hoppe, 41 ans, est avocate et titulaire d'une maîtrise en droit pénal. Elle travaille comme directrice de la liaison territoriale de l'Association des avocates féministes (Abofem) dans la région du Biobío. Elle a exercé dans le domaine du droit civil indigène et a dirigé des ateliers gratuits ouverts à la communauté sur des questions constitutionnelles. 7. Systèmes de connaissance, science et technologie, culture, art et patrimoine. Il s'agit de la dernière commission à avoir été intégrée au règlement et elle est composée de 15 membres. La principale promotrice de la Commission des systèmes de connaissance est Cristina Dorador (photo de gauche), qui la coordonne avec Ignacio Achurra (Frente Amplio, photo de droite). Son programme comprend des domaines tels que les droits et les garanties des systèmes de connaissance, des cultures, des sciences, des technologies, des communications, des arts, du patrimoine et des humanités, le rôle de l'État dans ces questions ainsi que la démocratisation et l'accès à la connaissance, ainsi que des questions plus spécifiques telles que la télévision publique et la réglementation du cinéma seront abordées dans les semaines à venir. A la tête de cette commission : Cristina Dorador, scientifique de renom, professeure associée du département de biotechnologie de la faculté de sciences de la mer et ressources naturelles de l'Université d'Antofagasta. Lire ICI. Ignacio Achurra, 43 ans, est acteur, fondateur de la compagnie théâtrale La Patriótico Interesante, avec laquelle il mène depuis 2002 un intense travail de création et de recherche dans le domaine du théâtre de rue. Il est actuellement codirecteur artistique du FITKA (Festival international de théâtre de rue, Santiago du Chili), membre du Réseau des festivals et universitaire de l'Université Finis Terrae. Source principale : Pauta Pauta est un média en ligne : https://www.pauta.cl/

Blanquer, tête d’œuf et croquemitaine.

Blanquer, tête d’œuf et croquemitaine.

Ce jeudi 13 janvier, les enseignants sont en grève, massivement. La façon dont ils sont traités par leur ministre de tutelle est certes au premier rang du mécontentement, mais c’est la goutte de trop qui fait déborder la coupe. Fil conducteur de la politique éducative du sarkozysme, qui a supprimé 80 000 postes d’enseignants entre 2007 et 2012, Jean-Michel Blanquer est très marqué à droite, comme le montrent ses dernières obsessions contre « l’islamo-gauchisme » et aujourd’hui le « wokisme ». En le choisissant comme ministre de l’Éducation, Emmanuel Macron ne pouvait ignorer le parcours de cet ancien élève du très huppé et très catho collège Stanislas à Paris. Sans doute a-t-il été séduit, de surcroît, par la réputation d’innovateur à-tout-va que Jean-Michel Blanquer a forgée à la tête des académies de Guyane et de Créteil. Auquel cas, c’est encore plus grave. 2022, on y va ! Cet article vous est offert par les humanités, média alter-actif. Pour persévérer, explorer, aller voir plus loin, raconter, votre soutien est très précieux. Abonnements ou souscriptions ICI. «C'est le chaos à l'école pour les enfants, pour les parents et pour les enseignants». On ne saurait mieux dire que le député communiste (et candidat à la prochaine élection présidentielle) Fabien Roussel. Ce mardi 11 janvier à l’Assemblée nationale, le ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a notamment été pris à partie pour sa gestion de la crise sanitaire dans les écoles, et les nombreux changements de protocole pour les enfants et leurs parents. Avant-dernier avatar de cette navigation à vue : c’est dans un entretien (payant) au Parisien, le dimanche 2 janvier, que le ministre de l’Éducation a jugé bon de dévoiler le nouveau protocole sanitaire dans les écoles… à quelques heures de la rentrée des classes. « Depuis la rentrée du 3 janvier », écrit Le Monde, « les établissements scolaires sont plongés dans une pagaille qui met sous tension des millions d’élèves, de parents et d’enseignants. » « Il faut plus d’anticipation », a même convenu Emmanuel Macron. Pourtant, Jean-Michel Blanquer est bien en pleine anticipation. Mais ça ne concerne ni la crise sanitaire ni les établissements d’éducation dont il est censé s’occuper. Car Blanquer voit beaucoup plus loin, pour la présidentielle et après. Les masques FFP2 pour les enseignants, les purificateurs d’air dans les écoles ? Tout ça peut bien attendre. Il y a plus urgent : le ministre consacre en effet une bonne partie de son temps à mettre sur les rails son think tank, le Laboratoire de la République. Et à cette fin, il a enfourché un fougueux cheval de bataille : combattre le « wokisme ». Un combat que L’Humanité du 10 janvier qualifie de « croisade délirante ». Le week-end dernier (vendredi et samedi), Jean-Michel Blanquer a inauguré en personne un colloque à la Sorbonne, intitulé Après la déconstruction. Reconstruire les sciences et la culture, que son ministère a entièrement financé sur des fonds réservés. Il s’en est notamment pris aux personnes qui nourrissent « la pensée décoloniale » et a appelé à « déconstruire la déconstruction », s’en prenant à Derrida, Foucault et Deleuze, exactement comme l’idéologue chilien nazi Alex López, parti en guerre contre ce qu’il nomme la « révolution moléculaire dissipée », et qui inspire le gouvernement colombien de droite extrême d’Ivan Duque, grand ami d’Emmanuel Macron (Lire ICI article d’Olga L. Gonzalez sur Mediapart). Passionnant. Dans l’assemblée du séminaire à la Sorbonne, triée sur le volet, on a entendu des participants pouffer de rire à l’évocation de la mort de George Floyd, regretter le bon vieux temps de l’Algérie française, appeler à en finir avec la « vulgate bourdieusienne fossilisée » et à la « pensée 68 », quand la sociologue Nathalie Heinich a dénoncé une « épidémie de transgenres » causée selon elle par l’éducation nationale. Bref, plus zemmourien tu meurs. Le séminaire organisé par le ministère de l’Éducation nationale à la Sorbonne. Voilà donc à quel genre d’agapes Jean-Michel Blanquer se consacre. Et il n’en est pas à son coup d’essai. En octobre 2020, il avait brandi l’étendard de la lutte contre « l’islamo-gauchisme », ciblant tout particulièrement le syndicat étudiant UNEF. Cela ne doit pas surprendre au regard du parcours très droitier du personnage, depuis ses années lycéennes au très huppé et très catho collège privé Stanislas, dans le 6e arrondissement de Paris, dont la devise est « Français sans peur, chrétien sans reproche », et qui ignorait la mixité à l’époque où Blanquer y a fait ses classes. Directeur adjoint du cabinet de Gilles de Robien (2006-2007), puis nommé par Luc Chatel en décembre 2009 directeur général de l'enseignement scolaire (DGESCO), il est selon le philosophe Saïd Benmouffok, auteur du Fiasco Blanquer (éditions les Petits Matins, 2021), « le fil conducteur de la politique éducative du sarkozysme. D’ailleurs, on le surnomme à l’époque le « ministre bis », puisqu’il est en contact avec l’Elysée et s’autorise à prendre les devants sur de nombreux sujets sans passer par son ministre de tutelle. Il est l’homme fort de la droite à l’éducation, bien plus que les ministres successifs. Blanquer est bien celui qui a conduit l’essentiel des réformes » du quinquennat Sarkozy. Il est donc comptable de son bilan : « hausse des inégalités, baisse drastique des budgets et du nombre d’enseignants (…) Près de 150 000 jeunes se trouvent chaque année en situation de décrochage, tandis que 80 000 postes d’enseignants sont supprimés entre 2007 et 2012 ». (Lire ICI) En 2015, il se rapproche encore de la Manif pour tous et de Sens commun, un mouvement politique dénommé aujourd’hui Mouvement conservateur, qui s’est rallié à la candidature d’Éric Zemmour ; et il écrit plusieurs articles pour des sites de droite extrême, Causeur.fr et SOS Education, une association au fonctionnement obscur qui navigue entre officines ultra-libérales et mouvements anti-avortement proche de l’extrême droites. Les articles de Jean-Michel Blanquer ont été retirés de ces sites lorsqu’il a été nommé au gouvernement. Décidément, ça commence à faire beaucoup de « pages introuvables ». Un homme de réseaux Jean-Michel Blanquer ne manque ni de réseaux, ni de ressources. On note ainsi deux étrangetés dans son CV. Par exemple : il est l’auteur d’un Que sais-je ? sur la Colombie (paru en 2017) : il a effectivement séjourné dans ce pays entre 1989 et 1991, où il a été nommé chercheur coopérant à l’Institut français d'études andines à Bogota, sans parler un traître mot d'espagnol. Un exploit ! L’article sur « son CV arrangé », publié en avril 2018 par le magazine Capital, a été retiré de la Toile : « page introuvable ». Attention au croquemitaine ! Autre exploit : en 2004, avoir réussi à se faire nommer recteur de l'académie de la Guyane pour deux ans, sans avoir encore jamais travaillé dans l'Éducation nationale. L’histoire officielle retient, pour l’heure, qu’« en Guyane, où il fut en poste de 2004 à 2006, il a innové comme rarement avant lui, en luttant contre la déscolarisation. Il tenait aussi à serrer les mains de tous les chefs d'établissement, même au bout du fleuve Maroni. Au point de risquer d'y laisser la vie, un jour, quand sa pirogue s'est renversée, sur un ressaut. » (Le Monde du 22 octobre 2009) C’est que Jean-Michel Blanquer mouillait sa chemise et n’y allait pas par quatre chemins. Plutôt que de répondre aux aspirations des communautés amazoniennes parfois éloignées qui demandaient à ce que l’école viennent jusqu’à elles (comme cela se faisait autrefois avec l’enseignement à distance), le recteur avait une toute autre idée : enlever les enfants à leurs communautés et à leur environnement, et les interner dans des pensionnats en ville. De là vient un surnom que l’on retrouve aujourd’hui encore accolé à Jean-Michel Blanquer : « le croquemitaine » (Pour mémoire, le croquemitaine est un personnage maléfique présenté aux enfants pour leur faire peur et ainsi les rendre plus sages). Il y eut certes, in fine, quelques réussites scolaires mais aussi beaucoup de drames liés à la séparation des enfants de leurs communautés (Lire ICI), augmentant la défiance vis-à-vis de l’institut scolaire. Une attitude qui s’inscrit dans le droit fil de ce qu'Alexis Tiouka, Amérindien guyanais Kalin'a, membre de l’association Groupes d’experts et juristes en droits humains et droits des peuples autochtones, qualifie « d’intégrisme colonialiste de l’État français en Guyane ». Résultat de cette politique au forceps : le problème des enfants non-scolarisés en Guyane reste aussi vif aujourd’hui qu’il l’était voici 25 ans. Nous avons retrouvé dans les archives du syndicat Sud éducation de Guyane ce petit texte rédigé suite à la « désertion » en pleine année de Jean-Michel Blanquer de son poste de recteur, qui en dit long sur le personnage : « Le recteur Blanquer n’était pas un chef comme les autres. Il avait réussi à faire l’unanimité, même au sein des principaux syndicats de l’Éducation Nationale, qui ont pu vanter dans leurs journaux et même dans la presse locale les mérites de ce bonhomme de Recteur. A Sud Éducation nous restons encore dubitatifs d’un tel engouement pour un supérieur hiérarchique qui, au-delà de la récupération d’initiatives populaires, comme la mise en place de l’observatoire de la non-scolarisation, n’a fait qu’appliquer la politique de casse du service public du gouvernement pour lequel il travaille. Maintenant, on le sait, le gouvernement a un bras plus long que l’autre. Le long sert à prendre beaucoup et partout. Le bras court sert à donner mais il atteint seulement ceux qui sont tout près et la Guyane est bien loin des ministères. Le recteur Blanquer a donc décidé de nous quitter au bout de deux ans pour rejoindre le cabinet du ministre de Robien. Encore bravo, bel exemple pour tous les personnels que celui d’un homme qui voulait stabiliser les équipes éducatives dans l’Académie et fait passer sa carrière personnelle avant son engagement auprès des Guyanais. Le fonctionnaire a beau se défendre d’abandonner son poste et prétexter qu’au ministère il continuera son œuvre bienfaitrice pour le système éducatif, nous ne sommes pas dupes et nous savons que l’homme est plus intéressé par la promotion de sa carrière que par l’avenir de l’école en Guyane. » (Lire ICI) Un « hyper-recteur » En mars 2007, Jean-Michel Blanquer va retrouver d’autres « indigènes », en banlieue parisienne. Après avoir travaillé auprès de Gilles de Robien, il est nommé par Xavier Darcos (celui-là même qui, en 2002, avait enterré le plan Lang-Tasca pour développer les arts à l’école) recteur de l’Académie de Créteil. Là, il va se « distinguer » par une effervescence de chaque instant. Un jour, il décide tout seul de payer les élèves pour assister aux cours, le lendemain il crée un "micro-lycée" pour les élèves en décrochage scolaire, puis il ouvre un "internat d'excellence" dans une ancienne caserne, etc, ou encore un « projet lecture » lancé avec l’association Agir pour l’école, dont Jean-Michel Blanquer fut longtemps membre du conseil d’administration, qui est une émanation de l’Institut Montaigne créé par l’influent patron d’Axa, Claude Bébéar. Des idées à la pelle, donc. « Cela lui vient surtout le soir, après le dîner. Quand il part marcher, le long des bords de Marne, pour s'aérer. Ça peut s'appeler "projet", "expérimentation", ce sont en tout cas des idées, plein d'idées », raconte Le Monde en octobre 2009 dans un article consacré à l’« hyper-recteur» Jean-Michel Blanquer. Avoir des idées, c’est bien ; savoir faire preuve d’intelligence collective, surtout lorsqu’on s’occupe d’éducation, c’est encore mieux. Et dans la « tête d’œuf » de Jean-Michel Blanquer, s’il est bien une case qui manque, c’est bien celle-là. Se méfiant des syndicats, sauf s’ils sont à sa botte, quitte à les créer de toutes pièces (voir l’enquête de Mediapart sur le scandale du syndicat Avenir lycéen), se méfiant tout autant des éditeurs scolaires, d’une fédération de parents d’élèves comme la FCPE, d’un mouvement d’éducation populaire comme la Ligue de l’enseignement, et plus encore des enseignants eux-mêmes (en janvier 2019, pour « atteindre 100% de réussite scolaire en CP », il décidait de « s’attaquer aux méthodes des profs »), Jean-Michel Blanquer est incapable de savoir coopérer, construire en commun, comme y invite par exemple une jeune association, Faire école ensemble, qui s’est créée au début du premier confinement pour soutenir la communauté éducative (au sens large) et fédère des initiatives sur la base de recueil et d’échanges de pratiques, par exemple avec des enseignants-développeurs (qui conçoivent des applications et des outils pédagogiques à partir de logiciels libres), ou encore avec des enseignant.e.s, de plus en plus nombreux.ses., qui s’initient à la pratique de la classe dehors (lire ainsi entretien avec Sarah Wauquiez). Janvier 2022 : s’il a survécu à un retournement de pirogue en Guyane, il n’est pas certain que Jean-Michel Blanquer survive (politiquement) à la fronde qui monte chez les enseignant.e.s, dont les syndicats appelaient à une grève nationale ce jeudi 13 janvier, face à ce qu'ils qualifient de «pagaille indescriptible» suscitant un « fort sentiment d'abandon parmi les personnels ». « On demande une plus grande protection face au virus, et le premier ministre allège le protocole, c'est hors-sujet ! »., dénonce ainsi Sophie Venetitay, secrétaire adjointe du Syndicat national des enseignements de second degré (SNES-FSU). Et Guislaine David, du Snuipp-FSU, premier syndicat du primaire, renchérit : «C'est du total mépris vis-à-vis des enseignants qui sont sur le terrain, cet allègement va décupler les contaminations». Emmanuel Macron à Nice, le 10 janvier 2022. Pourtant, malgré l’ampleur du mouvement de grève ce jeudi 13 janvier, il ne se passera rien. Le boss, Emmanuel Macron, a réaffirmé son soutien à Jean-Michel Blanquer. Lui aussi a d’autres chats à fouetter que les enseignants pas contents. Car voilà, le Président qui emmerde les non-vaccinés est désormais en campagne électorale. Pas encore officiellement, mais c’est tout comme. Le 10 janvier, au lendemain du séminaire de son ministre de l’Éducation sur la déconstruction de la déconstruction, Jupiter était en parade à Nice, devant un aréopage de policiers. Accompagné de Gérald Darmanin, mais aussi du député des Hauts-de-Seine Thierry Solère, qui s’affirme désormais comme l’un des stratèges les plus influents dans l’entourage du Président, bien que visé par sept mises en examen et par une enquête pour détournement de 167 000 euros de frais de mandat (Lire sur Mediapart), Emmanuel Macron a promis monts et merveilles aux forces de l’ordre. Avec quelques semaines de retard, et sans le costume, c’était le Père Noël sur la Côte d’Azur. 15 milliards d’euros en plus, sur cinq ans, pour le ministère de l‘Intérieur, création de 10.000 postes de gendarmes et policiers, doublement de la présence policière sur la voie publique, etc. Comme l’écrit Le Monde : « derrière cet inventaire à la Prévert, qui touche à l’ensemble des compartiments de l’action des services de sécurité, le chef de L’État entend dessiner les contours d’une police et d’une gendarmerie projetées sur une décennie ou, du moins, "à l’horizon 2030 "». » Nom de code pour garantir le « droit à la vie tranquille » : Sécurité globale. Pour la « vie tranquille » des enseignants et des personnels soignants qui, en ce moment, ne se sentent pas trop en sécurité, franchement, c’est pas la priorité. Idem pour les associations de lutte contre les violences intrafamiliales. Certes, Emmanuel Macron a annoncé quelques mesurettes pour lutter contre les violences sexistes (la création d’un fichier), bien loin des exigences formulées lors du Grenelle des violences conjugales. Comme l’écrit Isabelle Germain sur Nouvelles News, « les associations attendaient aussi des mesures d’éducation tout aussi indispensables que les mesures répressives ». Là aussi, il faudra repasser. Mais patience. La semaine prochaine, Emmanuel Macron devrait annoncer la présence d’un policier à chaque foyer conjugal. Quoi qu’il en coûte. La vie tranquille, ça n’a pas de prix. Jean-Marc Adolphe

Bolivie, la nouvelle Arabie saoudite

Bolivie, la nouvelle Arabie saoudite

Employé d'une mine de lithium, en Bolivie. Le lithium, nouvel « or blanc ». En 2020, son prix a augmenté de plus de 400 %. Au Chili, avant de prendre la porte de sortie (le 11 mars), le président libéral Sebastian Piñera se précipite pour accorder de nouvelles concessions minières à des multinationales. L’une d’elle, chinoise, lorgne également sur le salar de Uyuni, en Bolivie, tout comme un jeune entrepreneur texan aux dents longues. 2022, on y va ! Cet article vous est offert par les humanités, média alter-actif. Pour persévérer, explorer, aller voir plus loin, raconter, votre soutien est très précieux. Abonnements ou souscriptions ICI. « A recuperar nuestros recursos » (Récupérons nos ressources). Sous ce slogan, des milliers de Chiliens ont manifesté dans tout le pays, vendredi 7 janvier, contre un appel d’offres du gouvernement sortant du conservateur-libéral Sebastian Piñera (photo ci-dessous) visant à accorder de nouvelles concessions minières, pour l’exploitation du lithium, à plusieurs entreprises privées. Cet appel d’offres porte sur l’exploitation de 400.000 tonnes de lithium pendant vingt ans. Le Chili est le second producteur mondial de lithium, derrière l’Australie. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la demande mondiale de lithium, essentiellement destinée à la production de batteries pour les véhicules électriques, devrait augmentera de 42% d’ici 2040. Problème : alors que le lithium est souvent présenté comme une alternative écologique au pétrole, son exploitation cause des dommages irréversibles à l’environnement (Lire ICI). Un certain nombre d’experts soulignent le caractère pour le moins précipité du processus d’appel d’offres du gouvernement chilien, alors que le programme de Gabriel Boric, élu à la Présidence de la République le 19 décembre dernier (et qui prendra ses fonctions le 11 mars), prévoit la création d’une «société nationale du lithium». Le Chili, a-t-il indiqué, «ne peut à nouveau commettre l’erreur historique de privatiser des ressources» telles que le lithium. Des membres de l’équipe de Gabriel Boric, parmi lesquels Willy Kracht, directeur du département d'ingénierie minière (DIMin) de l'université du Chili, ont pu rencontrer l’actuel ministre des Mines, Juan Carlos Jobet. « Les conditions de l’appel d’offres, telles qu'elles sont rédigées, ne laissent aucune place à leur suspension ou à leur ajournement », a déploré Willy Kracht à l’issue de cette réunion. Tout juste sera-t-il possible d'incorporer dans les contrats un dédommagement des communautés affectées et d’obliger les entreprises choisies à investir en « ressources et développement ». Avant de quitter le pouvoir, le président Piñera aura donc fait un ultime cadeau aux multinationales extractivistes. Celle qui devrait le plus tirer son épingle du jeu est une entreprise chinoise, ByD (pour Build your Dreams, ça ne s’invente pas), qui met sur la table 61 millions de dollars (en ce qui concerne le dessous de table, on ne sait pas) pour exploiter 80.000 tonnes de lithium. En 2020, cette entreprise a dégagé un profit de 643 millions de dollars. Fondée en 1995 à Shenzen (Chine), ByD détient 65 % du marché mondial des batteries au Nickel-cadmium et est leader mondial des batteries lithium-ion. Via son fonds d'investissement MidAmerican, le milliardaire américain Warren Buffett, considéré comme un promoteur du « capitalisme de rente », détient 10% du capital de ByD. Troisième homme le plus riche du monde (en 2020, sa fortune était estimée à 87,5 milliards de dollars), démocrate (il a financé la campagne de Joe Biden), il affirme sans rire qu’il soutiendra des œuvres caritatives après sa mort et déclare sans ambages : « il y a une guerre des classes, c'est un fait, mais c'est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner ». Quant à ByD, elle a été épinglée en 2011 par un rapport de l’ONG, China Labor Watch : en Chine, ses employés, payés 240 dollars par mois pour 80 heures de travail hebdomadaire, sont contraints de vivre sur place pour soutenir les cadences… Les entreprises chinoises sont particulièrement présentes en Amérique latine, et lorgnent tout particulièrement sur le lithium, cet « or blanc » dont le prix a augmenté de 426% en 2021. Entre Chili, Argentine et Bolivie, le « triangle du lithium » concentre près des deux tiers des réserves mondiales de saumure, qui représentent à leur tour 60 % du total de la production de lithium. Sur l’ensemble de la région, les entreprises chinoises ont investi près de 4,5 milliards de dollars (d’autant plus facilement que les banques chinoises prêtent facilement pour les investissements miniers à l’étranger). Le salar de Uyuni. Photo Danielle Pereira. Le Salar de Uyuni, en Bolivie, fait partie de ce boom du lithium en Amérique latine. Il s'agit du plus grand salar du monde, qui couvre 11 000 kilomètres carrés. La politique de l'«or blanc» a été lancée en 2008 par le président de gauche Evo Morales, politique qui a conduit en 2017 à la création de l'entreprise publique Yacimientos de Litio Bolivianos (YLB). Selon la BBC, le pays signe depuis des années différents accords avec l'Europe et l'Asie. Le nouveau président bolivien, Luis Arce, a assuré lors de sa campagne électorale que l’exploitation du lithium pourrait générer jusqu'à 4,5 milliards de dollars par an. Ces derniers mois, huit entreprises étrangères - quatre de Chine, deux des États-Unis, une de Russie et une d'Argentine - se sont disputées l'un des projets pilotes visant à exploiter les réserves de lithium à Uyuni. « Sans privatiser la ressource naturelle, la Bolivie peut et doit travailler avec des entreprises qui pensent à industrialiser le lithium, c'est-à-dire à fabriquer des batteries puis des voitures électriques sur place. Des entreprises bénéficiant du soutien de l'État de leur pays, comme celles de la Chine et de la Russie, participent à ces projets en Bolivie. Il en va de même pour EnergyX, une entreprise privée innovante du Texas qui ne bénéficie pas du soutien de son gouvernement, mais qui dispose d'une très bonne technologie n'utilisant pas d'eau douce pour l'extraction du lithium, avec de faibles émissions de gaz à effet de serre », indique Diego A. von Vacano, professeur de sciences politiques à l'université du Texas et conseiller informel du président Arce depuis janvier 2020. Photo de gauche : Teague Egan, le PDG texan d’EnergyX. Photo de droite : Rosa Belen Julaca, productrice de quinoa à Potosí. Le New York Times vient justement de publier un reportage sur EnergyX, cette « petite entreprise texane » qui s’attaque au marché du lithium en Bolivie. Le peuple Quechua vénérait le salar de Uyuni, considéré comme le mélange du lait maternel d’une divinité et des larmes salées de son bébé. Teague Egan, le PDG texan d’EnergyX, est bien plus prosaïque. Pour lui, Uyuni (et par extension la Bolivie), « c’est la nouvelle Arabie saoudite ». Cet ancien agent sportif a commencé à investir voici dix ans dans Tesla. Les actions qu’il a alors achetés à 9 dollars l’unité, valent aujourd’hui 100 fois plus. Par rapport à Elon Musk et autres vautours, ce Teague Egan reste un outsider. Mais retenez bien son nom : d’ici quelques années, il sera l’un des plus fortunés sur cette planète. A 33 ans, ce fringant star-uper n'avait jamais travaillé dans le secteur de l'énergie avant de lancer EnergyX en 2018 pour partir à la conquête du lithium. En Bolivie, pour lui, la partie n’est pas encore gagnée. D’une part parce que de nombreuses manifestations s’opposent à l’extraction de lithium et surtout à « l’importation » d’entreprises étrangères. « Ici, nous avons surtout besoin de routes et de petites usines textiles », dit ainsi Rosa Belen Julaca, productrice de quinoa à Potosí : « Si le gouvernement ne nous écoute pas, nous continuerons à bloquer les routes ». D’autre part, les États-Unis, hostiles au gouvernement socialiste bolivien, ont peu d’influence à La Paz (capitale de la Bolivie). Mais à force d’obstination et de manigances, que narre l’enquête du New York Times (excellent article Clifford Krauss, photographies Meridith Kohut), Teague Egan est parvenu à parler aux oreilles du président bolivien Luis Arce, de son ministre des Hydrocarbures et de l’Énergie Franklin Molina (photo ci-dessous), du vice-ministre de l'énergie chargé du développement du lithium, Álvaro Arnez, et de Carlos Humberto Ramos, le nouveau directeur de l'entreprise publique bolivienne de lithium. EnergyX, associé à l’entreprise californienne Lilac Solutions, a d’ores et déjà été retenu par le gouvernement bolivien pour venir partager le gâteau du lithium (attention : délit d’initié : cette information ne sera rendue publique que le 14 janvier). Et ce sera une part encore minime. Mais c’est un début (comme le dit Teague Egan, « c’est le premier jour »). Les grosses parts du gâteau sont réservées aux Chinois et aux Russes (via la société Rosatom). Vladimir Poutine s’est déjà entretenu à deux reprises avec le président Luis Arce au sujet du lithium. Et la France ? Bernique cacahuète. Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, est en sieste prolongée ; Frank Riester, ministre du Commerce extérieur, est aux abonnés absents (comme il le fut à la Culture). Et Emmanuel Macron se parle à lui-même, ça lui prend tout son temps. Jean-Marc Adolphe PORTFOLIO Correspondante des humanités en Amérique latine, la photojournaliste brésilienne Danielle Almeida Pereira nous offre ce reportage réalisé au salar d’Uyuni.

Madagascar : le téléphérique coûte que coûte.

Madagascar : le téléphérique coûte que coûte.

Le président malgache Andry Rajoelina et Emmanuel Macron sur le perron de l’Élysée, le 27 août 2021 à Paris. Photo Bertrand Guay / AFP. Exit l’argent de la Banque mondiale : le Groupe Colas, impliqué dans un projet présidentiel de téléphérique à Antananarivo, vient d’être sanctionné pour malversations et pratiques frauduleuses. Alors, que faire ? Pour ne pas fâcher son grand ami Emmanuel Macron, le président malgache va trouver l’argent ailleurs, en supprimant des services publics liés à la formation, à l’environnement et à la culture. 2022, on y va ! Cet article vous est offert par les humanités, média alter-actif. Pour persévérer, explorer, aller voir plus loin, raconter, votre soutien est très précieux. Abonnements ou souscriptions ICI. A Madagascar, « les différentes promesses de campagne du président Andry Rajoelina [élu en janvier 2019] semblent pour le moment piétiner. La pauvreté, l’insécurité, la hausse du coût de la vie, bref tous les problèmes auxquels la population est confortée restent inchangées et s’empirent même dans un contexte sanitaire non favorable », écrit Madagascar-Tribune. La pauvreté et tout ça, ça peut attendre. En revanche le président Andry Rajoelina a un super-projet projet de téléphérique à Antananarivo, qui « ne semble pas vraiment susciter l’adhésion de la population. Une vague de contestation a commencé à se lever contre la mise en œuvre de ce projet ces derniers jours. » Problème : un téléphérique, même inutile, ça coûte cher. Mais le premier ministre malgache, Christian Ntsay, a des idées, sans doute héritées de sa formation en France : en 1985-1986, il a étudié au Centre d'études financières, économiques et bancaires (Paris et Marseille), où il a obtenu un diplôme en Techniques de gestion et de direction d'entreprises (ultérieurement, de 1993 à 1997, il a été directeur général d’une compagnie pétrolière). Dans l’optique de « maîtriser et de réduire les subventions », le gouvernement malgache vient de décider de supprimer une quinzaine d’organismes publics rattachée aux institutions et ministères. Parmi les organismes concernés : le Centre de formation pour le Développement de Madagascar, le Comité interministériel de Lutte contre la contrefaçon et le marché illicite des médicaments, l’Observatoire national de l’Environnement et du Secteur forestier, l’Association nationale d’Actions environnementales, le Centre national de Formation professionnelle artisanale et rurale, et le… Centre national d’Enseignement de la musique et de la danse. Selon les informations des humanités, ces brillantes idées auraient été suggérées au président malgache par Emmanuel Macron, lorsqu’il l’a reçu à l’Elysée, en août dernier. Andry Rajoelina était venu à Paris participer à la Rencontre des entrepreneurs francophones, organisée les 24 et 25 août derniers par le Medef. Emmanuel Macron avait alors déclaré « renouveler [son] attachement [au président malgache] à ce que vous réussissiez là où vous êtes, et [son] attachement personnel à la réussite des projets que vous avez à conduire au service de votre peuple. » Bon, au service du peuple, ça se discute. Selon Jeune Afrique, le Trésor français et l’entreprise de BTP Colas figurent parmi les principaux investisseurs du téléphérique d’Antananarivo. On comprend mieux ! Colas est, avec ADP International (une filiale d’Aéroports de Paris) et Bouygues Bâtiment International, l’une des trois entreprises françaises qui viennent d’être sanctionnées par l’International Finance Corporation (IFC), une unité de la Banque mondiale, qui a condamné des malversations et des « pratiques frauduleuses » autour d’un appel d’offres concernant les travaux d’agrandissement et de rénovation des aéroports d’Ivato et de Fascène à Nosy Be. Le Groupe Colas a été déclaré inéligible pendant 24 mois pour tout projet auquel la Banque mondiale devait apporter son concours. Mais pas question de fâcher la France : plutôt que de chercher un autre opérateur, le président malgache préfère sabrer dans les services publics. Par ailleurs, petite piqûre de rappel : le sud de Madagascar connaît la première famine climatique du 21ème siècle. Alors qu’elle s’y était engagée en signant les accords de Paris, « la France n’a pas rempli ses engagements sur le financement de l’adaptation et donc sur l’aide aux pays les plus vulnérables pour faire face au réchauffement climatique. Ça, ce serait l’un des leviers pour combattre cette famine », rappelle Elisa Naccarato, responsable de campagne Climat Sécurité Alimentaire chez Oxfam France. Sans commentaire, ou plutôt si. Pour Emmanuel Macron, les intérêts de Colas sont plus importants que le sort d’1 million de personnes.

À ta santé, Chili !

À ta santé, Chili !

A l’issue d’un scrutin-marathon, une femme de 39 ans, María Elisa Quinteros succède à Elisa Loncon à la présidence de l’Assemblée constituante. Son vice-président, militant de la diversité sexuelle, a 32 ans. Elle est chercheure en santé publique, lui est médecin rural. Autant dire que la réforme du système de santé sera au cœur de la prochaine Constitution. Sans oublier l’écologie. Ce vendredi 7 janvier, manifestations dans tout le pays contre de nouvelles concessions d’extraction de lithium que le président sortant veut offrir aux multinationales. 2022, on y va ! Cet article vous est offert par les humanités, média alter-actif. Pour persévérer, explorer, aller voir plus loin, raconter, votre soutien est très précieux. Abonnements ou souscriptions ICI. Les accouchements sont parfois compliqués. La nouvelle Assemblée constituante du Chili (ou Convention constitutionnelle), chargée de préparer une constitution pour le futur, débarrassée de l’héritage de Pinochet, devait accoucher de nouvelles instances de direction, six mois après l’élection à la présidence de l’universitaire mapuche Elisa Loncon et du vice-président Jaime Bassa. Il y aura fallu près de 20 heures de session et 9 tours de scrutin parmi les 155 membres élus de cette Assemblée constituante. Commencée le 4 janvier à 9 h 30 du matin, la séance à dû être interrompue au milieu de la nuit, sans qu’aucune majorité claire ne se dessine. La composition-même de cette Assemblée constituante explique en grande partie la difficulté. Les partis politiques traditionnels y sont minoritaires. Il faut donc dégager un consensus entre certaines de ces forces politiques et d’autres, émergentes (une « nouvelle gauche »), les candidat.e.s indépendant.e.s issu.e.s de la « société civile », et les représentant.e.s des peuples autochtones, qui disposent de 17 sièges réservés. La salle où ont voté les membres de l’Assemblée constituante. Comme écrit précédemment (ICI), Cristina Dorador semblait tenir la corde. Cette biologiste de renom, écologiste convaincue, a pourtant échoué (de peu) à recueillir les 78 suffrages nécessaires pour obtenir la majorité. Le Parti socialiste a fait obstruction en tentant d’imposer sa candidate, Ramona Reyes, jusqu’à ce que les constituant.e.s apprennent que celle-ci est impliquée dans une affaire de corruption. Mais l’obstruction est aussi venue d’une partie des représentants des peuples autochtones, et jusqu’au 8ème tour, Eric Chinga, candidat indépendant, représentant du peuple Diaguita, a maintenu sa candidature pour faire obstacle à Cristina Dorador. Face à l’impasse, Elisa Loncon et son vice-président, Jaime Bassa, ont pris la sage décision de suspendre la session. Le temps de se reposer et aussi de trouver, en coulisse, un accord consensuel. Le matin venu, Cristina Dorador retirait sa candidature, tout comme Barbara Sepúlveda, du Parti communiste, qui a déclaré : « Si nous voulons construire des majorités, nous devons faire preuve de générosité politique ». Quelques-unes des principales forces en présence (le Parti communiste, le Front de gauche, les Indépendants et les représentants des peuples indigènes) sont alors parvenues à s’entendre autour de la candidature de María Elisa Quinteros, élue indépendante. Pour obtenir la majorité, au 9ème tour de scrutin, elle a en outre bénéficié d’une voix déterminante venue du centre-droit, celle de Luciano Silva, professeur d’éducation générale et pasteur évangéliste, membre du parti Rénovation nationale, qui a salué en María Elisa Quinteros « une personne de consensus ». Âgée de 39 ans, María Elisa Quinteros est odontologue. Formée à l’université de Talca, dans la région du Maule, au centre du Chili, elle a travaillé pendant 8 ans au sein du département de la santé de Hualañé, une petite ville de 10.000 habitants, avant de retrouver l’université de Talca comme chercheure au département de santé publique. Membre du conseil d'administration de la société chilienne d'épidémiologie, elle est également active au sein de la Fondation Afluentes (très engagée sur le plan environnemental) et du Réseau environnemental de la région du Maule. Dans la foulée, l’Assemblée constituante devait également choisir sa nouvelle présidence. Et là, dès le premier tour de scrutin, 102 voix (sur 155) se sont portées sur Gaspar Dominguez, 32 ans, lui aussi élu indépendant, homosexuel revendiqué et militant pour la diversité sexuelle. Il exerce comme médecin rural dans la région des Lacs, au centre du Chili. Comme le souhait Elisa Loncon, l’Assemblée constituante est donc à nouveau présidée par une femme. Et l’âge de son vice-président confirme la place prise par la jeunesse dans la construction d’un nouveau Chili. Mais il y a plus. María Elisa Quinteros et Gaspar Dominguez sont tous les deux fortement engagé.e.s sur les questions de santé publique, et c’est là un chapitre important pour la nouvelle Constitution, dans un pays où le système de santé reste profondément inégalitaire. «Ceux qui ont de l'argent vont dans des cliniques privées et sont pris en charge tout de suite, explique Angélica. Alors qu'à l'hôpital public, j'ai dû attendre deux ans avant de pouvoir me faire opérer de la vésicule. Ceux qui peuvent payer ont accès à la santé, les autres meurent en attendant des soins», témoignait ainsi, dans Libération, Angélica Rojo, ancienne ouvrière textile. Une « fracture » entre classes sociales qui, là aussi, remonte à l'époque de Pinochet et sa série de réformes néolibérales. Est-ce à dire que la question écologique va passer à la trappe ? Certes non. Tout comme Cristina Dorador, María Elisa Quinteros est en pointe sur le sujet. Au sein de l’Assemblée constituante, elle a voté toutes les motions en faveur d’une meilleure prise en compte de la nature dans les projets constitutionnels, ainsi que sur la défense de l’eau comme bien public. Et face aux ultimes manœuvres de la droite pour favoriser l’extraction minière privée, la résistance s’organise. Fin décembre, le président sortant Sebastián Piñera et son ministre des Mines et de l’Énergie, Juan Carlos Jobet, ont tenté de faire passer à la hussarde de nouvelles adjudications minières, qui porteraient la production chilienne annuelle de lithium (lire ICI) de 148.000 tonnes actuellement à… 400.000 tonnes d’ici 2050 ! Pour les vautours de la planète, tant qu’il y a du grain à moudre et du profit à glaner, quelles qu’en soit les conséquences écologiques, tout est bon à saccager. Alors que des scientifiques dénoncent un processus d’adjudication pour le moins hâtif (réalisé en moins de 3 mois), Gabriel Boric demande la suspension de toute nouvelle demande d’exploitation minière jusqu’à son entrée en fonction : « Le lithium est le minérai de l'avenir, utilisé dans des millions d'appareils électroniques. Le Chili ne peut pas commettre l'erreur historique de privatiser à nouveau ses ressources, et pour cela nous allons créer la Compagnie nationale du lithium ». Plusieurs organisations syndicales, écologiques et citoyennes, appellent à des manifestations dans tout le pays, ce vendredi 7 janvier. Mot d’ordre : « A recuperar nuestros recursos » (Récupérer nos ressources). Jean-Marc Adolphe Photo en tête d'article : de gauche à droite, María Elisa Quinteros, Elisa Loncon et Jaime Bassa, à la tribune de l'Assembblée constituante, le 5 janvier 2022.

Mexique : cactus géants en voie de disparition

Mexique : cactus géants en voie de disparition

Du haut de ces cactus géants (biznagas), des millénaires nous contemplent. Le peuple Otomi, sur les hautes terres du Yucatán, savait les respecter. Mais ces dernières années, recherchés pour leur pulpe, ou comme plante décorative, mais aussi menacés par la privatisation des terres et le réchauffement climatique, leur survie est en jeu. Un reportage de Carmen Morán Breña, journaliste d’El País au Mexique. Sergio marche comme une petite chèvre dans les collines de Ojo de Agua, à Guanajuato. Avec sa corde enroulée comme un petit cow-boy, le garçon de 11 ans s'arrête, regarde les traces dans la terre et dit : « Des vaches sont passées par ici ». Ce ne sont pas des chevaux ? « Non, ce sont des vaches », dit-il sans une once de doute sur son petit visage buriné. Il a hérité du savoir de sa famille, mais ses yeux ne verront jamais dans ces montagnes ce que ses parents ou grands-parents ont vu. Jamais. Des milliers de cactus géants (biznagas gigantes) ont été déracinés pour être utilisées pour l'acitrón, une friandise typique de Noël, comme les fruits confits [Réalisé à partir de la pulpe des cactus géants, l'acitrón est utilisé comme friandise décorative sur des gâteaux, et aussi comme garniture pour un grand nombre de préparations typiques, rituelles et festives - NdT]. Des riverains se sont réunis pour mettre fin à leur abattage illégal. Les spécimens les plus anciens peuvent atteindre une hauteur de deux mètres et demi, ce qui représente un âge probable de mille ans, avec un taux de croissance annuel de 8 millimètres. La menace de l'acitrón semble à peu près écartée, mais de nouveaux dangers guettent ces dinosaures végétaux : la plantation intensive de légumes, l'ornementation de ranchs de luxe ou, éventuellement, la voracité immobilière. Les gardiens de la colline restent vigilants. Dire cactus, c'est dire Mexique, et revenir 40 millions d'années en arrière. Se tenir à côté d'un echinocactus platyacanthus, ou cactus géant, c'est voyager dans le temps. Ils naissent sous la forme d'une petite boule épineuse, et au bout 90 ans, ils peuvent avoir la taille d'un ballon de plage, puis ils croissent à toute vitesse et commencent à s'élever sous la forme d'une colonne gonflée que trois ou quatre adultes ne peuvent encercler les bras. Son périmètre est celui d’un accordéon déplié, ou d’une lanterne en papier plissé du genre de celles qui illuminent les foires, mais énorme, monstrueuse. Sur la surface plissée, des épines noirâtres menacent comme des poignards. Malgré ces défenses, les ânes les frappent de leurs sabots jusqu'à ce que leur peau soit décapée et qu'ils y enfoncent leur museau : un succulent tonneau pour se désaltérer dans ces terres semi-désertiques. Cela a été le cas pendant des siècles. Le peuple Otomi n'a jamais exploité ces cactus. A peine font-ils de la confiture à partir d'une autre espèce similaire. Mais la chair du platyacanthus peut être transformée en milliers de confiseries pour les desserts de Noël ou les chiles en nogada, un autre plat typique du Mexique (lire ICI). Et ainsi qu'ont commencé les premières déprédations, cachées derrière des lois inutiles pour la protection de plantes qui mettent des centaines d'années à pousser et enchevêtrées avec la privatisation des ejidos [portion de terre d’usage public - NdT] dans les années 1990 [dans la péninsule du Yucatan, des « mafias agraires » ont privatisé plus de 500.000 hectares de terres communales, lire ICI]. Depuis la première décennie du siècle, le Mexique a commencé à perdre l'un de ses grands trésors, les gouvernements ne faisant rien pour l'arrêter. Là où auraient pu être instaurés des parcs nationaux strictement protégés, se sont installées des entreprises poussées par le profit. En 2008, des habitants d'Ojo de Agua se sont organisés pour mettre fin au pillage de leurs cactus géants. Sans la moindre aide des autorités, ni qui que ce soit pour les conseiller. En vain, ils ont donné l'alerte : « En quelques années, ils ont pris plus de 20 000 biznagas. La nuit, ils venaient avec des tronçonneuses, les épluchaient et les abattaient », raconte José Reyes Estrada, l'un des « gardiens des collines ». Sur le sol se trouvaient les signes de l'écocide, un mot que les habitants ont dû apprendre : des épluchures d'épines partout, comme dans une scierie, et un os blanc qui était l'épine dorsale du cactus. Ces cadavres séchés sont encore éparpillés dans toute la sierra. Lorsque la biznaga meurt naturellement, elle se transforme en un tas de cendres blanches, comme si elle avait été incinérée. Lorsque c'est la machette qui met fin à sa vie, l'os reste comme témoin. José Reyes Estrada montre le squelette d'un cactus abattu dans les montagnes de Ojo de Agua. Photo Teresa de Miguel « Je pense que nous avons réussi à stopper le pillage de l'acitrón, mais nous restons vigilants, car d’autres menaces existent », déclare María Isabel Orduña Estrada, l'une des gardiennes de l'Ojo de Agua, dans la municipalité de Victoria, dans le triangle semi-désertique entre Guanajuato, Querétaro et San Luis Potosí, un bon écosystème pour les cactus géants. On les trouve également à Sonora, Chihuahua, Baja California et dans d'autres endroits présentant des conditions climatiques similaires. Mais peu nombreux sont ceux qui élèvent la voix pour protéger les biznagas. Il n'est pas surprenant que les écologistes se battent seuls dans de nombreuses régions du Mexique et reçoivent des menaces de mort. Chaque année, des dizaines de défenseurs de l’environnement sont assassinés (lire ICI), que ce soit à cause du bois, du papillon monarque, de la lutte contre la pollution industrielle des eaux ou de toute autre cause. Les gardiens de la colline ont également reçu des menaces. « Ce n'est pas une blague, c'est vrai, mais si quelque chose m'arrivait, je voudrais que d'autres continuent la lutte », dit María Angélica Orduña, la sœur de María Isabel, et déléguée d'Ojo de Agua : « Nous sommes fiers de montrer ces montagnes à ceux qui ne les connaissent pas, nous ne voulons pas les exploiter pour le tourisme ou pour de l'argent, nous voulons qu'elles soient pour tout le monde. Nos ancêtres les ont laissées intactes pour tout le monde ». À six heures du matin, la pleine lune fait apparaître les montagnes dans un ciel qui refuse de s'éclaircir. Les villages sont décorés de centaines de petites ampoules et de bibelots lumineux, avec cette facilité que procure Noël pour déraper dans le mauvais goût. Les randonneurs emportent une gourde d'atole chocolaté [l’atole est une boisson chaude sucrée à base de farine très fine de maïs – NdT], des bonbons et des quesadillas chaudes, qui seront nécessaires pour les cinq heures de montée et de descente de la montagne. Ils marchent en ligne, entre agaves, rhododendrons, tiges d’herbes de bouc, etc.. À chaque instant, ils doivent écarter les branches pour se frayer un chemin. Les vêtements et la peau seront égratignés par les gatillos, une sorte d'épines en forme de griffe de chat. Le regard se porte sur les collines. Il y a encore quelques années, des familles entières de biznagas y régnaient. Aujourd'hui, plusieurs de ces collines sont pelées, seule subsiste la bruyère. D'autres collines conservent encore la grandeur des cactus géants, énormes tonneaux verts qui apparaissent après quelques heures de marche, de plus en plus gros, comme si toute la colline avait été bombardée d'obus à pointes. Peu d'endroits dans le monde peuvent susciter une telle admiration. Des biznagas géants sur un flanc de montagne à Ojo de Agua. Photo Teresa de Miguel Les biznagas sont intelligents, témoins immobiles du Miocène ou du Pliocène, à l'épreuve des vents les plus violents. Leurs racines sont peu profondes, prêtes à saisir les premières gouttes de pluie qui mouillent le sol, avec lesquelles ils remplissent leur réservoir. Ils peuvent résister à plusieurs années de sécheresse. Ce qui aurait dû être des feuilles sont maintenant des épines, pour garder l'humidité et les protéger. Et leurs stomates microscopiques fonctionnent à l'inverse des autres plantes : chez les biznagas, ils se ferment le jour et s'ouvrent la nuit. Ils monopolisent l'humidité et la thésaurisent, comme des chameaux. Les ânes, c’est une autre histoire, ils sont capables de leur sucer la vie d'un coup de sabot. Mais ce qu'ils n'avaient absolument pas prévu, c'est la voracité humaine, ou son sous-produit le plus redoutable : le changement climatique. Tout ceci est raconté par Mario Hernández, directeur du jardin botanique de San Miguel de Allende, l'une des plus belles villes du Mexique, proche de ces terres à cactus du Guanajuato. Il parle d'une « deuxième déprédation », celle qui s'annonce avec les cultures intensives, mais aussi l'immobilier ou toute industrie qui épuise les aquifères. Il affirme que cela se voit déjà dans les pays voisins. De même, l'aménagement de jardins privés peut encourager la vente illégale de ces géants. « Les pépinières ont besoin de permis et de garanties pour vendre ces plantes, mais elles ne les ont pas. Des pépinières ouvertes il y a 10 ans vendent des cactus centenaires ». Au Mexique, si les lois de protection de la nature existent, leur application reste faible. Les exploitants forestiers illégaux comptent parfois sur la connivence, voire l'encouragement, de certaines administrations locales. « Et peu de gens ont la conscience environnementale nécessaire pour protéger cette végétation », commente le biologiste Don León Rodríguez García, un enseignant de Cienaguilla, la communauté voisine d'Ojo de Agua, fervent défenseur de l'environnement et de la protection du patrimoine végétal par la population locale. Une photo montre des biznagas exploitées illégalement dans les montagnes de Ojo de Agua. Photo Teresa de Miguel Les platyacanthus qui subsistent continuent, pour l'instant, à raconter l'histoire, les sécheresses d'il y a un siècle et les gelées d'il y a deux siècles, mais leurs squelettes éparpillés dans la forêt montrent aussi la folie actuelle : ceux qui s'en prennent et ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas arrêter cette destruction environnementale sans retour. Rien ne peut réparer le crime commis à l'encontre de ces magnifiques tonneaux qui mettent des siècles à pousser. Dans les décennies à venir, on parlera de cactus, mais pas de cactus géants. Même si ceux qui ont été déracinés ont laissé leurs graines dans le sol, les yeux de l'enfant Sergio ne reverront jamais la taille spectaculaire qui fut la leur. Carmen Morán Breña pour El País. Article source, ICI.

Le Chili, vers une Constitution «éco-centrée» ?

Le Chili, vers une Constitution «éco-centrée» ?

Une constitution écologique au milieu de la crise environnementale et du réchauffement climatique, élaborée tout au long d’un débat entièrement transparent ? Une constitution qui inclue les droits de la nature, au même titre que les droits humains, les droits des peuples autochtones et les droits sociaux ? Une constitution « écocentrée » ? Le Chili est en train de prendre cette voie inédite. 2022, on y va ! Cet article vous est offert par les humanités, média alter-actif. Pour persévérer, explorer, aller voir plus loin, raconter, votre soutien est très précieux. Abonnements ou souscriptions ICI. Dans la foulée du mouvement social contre les inégalités de fin 2019, le gouvernement conservateur-libéral du président Sebastián Piñera avait accepté le principe d’une réforme constitutionnelle. Les 155 membres de l’Assemblée constituante (dénommée au Chili Convention constitutionnelle, en espagnol : Convención Constitucional), chargé.e.s d’écrire cette nouvelle Constitution, qui doit remplacer le texte actuel hérité de la dictature de Pinochet, accusé de sanctuariser les bases libérales du pays, et qui sera soumise à un référendum courant 2022, ont été élu.e.s les 15 et 16 mai derniers. Le résultat de cette élection fut une première surprise : plus de la moitié des élu.e.s sont des personnalités de la « société civile », indépendantes des partis politiques. On a beaucoup commenté la parité absolue de cette Assemblée constituante, et la place qu’y occupent, avec 17 sièges, les représentants des peuples indigènes. L’élection de la linguiste Mapuche Elisa Loncon, en juillet dernier, à la présidence de l’Assemblée constituante, a été une autre surprise (Lire ICI entretien avec Elisa Loncon). Au terme de six mois de mandat, Elisa Loncon doit aujourd’hui céder la présidence. Qui pour lui succéder, le mardi 4 janvier 2022 ? Sept candidat.e.s se sont déclaré.e.s. Comme déjà écrit (Lire ICI), Cristina Dorador pourrait bien être l’heureuse élue. A 42 ans, cette scientifique de renom, professeure associée du département de biotechnologie de la faculté de sciences de la mer et ressources naturelles de l'Université d'Antofagasta, avait notamment fait campagne pour « une constitution écologique, la décentralisation, la préservation des déserts de sel face à l'extractivisme, la protection de l'environnement. » Son élection constituerait un signal fort d’une orientation écologique de la future constitution du Chili, où l’extractivisme minier, laissé à des entreprises privées peu soucieuses d’environnement (et des populations concernées), laisse des dommages parfois irréversibles (Lire par exemple l’article publié par les humanités sur l’exploitation du lithium dans l’Atacama : lire ICI). L’ONG Recuperemos el Cobre (Récupérons le Cuivre) et diverses organisations syndicales viennent par ailleurs de lancer une initiative populaire pour inscrire dans la Constitution la nationalisation totale de toutes les activités minières au Chili (Lire ICI, en espagnol). D’ores et déjà, au sein de l’Assemblée constituante, la Commission de l'environnement, des droits de la nature, des biens naturels et du modèle économique s’est attaquée à plusieurs sujets brûlants, au premier rang desquels la question de l’eau. Depuis la dictature d'Augusto Pinochet, l’eau, soumise à la loi du marché, s'achète comme des titres de propriété (voir vidéo ci-dessous, reportage France 24) Parmi les membres de la Commission de l'environnement, des droits de la nature, des biens naturels et du modèle économique de l’Assemblée constituante : Constanza San Juan, 36 ans, est licenciée en histoire de l'Université du Chili. Militante socio-environnementale, elle est porte-parole de l’Assemblée pour l’Eau de la région du Guasco, membre du Mouvement pour l’Eau et les Territoires et de la Coordination des Territoires pour la Défense des Glaciers. Elle s’est investie depuis près de dix ans dans la province d’Atacama, où elle devient l’une des figures qui emporte le combat local contre le projet minier de Pascua Lama, reconnu responsable d’importantes violations environnementales (Lire ICI). Elle se définit comme « une gardienne de la terre » : « Nous souhaitons récupérer tous les biens élémentaires nécessaires à la vie : les glaciers, l’eau, les bois, la mer, les sols et les sous-sols. Et les déclarer inappropriables. (…) Le problème du Chili ce n’est pas la sécheresse mais le pillage de l’eau ». Elle souhaite en finir avec le « modèle extractiviste prédateur et néolibéral » et considérer l’environnement comme « un sujet de droit ». Constanza San Juan, élue à l'Assemblée constituante. Élue à la Convention constitutionnelle pour la région du Valle del Guasco, dans l’Atacama, elle participe notamment aux travaux de la Commission de l'environnement, des droits de la nature, des biens naturels et du modèle économique. Elle dénonce notamment « le traité d'intégration minière entre le Chili et l'Argentine [qui] a permis la fermeture de la chaîne de montagnes et la création d'un pays virtuel où la souveraineté est entre les mains des sociétés transnationales ». Elle évoque encore « la région de Huasco, qui est contaminée par les centrales thermoélectriques et les usines de pellets ; Chañaral, dont la mer est polluée par les résidus miniers déversés directement dans la mer ; Diego de Almagro, dont les puits d'eau sont contaminés par des métaux lourds provenant de l'exploitation minière ; et Copiapó, qui n'a plus de rivière en raison de la surexploitation par l'agro-industrie et l'exploitation minière. Dans le contexte de crise écologique et d'urgence climatique dans lequel nous vivons, nous ne pouvons pas continuer à faire les choses comme d'habitude. Nous avons dix ans pour changer de cap, pour modifier notre façon de produire et de consommer afin de sauvegarder la Terre telle que nous la connaissons, tant pour nous que pour les générations futures. » Photo en tête d’article : Fin 2019, peu avant la COP25 une campagne de Greenpeace montrait le passé et le présent de la lagune d'Aculeo, dénonçant comment le changement climatique, la sécheresse et la crise de l'eau ont un impact dramatique sur de larges zones du Chili.

Estefanía Leigthon, alias Stfi!, la jeunesse du muralisme chilien

Estefanía Leigthon, alias Stfi!, la jeunesse du muralisme chilien

L’une de ses dernières œuvres, Égalité, est une fresque de 60 mètres de haut, peinte sur un immeuble de 26 étages à Santiago. Autodidacte, Estefanía Leigthon, alias Stfi! a déjà derrière elle, à 33 ans, une œuvre conséquente semée au Chili, en Amérique latine mais aussi en Europe. Le muralisme chilien reste un art particulièrement vivant. 2022, on y va ! Cet article vous est offert par les humanités, média alter-actif. Pour persévérer, explorer, aller voir plus loin, raconter, votre soutien est très précieux. Abonnements ou souscriptions ICI. Estefanía Leigthon, alias Stfi!, 33 ans, est artiste murale. Elle a bourlingué en Amérique latine (Colombie, Costa Rica, Bolivie…) et en Europe (Suède, Danemark, Allemagne, Italie) mais pas en France, où un théâtre aurait pu l’inviter pour donner de la vie à sa façade, mais non. Pourtant, du théâtre, elle en vient. Elle a notamment travaillé avec la conception de costumes de théâtre avec des compagnies telles que La Patogallina et le Teatro del Silencio pour la confection de costumes. Et puis, elle a pris la voie de l’art mural. Le muralisme chilien, dit Wikipedia, est un mouvement pictural apparu au Chili dans les années 1930, comme émanation du muralisme mexicain. La peinture murale se développe tout particulièrement sous l'Unité populaire (à partir de 1969) comme un art populaire et collectif, et l'un des plus remarquables du Chili. Autodidacte et défenseure du multiculturalisme, Estefanía Leigthon a développé un style qui fait référence au muralisme politique chilien en termes de simplification de la figure, d'utilisation de traits épais et de couleurs plates. Elle représente prioritairement la cosmovision latino-américaine, qui est généralement symbolisée par la figure féminine et la nature. Parmi ses œuvres les plus récentes, elle a réalisé à Santiago une peinture murale de 60 mètres de haut intitulée Igualdad (Égalité), d’une hauteur équivalente à 26 étages. Et elle précise qu’elle a utilisé pour cela une peinture durable (Graphenstone), composée d'une base de chaux en pâte artisanale qui, pendant son processus de séchage, absorbe le C02 et réduit les particules polluantes nocives, améliorant ainsi la qualité de l'air. Estefanía Leigthon vise en outre à rendre visible la nécessité de parvenir à l'égalité des sexes et des races au Chili : « se regarder dans les yeux, face à face et honnêtement comme des égaux dans une société aussi inégalitaire est un acte d'amour et de résistance, une transformation urgente et nécessaire. Comprendre que nous sommes complémentaires. Ensemble, nous pouvons renforcer notre énergie et l'utiliser pour nous équilibrer, nous guérir et nous épanouir ». Ces dernières années, elle également réalisé, entre autres, les peintures murales La música como musa inspiradora à la Faculté des Arts de l'Université du Chili, El jardín de Gabriela au Centre Culturel Gabriela Mistral, dans le cadre du Festival Barrio Arte, et Abrazo extendido sur les rives de la rivière Mapocho, sous les auspices du Festival La Puerta del Sur. PORTFOLIO «La Música como Musa inspiradora» (La musique comme muse inspirante), Faculté des arts de l’Université du Chili, janvier 2018. « Roble », Festival Wall Street Nacka, Suède, septembre 2019. « Contention », Sicile, Italie 2019. Peinture réalisée sur silo lors d'une résidence artistique avec le projet "Sur Sud". « Dédié à toutes les femmes aux beautés si diverses, aux esprits libres et aux forces construites et en construction que j'ai rencontrées et qui m'inspirent tant sur ce chemin. Célébrons le courage ! » « Love after Love », Festival theater quarantaene, Darmstadt, Allemagne, août 2019. « Auto cuidado », Mur co-créé avec l’artiste Julia Río. Oslo, Norvège, août 2019. « Jardín interior », Copenhague, Danemark, août 2019. « Self Love» muro co-créé avec Julia Río, à Snosatra, Suède, juillet 2019. « Árbol de vida » (Arbre de vie), Borås, Suède, 2019. « Je vois la femme comme faisant partie de la nature, je la sens aussi forte qu'un arbre dont les racines poussent chaque jour avec ses convictions. Un arbre noble qui donne la vie et constitue la subsistance et le foyer des siens. Je pense à la femme en tant que propriétaire de son corps et de son territoire, qui peut vivre des cycles et grandir dans ce processus. Je pense à la femme qui, dans différentes cultures, à travers les textiles, raconte des histoires et transmet la connaissance et la sagesse. Je pense à la femme qui arrose ses feuilles pour renforcer ses racines et s'épanouir. » « Norte Atacameño », Calama, Chili, 2019 « Murales para una nueva vida » (Peintures pour une nouvelle vie), Chili, 2019. « Cette fresque est née d'un profond respect pour les femmes qui, historiquement, n'ont pas été reconnues dans leur héritage et leur force de travail. Comme un acte de justice, sur ces murs il n'y a aujourd'hui que des femmes ». « Ofrenda » (Offrande), Festival Ñatinta, Cimetière général de La Paz, Bolivie, 2018. « Bienvenida al Turpial » (Bienvenue au Turpial), fresque co-réalisée avec Anis Pinta, Santiago, Chili, 2018. « Mujer y Quetzal » (Femme et Quetzal), Cartago, Costa Rica, 2017. « Bailando salsa », Cali, Colombie, 2016. « Escribe tu propia historia » (Écris ta propre histoire), centre culturel «El Hormiguero», Medellín, Colombie, août 2016.