Un travail de fourmi. Le chemin tortueux de la paix en Colombie / 05

Un travail de fourmi. Le chemin tortueux de la paix en Colombie / 05

Près de 100.000 personnes ont été considérées comme disparues lors du conflit armé en Colombie. Spécialement instaurée par l’Accord de Paix de 2016, une Unité de recherche est chargée d’une énorme mission : retrouver la trace de ces disparus. Avec des moyens notoirement insuffisants. « Tous nos proches disparus nous manquent et tous sont importants. Tous ont tous le droit d'être recherchés, retrouvés et reconnus. Leurs familles ont le droit de refermer ces plaies anciennes et de soulager leur douleur. » Ils et elles sont des milliers de Colombiens qui pourraient dire la même chose que Gladys Ávila, 58 ans, réfugiée en Suède depuis 15 ans. Gladys Ávila ne s’est mais totalement remise de la disparition de son frère, Eduardo, la nuit du 20 avril 1993. Elle avait alors 26 ans, lui 29. Très vite, elle a compris que son cas était loin d’être isolé. En 19098, elle rejoint l'Association des parents de détenus et de disparus, et plus particulièrement un Groupe de travail sur les disparitions forcées. « Les familles que nous rencontrions et qui nous racontaient leurs histoires sont devenues ma famille », confie-t-elle à l’hebdomadaire Semana : « Doña Josefita, une vieille femme qui, chaque soir, gardait une assiette dans le four dans l'espoir que son fils apparaisse pour lui servir un repas. Don Campitos, qui parlait chaque jour à la photo de son fils. María Helena, qui n'a jamais cessé de chercher son mari. Etc. » Gladys Ávila, elle-même sœur de disparu, a pris la parole. Devenue une « cible militaire », elle a dû s’exiler en Europe pour échapper aux menaces de mort dont elle-même et ses enfants faisaient l’objet. Le frère de Gladys avait rejoint un groupe clandestin, le M-19 [Le M-19, Mouvement du 19 avril, fut une organisation de guérilla urbaine issue de la contestation de l’élection présidentielle de 1970, remportée par le conservateur Misael Pastrana, mais marquée par une fraude massive -NdR]. « Il nous parlait sans cesse de sa préoccupation pour les inégalités », ajoute-t-elle, « mais en 1991, il s’était démobilisé parce qu’il voulait profondément la paix. » Le général Mauricio Santoyo, qui fut chef de la sécurité de l’ex-président Álvaro Uribe, a avoué en 212, devant un tribunal américain, avoir aidé les groupes paramilitaires des Autodéfenses Unies de Colombie et facilité des livraisons de cocaïne aux Etats-Unis. Il a été libéré sous caution, sa famille et lui-même bénéficiant d’une protection des États-Unis. De retour en Colombie en 2019, il a aussitôt été arrêté, accusé de l’assassinat du journaliste Jaime Garzón en 1999. « En prenant des responsabilités au sein de l'Association des parents de détenus et de disparus, je suis également devenue la cible de menaces », ajoute-t-elle. « En 2000, deux membres de notre association ont disparu : Ángel José Quintero et Claudia Monsalve. À l'époque, j’ai fait des déclarations dans les médias. Nous avons découvert que nous étions mis sur écoute sur ordre du général Mauricio Santoyo, qui était le chef de la sécurité d'Álvaro Uribe. Nous sommes alors devenus une « cible militaire » et les menaces devenaient de plus en plus pressantes. La vie de mes enfants était en jeu. En 2006, nous avons dû quitter le pays tous les trois. » Comme elle, plus de 400.000 Colombien.ne.s ont dû prendre le chemin de l’exil pour des raisons de sécurité. Comme elle, des dizaines de milliers de familles pleurent leur disparu, sans avoir jamais pu faire leur deuil. Dans le cadre de l’Accord de Paix signé en 2016 entre l’État colombien, a été créée une instance spécialement chargée de faire lumière sur cet aspect particulièrement sinistre du conflit armé : l'Unité de recherche des personnes disparues (UBPD). Le chantier est immense : près de 100.000 personnes ont été portées disparues. Pour mener sa mission, les moyens alloués par l’actuel gouvernement colombien sont notoirement insuffisants, selon l’enquête de Verdad abierta. Seules cinq équipes médico-légales travaillent sur le terrain, pour un territoire grand comme 2 fois la France. Autant vider la mer avec une petite cuiller. Les dernières informations publiées sur le site de l’Unité de recherche témoignent de ce côté dérisoire. Le 1er décembre, dans le département du Nord Santander, trois corps ont été découverts « qui pourraient correspondre à des personnes disparues en février 1987 ». Le même jour, dans la même région, deux autres corps, dont celui d’un mineur, disparus en en 1989, ont été exhumés d’une fosse commune. La veille, deux fosses clandestines ont été découvertes à Tauramena, dans le Casanare. Etc. Un travail de fourmi. Pourtant, chaque charnier mis à jour, chaque corps exhumé et rendu à sa famille, est une victoire contre l’oubli. Jean-Marc Adolphe ENQUÊTE DE VERDAD ABIERTA 05 / La recherche des personnes disparues, entre obstacles et mines antipersonnel. Le nombre de personnes disparues en Colombie pendant les 50 ans de conflit armé est de 98.820. L’Accord de paix a créé une Unité de recherche de ces personnes disparues. Alors que cette entité a dû faire face à deux contraintes : la pandémie de Covid-19 et l'aggravation du conflit armé, les proches des victimes considèrent qu’il faut modifier son organisation interne, renforcer les exigences en matière de prospection et d'exhumation des corps, et agir au-delà des seules demandes de recherche. L'Unité de recherche des personnes disparues (UBPD) est l'une des composantes du Système intégral de vérité, justice, réparation et non-répétition qui est le plus critiquée pour ses faibles résultats. Les attentes générées par sa création contrastent avec la perception critique de son travail actuel. Différents secteurs espéraient qu'une institution spécialisée dans la recherche des victimes du conflit armé et la récupération des corps, avec un caractère humanitaire et extrajudiciaire, serait plus agile que le Bureau du Procureur, qui conditionne son travail à un processus pénal, mais les résultats contredisent cet objectif. Pablo Cala, défenseur des droits de l'homme de la Fondation Hasta Encontrarlos (Jusqu’à les retrouver)rappelle les fortes attentes suscitées en 2017 par la création de cette entité, mais quatre ans plus tard, il regrette qu'une réponse à la hauteur de ces espoirs n'ait pas été apportée, même si, dit-il, « ce travail a au moins réussi à sensibiliser beaucoup plus la société à la question des personnes disparues ». Selon l'Unité de recherche des personnes disparues, le nombre de personnes disparues en Colombie à la suite du conflit armé s'élève à 98 820, un chiffre qui reflète plus de 50 ans de guerre au cours desquels ce crime a été utilisé comme un instrument de guerre. Au 30 septembre dernier, avaient été reçues 18.344 demandes de recherche, correspondant à 13.442 personnes. A ce jour, seuls ont été retrouvés 289 corps dans plusieurs régions de Colombie, dont 127 ont pu être remis à leurs familles. Cinq personnes ont été retrouvées en vie et l’Unité de recherche a facilité les retrouvailles avec leurs familles à Arauca, Antioquia, Magdalena et Valle del Cauca, des liens qui avaient été rompus, dans certains cas, depuis plus de 35 ans. Le travail de l'Unité de recherche des personnes disparues s’appuie sur des contributions volontaires d’organisations ou de personnes qui acceptent de fournir des informations afin de faciliter la recherche. A ce jour, 468 contributions ont été enregistrées : 73 contributions collectives et 395 individuelles. Un résultat obtenu malgré le refus de collaborer de certains acteurs du conflit, notamment paramilitaires. « Il n'y a pas d'incitations légales pour ces personnes à contribuer aux travaux de l’Unité de recherche », a reconnu et regretté le bureau du procureur général dans son troisième rapport au Congrès sur la mise en œuvre de l'accord de paix, publié en août dernier. Une femme montre l'image d'un membre de sa famille victime d'une disparition forcée lors d'une manifestation à la mémoire des personnes disparues, sur la place Bolivar à Bogota, le 4 novembre 2021. Photo Mauricio Dueñas Castañeda / EFE. L'une des principales critiques adressées à cette Unité de recherche porte sur l’insuffisance des équipes existantes pour faire face à l'ampleur du phénomène, outre que ce travail soit centralisé à Bogota. « Ces équipes ne font pas directement de la recherche ou de la récupération de corps », commente Pablo Cala. « Elles collectent des informations, qu’elles transfèrent au niveau central, elles font de la pédagogie, elles établissent des relations avec les proches… » Les équipes médico-légales (seules cinq équipes au lieu des dix-huit prévues) sont en nombre insuffisant pour procéder à la recherche des corps. De plus, l'unité ne peut accéder aux sites qu'avec l'autorisation du propriétaire, et en cas de refus de ce dernier, une action en justice doit être engagée pour en obtenir l'accès. Un processus qui peut prendre des mois. La participation de contributeurs volontaires s'est révélée être une priorité pour l’Unité de recherche et selon son rapport de cette année, « depuis le début des opérations jusqu'au premier semestre 2021, des conseils et un accompagnement ont été fournis à 4 492 personnes ». Plusieurs victimes considèrent toutefois que les appels à la participation ont été faits en termes de bonne volonté, mais ont le sentiment que l'information ne circule que de manière unidirectionnelle, qu'elles ne sont pas autorisées à accompagner les décisions et que la participation finit par être subordonnée à la volonté des responsables de l'entité. Tout en saluant les efforts de participation, le Bureau du Procureur général « réitère l'importance pour l'entité de définir un mécanisme qui facilite la fourniture d'informations aux familles sur les personnes portées disparues au fur et à mesure que le processus de recherche avance ». Sebastián Velásquez, porte-parole de la Fédération colombienne des victimes des FARC (FEVCOL), soutient de son côté que son organisation a fourni, en décembre 2020, des informations sur l'existence de douze fosses dans lesquelles se trouveraient des victimes de l'ex-guérilla avec plus de 49 corps, mais « il n'y a eu aucun progrès », affirme-t-il : « Où cherchent-ils les victimes des FARC ? Pour eux, ce n'est pas une priorité ». Les équipes de l’Union de recherche des personnes disparues au travail. María José Rodríguez, fille du citoyen uruguayen José Washington Rodríguez Rocca, espérait pour sa part être davantage impliquée dans la recherche de son père, après avoir commencé à fournir, en juillet 2019, des informations permettant de localiser son corps : « la relation avec l'Unité de recherche s'est arrêtée sans raison valable. Il a fallu beaucoup d’insistance pour parvenir à reprendre le dialogue. » Son père, ouvrier à la Fábrica Uruguaya de Neumáticos, faisait partie du Mouvement de libération nationale des Tupamaros [mouvement politique uruguayen, d'extrême gauche, qui prôna l'action directe et la guérilla urbaine dans les années 1960 et 1970 – NdR]. Il a quitté l’Uruguay en 1973, et après avoir traversé plusieurs pays, il est arrivé en Colombie en 1976, où il a rejoint le mouvement de guérilla M-19. En avril 1982, il aurait été tué lors d'un affrontement avec l'armée dans le département de Caquetá. Une mission de recherche a eu lieu en juillet dernier. María José Rodríguez, vivant hors de Colombie, a pu bénéficier d’une aide du CICR (Comité international de la Croix-Rouge) pour son voyage. La dépouille de son père n’a pas été retrouvée, mais l’Unité de recherche pense avoir identifié l’endroit où il aurait pu être enterré. Elle tient à souligner l'excellent traitement qu'elle a reçu pendant cette phase de prospection, mais ensuite, dit-elle, « le silence est revenu. Depuis le mois de juillet, je n’ai eu aucune nouvelle.» Une quête d’information entravée Par ailleurs, les victimes et les organisations qui les représentent considèrent que l'Unité de recherche n'a pas fait un usage réel des mécanismes légaux d'accès aux informations réservées qui lui ont été accordés. En effet, un décret stipule que les réserves concernant l'accès à l'information ne sont pas opposables dans des cas de violations des droits de l'homme et que l'Unité de recherche des personnes disparues est fondée à en demander communication auprès des entités étatiques. Pourtant, sur 308 demandes d'accès à des dossiers faites auprès du Bureau Procureur, l’Unité de recherche n'a pu accéder qu'à 11 d’entre eux. Les victimes espèrent que l'Unité accédera rapidement aux informations qui sont entre les mains de l’armée et des forces de sécurité, afin de pouvoir établir où se trouvent les personnes dont la disparition implique des agents de l'État, principalement dans les décennies 1970 à 1990. Ces informations seraient utiles, par exemple, pour retrouver le corps de Martha Gisela Restrepo Valencia, une jeune femme née à Cali qui avait rejoint les rangs du M-19 et qui est morte, à l'âge de 19 ans, lors d'une opération des forces armées dans le département du Chocó le 25 avril 1981. La reconstitution de cette attaque, réalisée par la famille de Martha Gisela avec le soutien de la fondation Hasta Encontrarlos, indique qu'au moins 40 jeunes membres de ce groupe de guérilla se déplaçaient entre les municipalités de Lloró et Bagadó et qu'à un moment donné, dans l'Alto Andágueda, ils ont été interceptés par les troupes de l'armée et anéantis. Rodrigo Restrepo, le frère de Martha Gisela, a lui aussi milité dans les rangs du M-19, mais il est le seul à avoir réussi à rester en vie. Il s’est exilé en septembre 1982. Lorsque le 17 octobre 2015, le gouvernement et les FARC ont annoncé la création de l’Unité de recherche des personnes disparues, la famille Restrepo Valencia y a vu une opportunité inestimable : « Avant cela, il était très difficile d'imaginer que l'on puisse rechercher un combattant disparu. Lorsque cette annonce a été faite, cela a ouvert tous les espoirs ». En décembre 2018, cette famille a commencé à partager avec l'Unité de recherche des informations qu'elle avait recueillies par elle-même. Début 2019, avec la fondation Hasta Encontrarlos, ils ont organisé une visite à l'emplacement présumé des restes de Martha Gisela, avec certains délégués du Conseil communautaire de l’organisation paysanne et populaire de l’Alto Atrato, la zone concernée relevant de leur autorité ancestrale. L’Unité de recherche des personnes disparues, qui ne s’estimait pas encore prête, a décliné l’invitation à participer à ce travail de prospection. De retour à Bogota, la famille de Martha Gisela a partagé les informations recueillies, et sur cette base, en mars 2020, une enquête a été menée dans une zone de près de deux hectares avec des anthropologues, des topographes et des photographes : « Dans ce type de situation », commente Rodrigo, « la tension est grande, la sensibilité de chacun est exacerbée, à fleur de peau. Nous avons été témoins de l'effort qui a été fait, mais rien n'a été trouvé, et l’Unité de recherche ne nous a pas permis d'enregistrer la procédure. » La Convention interaméricaine sur la disparition forcée des personnes a établi la disparition forcée comme « la privation de liberté d'une ou plusieurs personnes, sous quelque forme que ce soit, commise par des agents de l'État ou par des personnes ou des groupes de personnes agissant avec l'autorisation, l'appui ou l'acquiescement de l'État ». Dans son dernier rapport de recommandations pour la Colombie, publié en mai dernier, le Comité des Nations unies sur les disparitions forcées rappelle à l'État colombien que son approche de ce crime contre l'humanité n'est pas entièrement conforme aux normes internationales. Et le nombre exact de disparitions forcés varie d’un organisme à un autre (de 24.000 à 120.000 ou plus). Selon Pablo Cala, « cela fait partie de la dette qui existe face à un exercice de banalisation de la responsabilité qu’a eu l'État colombien ». En croisant des informations issues des bases de données du Système intégral pour la paix avec le registre des demandes de recherche dont elle a été saisie, l'Unité de recherche des personnes disparues évalue aujourd’hui le nombre de victimes à 98.820 personnes. Participation d’ex-guérilleros Les anciens combattants des FARC sont impliqués de plusieurs manières dans la recherche des disparus. D'une part, parce qu'ils peuvent détenir des informations sur des personnes qui sont mortes sous leur responsabilité, après avoir été recrutées, privées de liberté ou exécutées. D'autre part, parce qu'ils ont connaissance des zones qu'ils contrôlaient. Et aussi, parce qu'ils sont eux-mêmes à la recherche de combattants, d’ex-combattants de parents de guérilleros qui ont été exécutés par l'État colombien ou les paramilitaires. L'un des rôles joués par les signataires de l'Accord de Paix, dans le cadre de leur processus de réincorporation, est la collecte d'informations sur les personnes disparues dans le cadre de la composante FARC de la Commission de recherche des personnes disparues qui, à travers cinq zones géographiques (Nord-Est, Est, Moyen Magdalena, Sud et Ouest), cherche à couvrir le territoire national. Dans un premier temps, 72 anciens guérilleros signataires de l'accord de paix ont entamé un processus de formation avec le Comité international de la Croix-Rouge. La Commission compte aujourd’hui 101 membres, dont d'anciens combattants des FARC et des habitants de certaines régions qui se sont engagés dans ce processus. Jusqu'en septembre, dernier, cette Commission a documenté 586 cas possibles de personnes disparues. Ces informations ont été remises à l'Unité de recherche. John León, coordinateur de la Commission, estime que la coordination avec l’Unité de recherche a été positive, même si celle-ci ne dispose pas des ressources nécessaires pour mener à bien ces tâches et doit avoir recours à des mesures de protection pour pouvoir se déplacer dans le pays : « Il y a une série de retards qui suscitent l'inquiétude et mettent en alerte les proches des victimes ». COVID et mines anti-personnel Le travail des équipes de l'Unité de recherche des personnes disparues a été affecté par l’expansion du COVID-19, mais pas seulement. Les niveaux de violence et le contrôle territorial des acteurs armés illégaux dans les différentes régions où l'unité de recherche doit effectuer son travail humanitaire, ainsi que l'établissement de la confiance avec les communautés, ont été l'un des obstacles les plus inquiétants. L'ancienne composante des FARC de la Commission de recherche des personnes disparues a ainsi dénoncé le fait que ses membres aient été poursuivis, menacés, harcelés et même attaqués, comme ce fut le cas lors d’une fusillade, le 19 août de cette année à Popayán, dans le Cauca. Pour compliquer encore la situation, selon le Bureau du Procureur, « la présence de mines antipersonnel et d'engins explosifs dans les territoires met en danger les fonctionnaires qui se déplacent pour mener à bien des actions de localisation, de prospection ou de récupération de corps. » Cela n’explique pas tout. « L'un des grands problèmes de l'unité de recherche est qu'elle n'a pas de stratégie de recherche claire », estime Diana Arango, directrice d'Equitas, une organisation qui se consacre à la localisation des personnes disparues. Il existe un Plan National de Recherche et 22 plans régionaux de recherche qui sont considérés comme des outils de planification participative permettant la collecte d'informations, la localisation, la prospection, la récupération des corps et leur remise digne dans une région géographique délimitée et différenciée. Toutefois, une note émise fin 2020 par l'Institut Kroc, chargé du suivi de la mise en œuvre de l'Accord de paix, indiquait que l'Unité de recherche des personnes disparues n’avait toujours pas établi de calendrier pour la mise en œuvre ces « plans régionaux de recherche ». Cette lacune a commencé à être corrigée en juin de cette année, avec 10 réunions avec des victimes et des organisations de la société civile et 16 réunions avec des entités étatiques, au cours desquelles les objectifs, les responsabilités et le calendrier du Plan National de Recherche ont été exposés. À court terme, 1.754 personnes portées disparues dans 20 régions du pays seront recherchées. Il est clair que la recherche des disparus n'est pas simple, mais « ce n'est pas une tâche qui peut être abordée au cas par cas, car alors on n’en finira jamais », avertit la directrice d'Equitas : « Les plans régionaux ne doivent pas se baser uniquement sur la demande des victimes, mais l'Unité doit enquêter d'office, et c'est à cela que servent l'analyse et le recoupement de différentes bases de données, qui lui permettent d'établir que dans le département d’Antioquia, par exemple, il y a 36.000 personnes qui sont toujours portées disparues à ce jour. » Alors que le travail de l'Unité de recherche des personnes disparues prend de l'ampleur, les victimes et les organisations qui les représentent attendent de de meilleurs résultats et continuent d’espérer que leurs proches soient retrouvés afin de rendre dignité à leur mémoire et de pouvoir honorer leur vie. PS – Sollicitée par Verdad Abierta, Luz Marina Monzón, directrice de l'Unité de recherche des personnes disparues, n’a pas daigné donner suite à une demande d’entretien. Pour lire in extenso l’article de Verdad abierta En espagnol : ICI En anglais : ICI VIDEOS « Buenaventura, le port des disparus de la violence », reportage AFP, 27 mai 2021. ICI « Los desaparecidos en Colombia: una realidad que no termina», reportage (en espagnol) du quotidien El País, 12 juillet 2019.

Lionel Sabatté, ambivalences organiques

Lionel Sabatté, ambivalences organiques

Une meute de loups réalisés à partir de moutons de poussière : cette œuvre, présentée voici 10 ans à la FIAC, a fait connaître Lionel Sabatté. Avec Éclosion, le Musée d’Art Moderne et Contemporain de Saint Étienne lui offre aujourd’hui une carte blanche. Entre ruine et construction, le « répertoire des matières » de l’artiste s’étend des fragments de peaux mortes et des rognures d'ongles, au métal oxydé, en passant par des souches d'arbres ou des bois brûlés. Peintre, sculpteur, dessinateur, Lionel Sabatté qui expose pendant encore un mois - jusqu’au lundi 2 janvier 2022 - au Musée d’Art Moderne et Contemporain de Saint Étienne, est aussi poète. Pour s’en convaincre, il n’est qu’à lire les titres qu’il donne à ses expositions. Citons par exemple La Constance des alizés, (2014, Île Maurice), Charbons fertiles (2016, Châteauneuf-le-Rouge en terre provençale), Catwalk, Please do not enter (2017, Los Angeles, USA), La morsure de l'air (2018, Paris) ou encore Qui sait combien de fleurs ont dû tomber (2019, Lyon). Certains titres plus abstraits ou secrets témoignent d’une pensée concrète en mouvement pour explorer la profondeur des océans (La Fabrique des profondeurs à l’Aquarium du Trocadéro à Paris en 2014) et observer ses créatures vivantes ou disparues, tels les arthropodes à corps « mou » (Marellomorpha à Paris en 2016 ou Marella Spendens à Paris en 2012). Le mot Échafaudage cache un questionnement presque philosophique : il fait retour dans le titre d’une exposition à Saint Gratien (Val d’Oise) en 2021, après Échafaudage d'un printemps (à Pékin en 2015) ou Échafaudage sur le ressac à La Rochelle (parcours dans la ville sur le thème de l’eau et des ressources naturelles, voir ICI). Et en 2016, Échafaudage d'une éclosion (en Mayenne) annonce l’actuelle exposition stéphanoise : Éclosion. Sur plus de 600 m², Lionel Sabatté nous entraîne dans son univers, dans un mouvement poétique au fil des salles et au gré d’une cinquantaine d’œuvres, entre sculptures, peintures, oxydations sur plaques, installations et dessins. La diversité des supports et des matériaux utilisés contribue à l’enchantement de la visite, comme la variété de dimensions des œuvres qui tantôt nous dominent, tantôt nous obligent à nous pencher pour les regarder de plus près (visages esquissés délicatement sur papier). S’il ne fait que regarder sans lire les cartels, le visiteur non averti aura du mal à imaginer qu’un grand tissu carré à l’aspect diaphane dans ses couleurs roses et grisées est le fruit de la patiente collecte de milliers de peaux, provenant de la desquamation de nos corps humains, de nos pieds. L’artiste affectionne la matière organique au plus proche de notre vie, ces traces que nous laissons sans en avoir forcément conscience ou en voulant les faire disparaître en « bonnes ménagères » un peu à courte vue. Comme ces moutons de poussière à partir desquels Lionel Sabatté a réalisé, non sans humour, La Meute (de loups) devenue une œuvre emblématique de son travail pour la FIAC hors les murs en 2011, Jardin des Plantes, Paris. Oxydation sur plaque de métal (2021). Vue d’exposition, salle « Les morsures de l’air ». Photo Isabelle Favre. Récemment, l’utilisation du métal oxydé offre un écho troublant au travail sur ces matières infimes. Notre sens du toucher (avec la peau des mains, du corps) est requis, le tact de notre présence devant des œuvres qui manifestent le temps qui passe et son effet sur la matière. Mais cet effet, par un jeu de couleurs chatoyantes, n’a rien de morbide. Rouille et poussière animent le travail de l’artiste comme en témoignent les titres de deux expositions récentes : Ashes to rust, (2021 à Singapour) ou Chimères de rouille et de poussière (en 2020 à Bages dans l’Aude). On retrouve dans Eclosion un sens du « vivant », de l’évolution, de la vie en mouvement qui s’affirme d’œuvre en œuvre, tout en exigeant du visiteur qu’il se situe, interroge sa condition et la place qu’il occupe dans son milieu de vie, condition et place partagées avec d’autres milieux de vie (animale, végétale et même minérale). C’était aussi le sens de l’exposition au Musée de la Chasse et de la Nature à Paris en 2017, intitulée La sélection de parentèle (voir ICI) : cette expression désigne l'apparition, au cours de l'évolution, d'un comportement altruiste chez des organismes vis-à-vis d'autres organismes (les instincts altruistes augmenteraient avec l'apparentement sous l'effet de la sélection naturelle). Paroi des ouvertures (réalisation in situ), 2021. Fer à béton, ciment, filasse, pigments (900 x 2500 cm). Photo Aurélien Mole / MAMC+, Adagp, Paris 2021 Avec cette Éclosion de créations produites spécifiquement pour le Musée d’Art Moderne et Contemporain de Saint Étienne, Lionel Sabatté désigne des réalités troublantes mais il fait aussi l’Eloge de la métamorphose (2018, Paris) : une métamorphose qui allège le poids de notre métabolisme, en qualifiant la transformation constante de la vie organique, ses constantes et son mouvement.« En cultivant les choses, donc en leur donnant une valeur qui dépasse leur nature, nous nous cultivons à notre tour : et ce don, émanant de nous et revenant à nous, saisit la nature hors de nous aussi bien que la nature en nous », écrivait en 1900 Georg Simmel, dans son volumineux essai Philosophie de l’argent. Dans ce rapport entre nature et nous, qui n’est pas sans évoquer les engendrements réciproques suggérés par le géographe Augustin Berque (voir entretiens et textes dont les humanités font feuilleton, voir ICI, et Recouvrance. Retour à la terre et cosmicité en Asie orientale, ouvrage à paraître aux éditions Éoliennes à Bastia), les œuvres de Lionel Sabatté entretiennent, entre ruine et construction, une ambivalence qui précipite les cycles du vivant vers de surprenants agencements. Isabelle Favre Illustration en tête d’article : Printemps (réalisation in situ), 2021. Châtaigner, peaux mortes, colle et vernis (600 x 450 x 300 cm). Photo Cyril Cauvet / MAMC+, Adagp, Paris 2021. VIDEO. Rencontre avec Lionel Sabatté, à l'occasion de son exposition "Éclosion" au Musée d'art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole. Lionel Sabatté, ÉCLOSION, au Musée d’Art Moderne et Contemporain de Saint Étienne, jusqu’au 2 janvier 2022. https://mamc.saint-etienne.fr/fr/expositions/lionel-sabatte (Le catalogue d’exposition comprend des textes d’Éric Chevillard, Chris Sharp et un entretien de l’artiste par Aurélie Voltz, Commissaire de l’exposition, Directrice du Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole.) Site internet de Lionel Sabatté : https://lionelsabatte.org/

Savoir et comprendre. Le chemin tortueux de la paix en Colombie / 03

Savoir et comprendre. Le chemin tortueux de la paix en Colombie / 03

Comment, sous des apparences démocratiques, un pays tel que la Colombie a-t-il pu engendrer un conflit qui a fait 9 millions de victimes en 50 ans ? Instaurée par l’Accord de Paix de 2016, la Commission de clarification de la vérité, présidée par un père jésuite, recueille des témoignages de victimes et d’acteurs du conflit armé, afin de comprendre les ressorts et engrenages d’une telle barbarie. Quitte à mettre en cause la responsabilité institutionnelle de l’État colombien. Hier, ils s’entretuaient, avec beaucoup de « dommages collatéraux ». Le 5 août dernier, pour la première fois, certes par écrans interposés, Rodrigo Londoño, l’ancien chef de la guérilla des FARC, et Salvatore Mancuso l’ancien chef des Autodéfenses Unies de Colombie (AUC), le plus puissant groupe paramilitaire colombien (depuis le centre de détention à Atlanta, aux États-Unis, où il a été extradé en 2008 et où il termine de purger une peine de 13 ans de prison), se sont retrouvés face à face et devant dix-huit victimes pour reconnaître leurs responsabilités dans le conflit armé qui a déchiré la Colombie pendant plus de 50 ans, faisant 9 millions de victimes (déplacés, blessés, orphelins) dont près de 300 000 morts. Cette confrontation inédite était organisée par la Commission de clarification de la vérité, une instance mise en place dans le cadre de l’Accord de Paix signé le 24 novembre 2016 entre l’État colombien. Résumé des épisodes précédents : si la signature définitive de cet Accord de Paix a été saluée par la communauté internationale, des oppositions demeurent en Colombie, y compris au plus haut sommet de l’État, et sa mise en œuvre ne ressemble pas vraiment à un long fleuve tranquille. Cinq ans plus tard, où en est la Colombie, où en est l’Accord de Paix ? Une enquête au long cours de la plateforme d’information Verdad abierta documente de façon très fouillée, avec de nombreux témoignages, les arcanes de ce pacte historique. Premier constat : alors que l’actuel président Iván Duque (élu en 2017) a tenté de freiner ou de réduire la portée de certains points clé de l’Accord de Paix, la violence est réapparue en Colombie, avec plusieurs groupes armés qui cherchent à reprendre le contrôle de territoires délaissés par les FARC, profitant d’une grande passivité de l’État (A lire ICI). Malgré embûches et blocages, certains dispositifs de l’Accord de Paix progressent toutefois. Il en va ainsi de la Juridiction Spéciale pour la Paix (JEP), qui a d’ores et déjà rendu plus de 50.000 décisions, et continue d’instruire des dossiers particulièrement sensibles (Lire ICI). Le troisième volet de l’enquête de Verdad Abierta porte sur la Commission de clarification de la vérité (CEV), une autre instance instaurée par l’Accord de Paix, présidée par un jésuite, le père Francisco de Roux (qui a soutenu une maitrise en économie en France, à la Sorbonne). Cette « Commission vérité », qui n’a pas d’attributions judiciaires, a comme objectifs de « contribuer à la clarification de ce qui s'est passé ; promouvoir et contribuer à la reconnaissance des victimes ; promouvoir la coexistence dans les territoires ». Vaste programme, au regard d’un demi-siècle de conflit armé ! Victimes, mais aussi responsables d’actes criminels -ou, plus largement, du maintien d’une « politique de terreur »- sont invités à témoigner devant cette commission. Tous n’ont évidemment pas le même intérêt à mettre à jour la vérité sur ces sombres années. Le 16 août dernier, « auditionné » chez lui, dans la vaste et somptueuse finca où il est assigné à résidence, dans une « mise en scène » qu’il avait lui-même choisie, l’ex-président Alvaro Uribe a parlé pendant plus de cinq heures pour, au final, ne pas dire grand-chose. Les exécutions extrajudiciaires des « faux positifs », les liens avérés avec les groupes paramilitaires et le narcotrafic, la « doctrine Vietnam » qu’il avait élaborée pour lutter contre les FARC ? C’est à peine caricaturer que dire qu’à chaque fois, Uribe bottait en touche, genre « je ne sais pas de quoi vous me parlez ». Il est peu probable que toute la vérité jaillisse des travaux de cette commission. Ainsi, que savaient, et encourageaient les États-Unis, soutien inconditionnel du régime colombien, des exactions commises par l’armée et/ou les groupes paramilitaires ? Mais d’importantes bribes de vérité sont apportées par les témoignages des victimes. Et pas seulement. Lors de son audition, le 5 août, Salvatore Mancuso (surnommé "Triple Zéro", il serait le responsable de plus de 300 meurtres dont le massacre de 34 paysans en 2004) a livré d’intéressantes informations sur le scandale de la « parapolitique », avec le « Pacte de Ralito » signé en 2001 entre les paramilitaires et des dizaines de responsables politiques afin de « refonder la patrie » et établir « nouveau contrat social » basé sur le « droit à la propriété ». Certes, c’est un secret de Polichinelle, sur lequel ont déjà enquêté, au péril de la vie, plusieurs journalistes (la Fédération pour la Liberté de la presse a enregistré 161 meurtres de journalistes de 1977 à 2000. Lire ICI). Mais les « révélations » de Mancuso apportent incontestablement de l’eau au moulin de la vérité. Il a raconté comment ses hommes travaillaient main dans la main non seulement avec l’armée, la police ou les services secrets, mais aussi avec les pouvoirs locaux pour à la fois combattre la guérilla au nom de la lutte anti-communiste, et pour accaparer des terres en déplaçant les paysans et en les forçant à vendre leurs propriétés pour un prix dérisoire. De même, il est revenu sur les meurtres de plus de 3.000 militant.e.s élu.e.s progressistes et communistes de l’Union Patriotique à la fin des années 1980 : « L’Union Patriotique (UP) n’a pas été exterminée par les Autodéfenses Unies de Colombie mais par l’État. Lorsque l’UP a commencé à obtenir des résultats aux élections, la préoccupation est venue des institutions de sécurité de l’État et de certains secteurs économiques. Nous avions des listes de noms que nous donnait l’armée… » On comprend mieux, dans ces conditions, que le simple fait de s’affirmer « de gauche » en Colombie, ou de simplement militer pour davantage de justice sociale (dans un pays où 40 % de la population vit désormais en dessous du seuil de pauvreté et 15 % dans l'extrême pauvreté) ait pu relever (et continue de relever dans certains secteurs) d’une extraordinaire bravoure. Jean-Marc Adolphe ENQUÊTE DE VERDAD ABIERTA 03 / Face au miroir de la vérité Pendant plus de 50 ans, la Colombie a subi un conflit armé sanglant entre les forces de sécurité, les groupes paramilitaires, la guérilla et les réseaux de crime organisé. Le résultat a été la mort, la douleur et la destruction dans tout le pays, la plus grande partie étant supportée par les populations civiles. La Commission de la vérité doit relever le défi de clarifier ce qui s'est passé afin que cela ne se reproduise pas. Des manifestants dénoncent l’assassinat de civils par l’armée entre 2002 et 2008, devant le tribunal pour la paix à Bogota, en février 2020. Photo Daniel Munoz / AFP. Lorsque la dégradation du conflit armé a atteint son paroxysme, la majeure partie de la société colombienne a préféré détourner le regard ou a dû le faire pour pouvoir continuer d’avancer face à l'impuissance. Alors que les campagnes se noyaient dans le sang et étaient dépeuplées par les armes de différents groupes qui prétendaient protéger le peuple et lutter pour une patrie meilleure, l'indifférence grandissait et beaucoup tournaient le dos à cette réalité. La réaction fut identique face à la répétition des assassinats et des attentats perpétrés avec toutes sortes d'explosifs. Cependant, dans moins d’un an, le pays va devoir affronter un miroir gênant : la vérité sur la façon dont ce conflit est arrivé à faire près de 9,2 millions de victimes, avec des records aussi absurdes que celui de compter plus de disparus que plusieurs dictatures d’Amérique du Sud réunies, alors que la Colombie a toujours vécu dans une démocratie supposée solide. Dans le cadre de la mise en œuvre de l'accord de paix conclu par l'État colombien avec l’ex-guérilla des FARC, un décret de 2017 a instauré la Commission de clarification de la vérité (CEV). Depuis lors, onze commissaires et leurs équipes de travail ont commencé à parcourir le pays pour écouter les victimes de tous les acteurs armés, les organisations sociales, les dirigeants politiques, et aussi pour exhumer des milliers de documents. Il s'agit d'une tâche complexe en raison du nombre de personnes à consulter et de cas à documenter. Comme si cela ne suffisait pas, la violence est réapparue dans certaines régions du pays, et certains secteurs qui ne veulent pas que leur passé soit examiné en détail ont menacé à la fois victimes et coupables pour les empêcher de parler. A tout cela, il faut ajouter la pandémie de Covid-19 qui a ralenti le travail sur le terrain. Malgré cela, la Commission de clarification de la vérité a continué à remplir son mandat : jusqu'en octobre dernier, elle a entendu 27.006 personnes et reçu 922 rapports de victimes, d'organisations de la société civile et d'institutions étatiques, qui rendent compte de faits graves du conflit armé. Elle a également organisé 13 « Rencontres de la vérité » et 13 « Dialogues de non-répétition » dans différentes régions du pays, avec plus de 13.000 participants issus de divers secteurs sociaux, notamment des victimes, des auteurs de crimes, des fonctionnaires, des experts universitaires, etc. Elle a également écouté les cinq présidents de la République qui se sont succédé entre 1990 et 2018, pour connaître leur version du conflit armé et les décisions qu'ils ont prises pour y faire face. Réunion de victimes organisée par la Commission de clarification de la vérité. Tout ce travail est en train d'être décanté dans le Rapport final, où la Commission expliquera les causes du conflit armé et ses impacts, et émettra plusieurs recommandations pour que ces événements ne se répètent plus et que le pays parvienne à la réconciliation. Le document devait être présenté le 28 novembre, mais la Cour constitutionnelle, acceptant la demande des organisations de victimes et des défenseurs des droits de l'homme, a prolongé le délai de publication jusqu'au mois de juin de l'année prochaine, en raison des perturbations de calendrier engendrées par la pandémie a perturbé son calendrier de travail. Répondre aux attentes des victimes Les travaux de la Commission de clarification de la vérité suscitent de grands espoirs. La plupart des collectifs de victimes et des organisations de défense des droits de l'homme soulignent qu’ils ont été écoutés et qu'ils ont eu l'occasion de participer largement à l'élaboration du rapport final. Jorge*, porte-parole de la Table ronde nationale des victimes, créée par une loi de 2011 -connue sous le nom de loi sur les victimes- pour représenter les personnes touchées par le conflit armé et dialoguer avec l'État, considère que, de manière générale et malgré toutes les difficultés, la Commission a fait du bon travail et espère qu'elle finira par remplir la mission qui lui a été confiée par l'Accord de Paix. « Nous espérons que le rapport final répondra aux attentes des victimes et ne sera pas manipulé, qu'il produira réellement la vérité. Cette vérité implique que tous les préjudices que nous avons subis soient reconnus sans aucune distinction et que tous ceux qui ont participé au conflit armé soient mentionnés. Espérons que les travaux de la Commission permettront de connaître tous ceux qui, dans les coulisses, ont favorisé la guerre », résume ce porte-parole, qui a demandé à ce que son nom ne soit pas divulgué. « Le Rapport final de la Commission de clarification de la vérité devra reconnaître qu'il y a eu une criminalité d'État et qu’il ne s’agit pas d'événements isolés dus à des brebis galeuses. » Adriana Arboleda, porte-parole du Mouvement national des victimes de crimes d'État. Pour Adriana Arboleda, porte-parole du Mouvement national des victimes de crimes d'État, il est extrêmement important les travaux de la Commission pour faire émerger la vérité du conflit armé deviennent un bien public, afin que la société dans son ensemble puisse s’en emparer. Selon elle, le Rapport final devra « reconnaître qu'il y a eu une criminalité d'État et que l'État a agi en tant qu'acteur, en violant les droits de l'homme ; que cela a fait partie de stratégies et de politiques, et non d'événements isolés dus à des brebis galeuses. (…) Il faut également aborder le rôle joué par certains secteurs d'affaires avec la stratégie paramilitaire et la protection des intérêts de certains secteurs économiques pour accumuler des richesses et des terres. Ce serait particulièrement frustrant d’aboutir à un rapport qui se baserait simplement, comme l'ont fait d'autres Commissions de la Vérité dans le monde, sur la « théorie des deux démons », [ La théorie des deux démons est une figure rhétorique utilisée dans le discours politique en Argentine pour discréditer les arguments politiques qui semblent assimiler moralement la subversion politique violente aux activités répressives illégales menées par l'État – NdR], qui se contenterait de dire qu’il y a eu des méchants des deux côtés et que tout le monde a commis de grands crimes, sans approfondir les causes, les conséquences, les impacts et les dommages qu'ils ont générés. » Jaqueline Rentería, représentante de l'Association des mères de faux positifs, qui demande justice pour le meurtre de civils, pour la plupart des jeunes sans ressources, qui ont été trompés et emmenés de force dans d'autres régions du pays, où ils ont été tués par des membres de l'armée puis présentés comme des guérilleros tués au combat, souligne les efforts pour parvenir à la réconciliation par la construction de la vérité : « Fin octobre, grâce à la Commission, nous avons eu une réunion privée avec un sergent et un colonel qui sont directement impliqués dans ces crimes. Nous avons pu y entendre leurs témoignages et prendre connaissance de la pression exercée au sein de l'armée pour obtenir des résultats. Nous étions très anxieuses et ils étaient très prudents, mais au final, les choses se sont bien déroulées et nous avons appris de nombreux détails que nous n'avions pas entendus lors de leurs auditions. » Elle souligne que de telles actions peuvent ouvrir la voie à la réconciliation, « afin que nous puissions travailler et marcher ensemble vers un meilleur avenir pour nos jeunes et le pays. Nous ne pouvons pas rester dans la haine car, de cette manière, nous ne contribuons à rien. Nous devons nous réconcilier, nous devons pardonner et aller de l'avant pour atteindre un meilleur avenir. » L'Association des mères de faux positifs veut savoir qui est directement responsable de ces crimes, alors que l’ex-président Alvaro Uribe a déclaré ne pas savoir d'où viennent les 6.402 "faux positifs" recensés par la Juridiction Spéciale pour la Paix. « Nous avons besoin que ceux qui comparaissent contribuent vraiment à la clarification de la vérité », ajoute Jacqueline Rentería. « Les effets sur les communautés indigènes ne se limitent pas à cinquante ans de conflit armé, mais plongent leurs racines dans une tradition de colonisation et d'exclusion des peuples et des communautés indigènes. » Feliciano Valencia, indigène Nasa et sénateur de la République pour le Mouvement alternatif indigène et social (MAIS) De leur côté, les communautés afro-descendantes et indigènes considèrent que les plus grandes avancées dans la mise en œuvre de l'Accord de Paix se trouvent dans les institutions qui composent le Système intégral de vérité, justice, réparation et non-répétition. Ils se réjouissent que des unités spécifiques aient été créées pour garantir que la vision ethnique soit présente dans leur travail et que les afro-descendants et les indigènes occupent des postes importants dans ces trois unités. Pour Richard Moreno, coordinateur du Conseil afro-colombien pour la paix et membre du Forum de solidarité interethnique du Chocó, le rapport final devra refléter les causes structurelles du conflit armé et ses conséquences disproportionnées dans les territoires ethniques, en désignant les auteurs intellectuels et matériels et ceux qui ont bénéficié de la grave crise subie par les peuples autochtones. Feliciano Valencia, indigène Nasa et sénateur de la République pour le Mouvement alternatif indigène et social (MAIS), estime pour sa part qu’il est nécessaire que le rapport de la Commission de clarification de la vérité rende compte des impacts collectifs du conflit sur l'identité, l'auto-gouvernement, l'autonomie des peuples et de leurs territoires, c'est-à-dire « le sujet collectif indigène », et puisse en outre « montrer à travers différentes histoires que les effets sur les communautés indigènes ne se limitent pas à cinquante ans de conflit armé, mais trouvent leurs racines dans une tradition de colonisation et d'exclusion des peuples et des communautés indigènes, qui est le résultat de la construction d'une nation monoculturelle et raciste. » « Il est essentiel de reconnaître que tous les acteurs armés ont perpétré des violences sexuelles ; qu'il s'est agi d'une pratique intentionnelle et systématique, qui se nourrit du patriarcat et a affecté les femmes de manière ciblée. » Juliana Ospitia (au centre de la photo), de l'organisation Sisma Mujer Les violences liées au genre ne sont pas oubliées. En juin 2019, la Commission de clarification de la vérité a organisé la première « Rencontre pour la vérité » consacrée aux violences sexuelles subies par les femmes et les membres de la communauté LGBTI pendant le conflit armé. Juliana Ospitia, de l'organisation Sisma Mujer, espère que ces crimes seront placés au même niveau d'importance que d'autres crimes tels que les enlèvements, les déplacements forcés ou les exécutions extrajudiciaires : « Si le rapport parvient à donner à la violence sexuelle le positionnement dont elle a besoin, ce sera très important. Il est essentiel de reconnaître que tous les acteurs armés ont perpétré des violences sexuelles ; qu'il s'est agi d'une pratique intentionnelle et systématique, qui se nourrit du patriarcat et affecte les femmes de manière différentielle. » Le père Francisco de Roux lors d’une réunion de la Commission de clarification de la vérité. Remises en cause La Commission de clarification de la vérité ne fait cependant pas l’unanimité. Sebastián Velásquez, porte-parole de la Fédération colombienne des victimes des FARC (Fevcol), parle même de « fraude » : « C'est une honte. Ces trois dernières années, le père Francisco de Roux [qui préside la Commission – NdR] n’a jamais donné de gages aux victimes des FARC pour qu’elles puissent témoigner, alors qu’il a ouvert toutes les portes à des organisations qui, socialement, ont été très proches des Farc. Et ce monsieur continue de dire qu'il n'a pas eu le temps de construire la vérité -qui c'est une vérité instrumentalisée-, et à demander plus de temps et d'argent. ». Adel González, avocat de la Corporation Rose Blanche, qui regroupe 250 femmes recrutées par les FARC alors qu'elles étaient mineures et qui dénoncent les multiples crimes commis au sein de l'ex-guérilla, notamment des faits de violence sexuelle, indique elles ont été entendues au début par la Commission et que certaines déléguées ont participé à la première Rencontre pour la vérité organisée dédiée aux victimes de violence sexuelle et sexiste, mais que les contacts ont ensuite cessé. Selon lui, la Commission de clarification de la vérité argue qu’elle ne peut pas se concentrer sur des cas spécifiques, mais « la réalité de ce qui s'est passé ne doit pas être transformée. Notre organisation est déterminée à révéler ce qui se passait au sein des FARC. La Commission de la vérité ne devrait pas donner crédit aux seuls récits de la subversion, mais aussi à enregistrer l’ensemble des faits les plus significatifs, dont l'humanité ne peut tolérer qu’ils puissent se reproduire. » Certaines zones rurales sont restées à l’écart de la Commission vérité. Les plaintes contre la Commission de la vérité ne proviennent pas exclusivement de secteurs qui remettent en cause sa légitimité et mettent en doute son impartialité. Les organisations qui acceptent son travail regrettent qu'en raison de contraintes de temps et de problèmes méthodologiques, ses enquêteurs n'aient pas pu atteindre plusieurs zones rurales pour recueillir le témoignage d'un plus grand nombre de victimes. Le père Francisco de Roux souligne que le travail de l'entité qu’il préside est dépourvu d'intérêts politiques et reconnaît qu'ils ont fait tout ce qui était possible dans le cadre de leurs capacités pour parler au plus grand nombre de personnes. « Il y aura toujours une insatisfaction totalement légitime », indique-t-il, « mais je peux dire que nous avons accueilli honnêtement tous ceux qui se sont présentés devant la Commission, et nous sommes aussi allés dans les endroits où il nous semblait que les choses étaient les plus difficiles. Avec chaque victime, ou lorsque nous allons en prison, nous passons un ou deux jours ; visiter une communauté de victimes dans les montagnes prend une semaine. Si nous consacrions une minute aux 9 millions de victimes, il faudrait 17 ans, en travaillant 24 heures sur 24, pour les entendre toutes. » Le chef paramilitaire Salvatore Mancuso lors de son audition par la Commission vérité, depuis la prison d’Atlanta, le 16 août 2021. Une autre critique récurrente porte sur l’absence de questions contradictoires dans les entretiens avec des personnalités importantes liées au conflit armé, comme les anciens présidents Juan Manuel Santos, Álvaro Uribe Vélez et Andrés Pastrana, ainsi qu’avec le chef paramilitaire Salvatore Mancuso [extradé et interné aux États-Unis depuis 2008 - NdR]. Le père De Roux explique que tout sera mis en perspective et commenté dans le rapport final, mais « nous ne sommes pas une entité juridique », ajoute-t-il. « Nous ne pouvons forcer personne à venir à la Commission, nous invitons et donnons aux gens la possibilité de s'exprimer. Nous posons des questions, mais nous ne les posons pas de telle manière que nous cherchons à la forcer à admettre sa culpabilité en public devant le pays. Si, dans une procédure judiciaire, vous ne pouvez pas forcer une personne à témoigner contre elle-même, nous le pouvons encore moins. L’examen de tous ces cas fait l’objet de préparations très longues et approfondies. Nous avons personnellement rendu visite à Mancuso en prison. Une commissaire s'est rendue aux États-Unis pour s’entretenir avec lui et nous disposons de 26 heures d'enregistrements détaillés. Ce qu’il dit est absolument important, et nous n’avons exercé aucune pression pour l’amener à livrer un témoignage public. » Différents secteurs sont incertains quant au sort du rapport final une fois qu'il sera publié. « Cette mémoire ne devra pas être mise à l’abri, elle doit être disponible pour que les communautés la connaissent et que la société en général se l'approprie. Comment faire ? Par des actions pédagogiques, et c'est ce à quoi nous travaillons à travers le Réseau colombien des lieux de mémoire », explique l'historien William Wilches, du Musée de Caquetá. [Le Réseau colombien des lieux de mémoire est composé de 28 lieux de mémoire situés dans différentes régions de Colombie, dont certains travaillent depuis plus de 20 ans sur des initiatives liées à la mémoire, la vérité et la paix, lire ICI – NdR] VIDEO (en espagnol). « Langages de mémoire » (juin 2021), vidéo du Réseau colombien des lieux de mémoire. Entre juin et août de l'année prochaine, la Commission de clarification de la vérité présentera le rapport dans différentes régions du pays. En outre, explique le père de Roux, un comité de contrôle et de suivi sera créé, qui, pendant sept ans, « veillera à ce que les recommandations formulées par la Commission soient mises en œuvre. » Il est conscient que le rapport final sera critiqué par différents secteurs sociaux car « la vérité est un combat ». Une fois publié, toute personne qui le souhaite pourra consulter tous les documents compilés par la Commission via une application pour téléphone portable, afin que « le pays puisse forger sa propre interprétation de ce que nous avons fait, et qu'il puisse continuer à avancer dans le dialogue. » En juin prochain, la Colombie sera confrontée à un miroir qui, à travers des voix multiples et une vaste recension documentaire, reflétera une réalité qu'elle a longtemps refusé de voir. Les acteurs du conflit armé s'efforceront de soigner leur image et de faire en sorte que leurs responsabilités ne ternissent pas leur présent, leur avenir ou leur héritage ; mais au final, le pays aura la possibilité de s'amender pour ne pas retomber dans la barbarie et la désolation laissées par plus d'un demi-siècle de guerre. Pour lire in extenso l’article de Verdad abierta En espagnol : ICI En anglais : ICI A suivre, entretien intégral avec le père Francisco de Roux. Lire ICI

Francisco de Roux : « la vérité est un combat » / Le chemin tortueux de la paix en Colombie / 04

Francisco de Roux : « la vérité est un combat » / Le chemin tortueux de la paix en Colombie / 04

Le prêtre jésuite Francisco de Roux préside la Commission pour la clarification de la vérité, une entité à laquelle l'accord de paix a confié, entre autres tâches, celle d'élaborer un rapport qui puisse rendre compte des causes du conflit armé en Colombie et des impacts qu'il a produits tout au long d'un demi-siècle. ENQUÊTE DE VERDAD ABIERTA À l'occasion du cinquième anniversaire de la signature de l'accord de paix, VerdadAbierta.com s'est entretenu avec le père Francisco De Roux, qui, avec dix autres commissaires et une équipe de chercheurs de diverses disciplines, a la difficile tâche de mettre la société face à une réalité qui, pendant des décennies, lui a tourné le dos. VerdadAbierta.com (VA) : Comment définissez-vous ces trois années du mandat qui vous a été confié par l'Accord de paix ? Francisco de Roux : Cela a été une expérience très forte de rencontrer le pays du fond de la tragédie humaine, de ce qu'a été le conflit armé et, très particulièrement, des années de guerre très dures. Cela nous a entraînés sur un chemin complexe, avec de nombreuses questions. Que devons-nous et pouvons-nous vraiment dire au pays, dans une perspective de compréhension de ce qui nous est arrivé pour avoir atteint une telle dimension de destruction humaine ? Comment pouvons-nous avoir un discours qui nous appelle à construire ensemble, dans nos différences, le pays que les enfants de Colombie méritent désormais, sachant que nous avons légitimement des positions politiques différentes, que nous avons des groupes ethniques différents, des cultures différentes, des approches de genre différentes et des âges différents ? Et comment pouvons-nous partir de là pour arriver à une vision commune pour laquelle travailler ? VA : Quelle est votre évaluation de la conduite de la Commission de la vérité ? Qu'est-ce qui a été réalisé ? FDR : Tout d'abord, je suis absolument convaincu que « l'événement vérité », comme je l'appellerais, a été un fait et je crois que la Commission y a très sérieusement contribué. Non seulement dans les 24 Maisons de la vérité dans les différentes régions du pays, mais aussi dans le nombre d'événements organisés. Les événements d'écoute des personnes, les événements de dialogue social ; la multitude de films, de petites vidéos, mais surtout des événements de dialogue avec les syndicats, avec les indigènes, avec les afro-descendants, avec le monde Rrom, avec les communautés LGBTI, avec les personnes en prison, avec les ex-FARC, avec les groupes religieux, avec les entrepreneurs, avec les médias, avec les militaires, avec la police, avec les politiciens. Et nous avons noté un intérêt croissant de la population, qui avait au départ beaucoup de réticences. Nous avons personnellement rencontré 23.000 personnes au cours de longues réunions. Chacune de ces rencontres dure une journée, pour essayer d’aller au cœur de ce qu'elles ont subi pendant le conflit. Il s'agit essentiellement de victimes de tous les côtés. Cette Commission se demande comment arriver à un discours qui nous aide, nous Colombiens, à aller de l'avant. Nous avons vécu cette expérience avec une énorme honnêteté, en nous posant de nombreuses questions. (…) Nous sommes convaincus que nous ne sommes pas les détenteurs de la vérité ultime. Comme nous sommes une institution d'État, aurons-nous une vérité d'État ? Non. Ce serait la chose la plus stupide et la plus fausse à faire. Nous voulons ouvrir un chemin, mais en partant de vérités solides, qui doivent être affirmées, et qui blessent de tous côtés. C'est pourquoi notre discours n'est pas politiquement correct, mais assorti d'une proposition : nous pouvons construire cela ensemble. VA : Il y a beaucoup d'attentes concernant le rapport final que la Commission est en train de préparer. Comment reflétera-t-il toutes les afflictions et les impacts différenciés que les Colombiens ont subis pendant plus de 50 ans de conflit armé ? FDR : C'est le type de question qui se pose actuellement à nous de manière plus approfondie. Nous avons une méthode que nous sommes en train de peaufiner. Le rapport aura une introduction d'éthique publique, c'est un appel au pays. Puis il y aura un résumé, un recueil très organisé et rigoureux, qui sera le document central qui rassemble ce qu'enseigne chacun des chapitres et va jusqu'aux recommandations. Il est écrit pour le public de la République, pour les gens du peuple. Il n'est pas destiné aux universitaires. Ensuite, il y aura les chapitres. Nous ne sommes pas des historiens, mais ils auront une approche basée sur le sentiment des communautés, sur la façon dont les gens ont vécu la situation et aussi sur le sentiment des personnes qui ont été les protagonistes de cette situation. Le pays a ressenti cela ; c'est un point de différence avec ce que font les commissions vérité : elles sont très expérientielles, mais nous raconterons une histoire. Le chapitre des affaires est l'une des choses les plus difficiles. Pouvoir affirmer quelque chose avec un sérieux absolu, après avoir contrasté, pesé, vu différents points de vue et même abandonné l'hypothèse que l'on avait, est un travail très profond. Mais une fois que l'on connaît une vérité, éthiquement, on a l'obligation de la dire quoi qu'il arrive. Nous devons le dire, même si cela dérange nos familles, les politiciens d'un côté ou de l'autre. C'est le défi de la vérité. J'espère que nous aurons le courage, la propreté et la détermination de le faire, mais en faisant toujours attention à le dire de telle sorte que ce ne soit pas une présentation des choses pour encourager la vengeance, la désignation de coupables et la stigmatisation, parce que cela ne nous sert pas du tout, mais pour nous aider à comprendre ce qui s'est passé. Membres de la garde marron, au nord du Cauca. VA : Combien de chapitres le rapport final comportera-t-il et de quels sujets traitera-t-il ? FDR : En plus du chapitre historique et du chapitre sur les cas, il y aura un chapitre sur les effets ou la souffrance des communautés. Nous y verrons les effets sur les hommes d'affaires, les indigènes, les femmes, les syndicats, les éducateurs, le personnel de santé... Ensuite, nous avons un chapitre sur la façon dont le peuple, au milieu de tant de difficultés, a eu des initiatives de paix et a lutté pour la démocratie ; et nous trouvons des journalistes qui ont oeuvré pour la paix ; la garde indigène et la garde marron [groupes d’auto-défense, l’équivalent de la garde indigène pour les communautés noires, afro-descendantes et palenqueros – NdR] qui ont agi sans armes ; les mouvements de paix, le nombre de choses que la pastorale sociale, l'église mennonite, les universités, ont ont fait pour la paix. Nous aurons un chapitre sur les femmes et les communautés LGBTI, qui ont subi des violences spécifiques. Nous aurons un chapitre sur la façon dont les enfants ont été emmenés à la guerre. Nous aurons un chapitre ethnique qui se concentrera sur l'histoire différenciée des indigènes et des Afro-Colombiens. Nous avons un chapitre sur la communauté en exil. La Commission a été en contact avec 24 pays différents et nous évoluons dans un scénario de 500.000 Colombiens qui sont partis pour des raisons exclusivement liées au conflit et il y a un peu de tout. Il y a des militaires qui ont refusé de tuer des "faux positifs", il y a des juges qui auraient été tués s'ils n'étaient pas partis, il y a des gens qui étaient au bureau du procureur et au bureau du procureur général, il y a des indigènes, des Afro-Colombiens, des syndicalistes, des journalistes et des hommes d'affaires qui sont partis après des enlèvements très douloureux. Nous avons un chapitre qui est plutôt oral et très émouvant, qui sont les voix du conflit. Et nous avons un chapitre de recommandations. Cela donne une idée de la structure du rapport, mais il comporte des croisements très profonds. La Commission a reçu 67 rapports directement de l'armée et de la police, et nous avons croisé et concentré ces éléments dans le dialogue entre les différents chapitres. VA : Quelles difficultés la Commission a-t-elle rencontré dans l'accomplissement de son travail ? FDR : Il y a des difficultés externes. L'accord de paix, avec toutes ses limites, a apporté un changement et a fait que les FARC ont arrêté leur guerre et que l'État a arrêté sa guerre contre les FARC ; 20 % d'entre eux ont abandonné et sont retournés à la guerre, ce qui est courant dans ce type de processus partout dans le monde. Il y avait vraiment une paix entre l'État colombien et la guérilla, mais paradoxalement la Colombie était beaucoup plus divisée. Le référendum l'a mis en évidence, puis les élections présidentielles. Je ne dirais pas que le pays est politiquement polarisé, mais qu'il est divisé : il y a des agressions, des suspicions et de la méfiance. Et la Commission a dû naviguer dans ce contexte. Nous sommes l'une des institutions issues de l'accord de La Havane et pour un grand nombre de Colombiens, parce que nous sommes issus de cet accord, nous n'avons pas de légitimité. Cela nous est arrivé avec l'ancien président Uribe qui nous a dit : "Je n'accepte pas votre légitimité mais je vais parler parce que je veux contribuer à la vérité". Ces constructions politiques qu'Uribe n'est pas le seul à avoir réalisées, consistant à récupérer cette douleur et à mobiliser cette rage et cette indignation pour la retourner contre les autres, se sont produites d'un côté à l'autre de la Colombie. Tel est le scénario dans lequel navigue la Commission. L'autre difficulté réside dans le fait que le scénario est risqué pour les victimes qui viennent parler à la Commission ; pour les personnes qui nous ont parlé dans les prisons, qui craignent d'être tuées pour nous avoir parlé. Par exemple, lorsque nous avons parlé avec Mancuso - chef paramilitaire extradé -, ses avocats ont été menacés. Un autre élément difficile a été la pandémie. C'est pourquoi les organisations de victimes et de droits de l'homme ont demandé la prolongation de la durée de la Commission, qui était censée se terminer le 28 novembre (…). Pour nous, il est très important d'aller sur le terrain pour rencontrer les victimes dans tous les coins de la Colombie et cela a été totalement entravé. Pour autant, nous ne nous sommes pas arrêtés. Toute cette année-là, nous avons continué à travailler par le biais des ordinateurs, mais vous ne pouvez pas entrer en conversation avec un agresseur qui se trouve dans sa maison, à côté de ses enfants et de sa femme, pour lui demander ce qu'il n'a voulu dire à personne, et encore moins à sa famille. Ou encore, comment atteindre une communauté indigène dans les montagnes, qui n'a aucune possibilité de communication ? Nous avons donc demandé sept mois supplémentaires pour terminer le rapport, et quelques mois de plus pour faire de la socialisation, en allant dire au pays ce qu'il faut dire. Heureusement, nous allons le faire une fois que le nouveau président de la République sera élu. Le rapport final sera présenté une semaine après le second tour de la présidentielle. VA : Les organisations de victimes et de défense des droits de l'homme craignent que le rapport final ne soit pas présenté et qu'il reste dans de petits cercles ou qu'il continue à manger la poussière sur des étagères. Comment sera-t-il présenté et que se passera-t-il ensuite ? Que sera-t-il fait pour que le rapport soit utile aux communautés des régions éloignées qui ont le plus souffert de la guerre ? FDR : Contrairement aux autres commissions de vérité, qui ont remis leur rapport et se sont éclipsées, nous allons montrer notre visage pendant deux mois dans tout le pays. En commençant par parler au Congrès de la République, à l'équipe du Président, aux tribunaux, aux universités, aux communautés, aux syndicats, à l'armée et aux ex-FARC. Deuxièmement, nous allons créer un comité de contrôle et de suivi. Pendant sept ans, ce comité veillera à ce que les recommandations formulées par la Commission dans le rapport final soient mises en œuvre. Troisièmement, nous créons un réseau d'alliés et leur confions cet effort que nous faisons. Pour le recevoir de manière critique, bien sûr, mais aussi pour poursuivre le processus. Nous avons commencé avec un peu plus de 3.000 organisations de toutes sortes dans tout le pays. Et puis nous allons faire un grand effort pédagogique pour préparer la société et remettre le rapport. Un élément important est le transmédia : la Commission va le laisser entre les mains du pays, avec un accès absolument libre, afin que tout le monde puisse le consulter sur son téléphone portable et accéder à tous les documents, tous les témoignages et tous les films, pour que le pays puisse faire sa propre interprétation de ce que nous avons fait, et pour qu'il puisse continuer à avancer dans la conversation. VA : Les organisations de victimes soulignent que le manque de temps n'a pas permis à beaucoup de personnes d'être entendues, certaines allèguent même que la Commission n'a pas suffisamment atteint la Colombie rurale. Partagez-vous ce point de vue ? Comment s'est déroulé l'effort pour atteindre les endroits les plus reculés et y recueillir les témoignages ? FDR : Nous avons fait ce que nous pouvions et nous continuerons à faire ce que nous pouvons. Il y aura toujours un mécontentement tout à fait légitime de la part des victimes. Dans le registre officiel des victimes de l'État, il y a aujourd'hui environ 9,200 millions de victimes. Avec chaque victime, ou lorsque nous allons en prison, nous passons un ou deux jours ; visiter une communauté entière de victimes dans les montagnes prend une semaine. Si nous devions consacrer une minute aux 9 millions de victimes, il nous faudrait 17 ans, en travaillant 24 heures sur 24, pour les entendre toutes. Cette revendication est parfaitement légitime, mais je peux dire : nous avons honnêtement reçu de tout notre cœur tous ceux qui se sont adressés à la Commission, nous sommes partis à leur recherche, nous sommes allés dans les endroits où il nous semblait que ces choses étaient les plus difficiles. VA : Certains secteurs estiment que la Commission a accordé plus d'importance au dialogue avec toutes les personnes impliquées ou à la réconciliation qu'à la construction de la vérité. Ils citent à titre d'exemple l'intervention de l'ancien président Juan Manuel Santos sur les "faux positifs", la conversation avec l'ancien président Uribe et l'intervention de Salvatore Mancuso avec Rodrigo Londoño [ex paramilitaire et ex-commandant des FARC], qui n'ont pas été réfutés ou contrastés. Partagez-vous cette opinion ? Y aura-t-il des contrastes dans le rapport final ? FDR : Cela sera pleinement contrasté dans le rapport. L'objectif final est la réconciliation de ce pays, et cela ne peut se faire que sur la base de la vérité, et de la vérité de la manière la plus solide. Nous ne sommes pas une entité judiciaire. Nous ne pouvons forcer personne à venir à la Commission, nous invitons et donnons aux gens la possibilité de s'exprimer. Nous posons des questions, mais nous ne les posons pas de manière à les forcer à admettre leur culpabilité en public devant le pays. Si, dans une procédure judiciaire, une personne ne peut être forcée à témoigner contre elle-même, nous le pouvons encore moins. Cependant, dans toutes ces affaires publiques, nous avons une très longue et profonde préparation personnelle. Nous avons rendu une visite personnelle à Mancuso en prison. Un commissaire s'est rendu aux États-Unis pour lui parler et nous disposons de 26 heures d'enregistrements détaillés. Nous n'avons pas fait pression sur lui pour qu'il s'exprime publiquement, alors que c'est absolument important. Avant l'entretien avec le président Santos, il y a eu deux longues conversations avec les membres de la plénière de la Commission. Et nous nous sommes adaptés aux manières de chaque président. L'ancien président Gaviria nous a reçus deux fois dans sa maison, le président Pastrana est venu à la Commission, le président Samper aussi. Nous avons rendu visite au président Uribe parce qu'il ne voulait pas venir, mais nous voulions que tous les présidents soient là. Ensuite, nous avons eu une conversation privée avec le président Uribe. La réponse totale ne peut être donnée en une seule étape et toutes les réponses partielles sont incomplètes. On accumule des choses, pour arriver à quelque chose que nous espérons livrer dans le rapport final. De toute façon, nous savons aussi que quoi que nous fassions, nous serons critiqués de tous les côtés. Nous serons critiqués par l'armée, la police, tous les candidats, les présidents... Nous serons critiqués de tous les côtés car la vérité est un combat. Nous espérons que cela se passera bien et nous travaillons pour que cela se passe bien. VA : Rétrospectivement, après cinq ans de mise en œuvre de l'Accord de paix, avec ses succès et ses erreurs, malgré le fait que certaines régions sont gagnées par de nouveaux cycles de violence et que le pays ne vit pas le scénario prévu, le processus de paix avec les FARC en valait-il la peine ? FDR : Je suis convaincu que c'est le cas. Pas seulement parce que la grande guerre a été très dure et qu'elle est terminée. Et il y a une deuxième raison pour laquelle je suis convaincu : après avoir parlé avec les syndicats, les organisations sociales, les indigènes, les Afro-Colombiens, les jeunes des universités, il y a un rejet très fort de la guerre dans le pays, qui n'existait pas auparavant. J'ai vécu des périodes où les organisations sociales et les organisations qui luttaient pour les droits n'étaient pas dans la guerre, mais elles la légitimaient. Ils disaient : "Au moins, il doit y avoir une arrière-garde pour protéger la lutte sociale et nous défendre - excusez-moi - contre ces salauds". Aujourd'hui, il n'y a rien de tel. Aujourd'hui, vous voyez des syndicats, des organisations sociales et des paysans qui se battent pour la paix et une réelle conviction que tout ce que la guerre a touché, elle l'a endommagé. C'est nouveau en Colombie. Il y a très peu de gens aujourd’hui qui pensent que le combat des guérillas dissidentes soit légitime. Pour lire in extenso sur Verdad abierta En espagnol : ICI En anglais : ICI

Juger le passé. Le chemin tortueux de la paix en Colombie / 02

Juger le passé. Le chemin tortueux de la paix en Colombie / 02

Cinq ans après la signature de l’Accord de Paix entre l’État colombien et la guérilla des FARC, censé mettre fin à un conflit armé de 50 ans particulièrement meurtrier, où en est-on ? Le second volet de l’enquête au long cours de Verdad Abierta se penche sur la Juridiction Spéciale pour la Paix, une instance ad-hoc créée par l’Accord de Paix et qui, malgré les entraves, parvient à faire entendre le droit des victimes. Toutes les victimes. En Afrique du Sud, à la fin du régime d’apartheid, la Commission de la Vérité et de la Réconciliation a entendu 22.000 victimes de l’apartheid et 7.000 tortionnaires. En Colombie, la Juridiction Spéciale pour la Paix (JEP), instaurée par l’Accord de Paix signé en 2016 entre l’État colombien et l’ex-guérilla des FARC, a d’ores et déjà rendu plus de 50.000 décisions. Et ce n’est pas fini. Face à l’ampleur ce qui est à juger, la Juridiction Spéciale pour la Paix doit poursuivre ses travaux jusqu’en 2037 ! La reconnaissance des victimes et leur droit à réparation fonde la démarche de cette Juridiction Spéciale pour la Paix. Toutes les victimes. Qu’il s’agisse de l’assassinat des militants progressistes et communistes de l’Union Patriotique à la fin des années 1989 (photo en tête d’article), des 19.000 enfants et adolescents recrutés de force dans les rangs des FARC, des victimes de violences sexuelles, des paysans et indigènes déplacés de leurs terres, des graves violations des droits humains subies par les peuples indigènes et les communautés noires et afro-colombiennes ; mais aussi des militaires et autres agents de l’État colombien impliqués dans le scandale des « faux positifs » (lire sur Wikipedia) : plus de 6.000 cas de civils totalement étrangers au conflit armé, enlevés et assassinés par les « forces de sécurité publique » puis faussement présentés comme combattants des FARC pour semer la terreur et gonfler artificiellement les chiffres de la lutte anti-guérilla. Dès 1995, le gouvernement des États-Unis, soutien inconditionnel du régime colombien, était informé de cette pratique d’exécutions sommaires et extrajudiciaires, « courante au sein de l’armée », ainsi que des liens entre forces militaires et commandos paramilitaires d’extrême-droite. Il est peu probable que l’instruction de la Juridiction Spéciale pour la Paix remonte jusqu’aux responsables états-uniens qui ont fermé les yeux, et peut-être encouragé, au nom de l’anti-communisme, ce qui peut être qualifié de crime contre l’humanité. Mais un nom est sur toutes les lèvres, celui de l’ex-président d’ultra-droite Álvaro Uribe, surnommé le « président Téflon », en raison de toutes les affaires où son nom a été cité, sans avoir jamais été égratigné par des poursuites judiciaires (voir le premier chapitre de la série de Daniel Mendoza Leal, Matarife, en français : https://youtu.be/kMbF4fhNiRg). C’est sous son règne, entre 2002 et 2010, que l’on recense le plus de cas de « faux positifs ». « Qui a donné l’ordre ? » / « ¿Quién dio la orden? ». Ce slogan en forme de lancinante question, lancé par le Mouvement des Victimes de Crimes d’État, a encore résonné tout au long du mouvement social qui a secoué la Colombie entre mai et juillet (et qui a connu, lui aussi, son lot de crimes, de violences policières et d’atteintes aux droits humains). C’est grâce à la détermination d’une poignée de femmes qu’a véritablement éclaté en Colombie le scandale des faux positifs. On les appelle les Mères de Soacha. Depuis 2008, elles dénoncent sans relâche la mort de 19 jeunes de la commune de Soacha, voisine de Bogota, et de la localité populaire de Ciudad Bolívar, au sud-ouest de la capitale, mystérieusement enlevés du jour au lendemain, avant que leurs corps ne soient retrouvés quelques jours plus tard à des centaines de kilomètres de là, dans le département du Nord de Santander et présentés par l'armée comme des guérilleros morts au combat. L’une de ces Mère Courage, Jacqueline Castillo, aujourd’hui représentante de l’Association des Mères de Faux Positifs, se déclare aujourd’hui satisfaite du travail de la Juridiction Spéciale pour la Paix, « qui n’aurait pas été possible dans le cadre du système judiciaire ordinaire. » L’ex-président Álvaro Uribe a, comme il se doit, contesté la légitimité de cette instance créée par l’Accord de Paix. Et son successeur et dauphin désigné, l’actuel président Iván Duque, a bien tenté d’en affaiblie la portée. Peine perdue. Même s’il reste des voix discordantes, la Juridiction Spéciale pour la Paix, totalement indépendante du pouvoir exécutif, poursuit ses auditions et son travail d’enquête. On l’a dit, plus de 50.000 décisions ont d’ores et déjà été rendues. Dans le cadre d’un Accord de Paix qui, sur d’autres sujets, patine encore (Lire ICI le premier volet de l’enquête de Verdad Abierta), c’est un évident motif de satisfaction. Dans un pays où les passe-droit (corruption des élites) et le non-droit (santé, éducation, injustices sociales) restent aujourd’hui encore la norme dans de nombreux secteurs, il n’est pas indifférent qu’à la fin, le droit… reprenne ses droits. Jean-Marc Adolphe ENQUÊTE DE VERDAD ABIERTA 02 / La Juridiction pour la Paix avance, malgré les entraves. En moins de quatre ans, la Juridiction Spéciale pour la Paix (JEP) a rendu plus de 50.000 décisions judiciaires, ce qui contredit bon nombre des critiques formulées par les secteurs défavorables à ce scénario de justice transitionnelle. « Il ne s'agit pas de détruire ou de briser les accords, mais d'y apporter des modifications », déclarait Iván Duque en janvier 2018, alors qu'il n’était encore que candidat à la présidence de la Colombie et qu'il exposait ses critiques vis-à-vis de la Juridiction Spéciale pour la Paix (JEP). Une fois élu, il a tenté d’en entraver la mise en œuvre, mais cette entité fonctionne et montre des progrès. C'est du moins l'avis de certaines sources consultées qui, au-delà des chiffres et des données, reconnaissent que, même avec des retards et au milieu du dur contexte sociopolitique dans lequel vit la Colombie, cette juridiction transitoire progresse. D'autres, plutôt critiques, soutiennent que, par principe, l'accord de paix était illégitime et que, par conséquent, tout ce qui en découle l'est aussi. Avec l'Unité de recherche des personnes disparues et la Commission de clarification de la vérité, la Juridiction Spéciale pour la Paix est l'une des composantes du système de vérité, justice, réparation et non-répétition, inscrite dans l'Accord final pour la fin du conflit et la construction d'une paix stable et durable signé à La Havane entre l'État colombien et la guérilla des FARC, et entériné à Bogota le 24 novembre 2016. Son objectif essentiel est de « satisfaire le droit des victimes à la justice, d'offrir la vérité à la société colombienne, de protéger les droits des victimes, de contribuer à la réalisation d'une paix stable et durable et d'adopter des décisions qui accordent la pleine sécurité juridique à ceux qui ont participé directement ou indirectement au conflit armé. » Cette entité, créée par une loi du 1er avril 2017, est appelée à fonctionner pour une durée maximale de 20 ans. Elle est chargée d'entendre et de juger les faits commis avant le 1er décembre 2016, « en relation directe ou indirecte avec le conflit armé, par ceux qui y ont participé, notamment en ce qui concerne les faits considérés comme des violations graves du droit international humanitaire ou des violations graves des Droits de l'Homme. » Quatre ans après l'entrée en vigueur de la Juridiction Spéciale pour la Paix, l’appréciation de son travail oscille entre le soutien des organisations de victimes et des organismes internationaux, et l'opposition de ceux pour qui il s'agit d'un modèle judiciaire « taillé sur mesure » pour les ex-FARC. Le chemin à parcourir est encore long et les débats intenses. Exécutions extrajudiciaires, « faux positifs » : «Quand la juridiction Spéciale pour la Paix a avancé le chiffre de 6.402 cas documentés, cela a prouvé qu'il ne s'agissait pas de cas isolés». Jacqueline Castillo, représentante des Mères de faux positifs. Photo Carlos Saavedra Dans la première affaire traitée par la JEP, huit membres de l'ancien secrétariat des FARC ont été accusés de crimes contre l'humanité, notamment d'esclavage, et ils ont été déclarés responsables de 21.396 cas de privation de liberté. Lors de la seconde affaire, dix militaires et un civil ont été accusés de crimes de guerre, d'homicide sur personne protégée, de crimes contre l'humanité, d'assassinats et de disparitions forcées, portant sur les nombreuses exécutions extrajudiciaires, tout en reconnaissant que ces meurtres faisaient partie d’une pratique systématique généralisée. « Nous avons été très satisfaits du travail effectué par la JEP, qui n’aurait pas été possible dans le cadre du système judiciaire ordinaire. Quand ils ont avancé ce chiffre de 6.402 cas documentés, cela a prouvé qu'il ne s'agissait pas de cas isolés », déclare Jacqueline Castillo, représentante des Mères de Faux Positifs (MAFPAPO) [plus connues comme « Mères de Soacha », en références aux Mères de la Place de Mai en Argentine, LIRE ICI] VIDEO (en espagnol). La Juridiction Spéciale Pour la Paix enquête sur les décès présentés illégitimement comme des victimes de combats. Adriana Arboleda, porte-parole du Mouvement national des victimes de crimes d'État (MOVICE), souligne que la JEP a pris des décisions importantes, comme l'approbation de mesures de protection de 17 lieux où les corps des victimes de disparition forcée sont présumés se trouver. En coordination avec l'Unité de recherche des personnes disparues, cette décision a permis d'apporter une réponse plus efficace aux familles de victimes. L'Institut Kroc de l’Université Notre-Dame [l'un des principaux centres mondiaux d'étude des causes des conflits violents et des stratégies de paix durable - NdR], qui supervise la mise en œuvre de l'Accord de Paix, met en lumière dans l’un de ses derniers rapports, des actions telles que la validation des cas de cinq personnes de la communauté LGBT dans plusieurs municipalités du nord du Cauca ; la reconnaissance en tant que victime du Parti Communiste [dans le cadre de la brutale répression contre l’Union Patriotique, à la fin des années 1980, qui fit entre 3 600 et 5 000 victimes, et parmi elles, huit parlementaires, des centaines de maires et de dirigeants du mouvement, et deux candidats présidentiels -NdR] ; des actions pour garantir la participation des victimes aux processus d’enquêtes ; et le lancement d’un protocole pour créer une relation avec les propres instances des peuples et communautés noirs, afro-colombiens, Raizales [un groupe ethnique afro-caribéen de l'archipel de San Andrés, Providencia et Santa Catalina, dont les membres parlent une langue créole basée sur l’anglais - NdR] et Palenqueros [communauté composée de descendants d’esclaves qui se sont émancipés et se sont réfugiés dans les territoires de la côte nord de la Colombie à partir du XVe siècle-NdR]. Ce dernier point est soutenu par Rosana Mejía, conseillère principale de l'Association des conseils communautaires du nord du Cauca. Selon elle, la JEP « a reconnu le rôle des mécanismes d'autonomie et nous avons été pris en compte. Nous ne pouvons pas nier cela. La participation ethnique a été importante. » Pour sa part, dans le troisième rapport de suivi de l'Accord de Paix, publié en août de cette année, le Bureau du Procureur général de la nation souligne le développement organisationnel de la Juridiction Spéciale pour la Paix, les progrès réalisés dans les sept « macro-cas » ouverts à ce jour [les « macro-cas » désignent les actes les plus graves du conflit armé colombien – NdR], les mesures de précaution et de protection, la participation des victimes dans le contexte de la pandémie, l'accent mis sur l'égalité des sexes au niveau institutionnel et la coordination avec la justice ordinaire. L'équipe juridique de la Coalition contre l'implication d'enfants et d'adolescents dans le conflit armé en Colombie considère que cette juridiction transitoire est « la meilleure opportunité dont dispose l'État colombien pour combattre l'impunité qui a historiquement caractérisé les enquêtes sur le recrutement illégal d'enfants dans le cadre du conflit armé » et estime positivement un travail qui a conduit à des procédures judiciaires qui auraient été inimaginables autrement. Par ailleurs, le Secrétariat technique chargé de la vérification internationale de l'Accord final, composé du Centre d’Investigation et d’Éducation Populaire et du Centre de Ressources pour l’Analyse de Conflits, souligne que la méthodologie utilisée par la JEP permet, entre autres, de mettre en évidence les interconnexions entre les « macro-cas », indépendamment du temps et du lieu, avec les schémas de violence, les responsabilités des différentes parties impliquées, la reconnaissance des faits et la participation effectives des victimes. Ceci est notamment illustré par les décisions prises dans les cas 01 (sur les prises d'otages et autres privations graves de liberté commises par les FARC) et 03 (concernant les décès présentés illégitimement comme des victimes de combat par des agents de l'État). Dans le premier cas, huit membres de l'ancien secrétariat des FARC ont été accusés de crimes contre l'humanité, y compris le crime récemment ajouté d'esclavage, et de la comptabilisation de 21.396 victimes de privation de liberté. Dans le second cas, dix militaires et un civil ont été accusés de crimes de guerre (homicides sur des personnes protégées), et de crimes contre l'humanité (assassinats et disparitions forcées) : comme déjà dit, la Juridiction Spéciale pour la Paix fait état de 6.402 victimes d'exécutions extrajudiciaires [les « faux positifs » -NdR] résultant d'une pratique systématique et d'une politique criminelle généralisée. VIDEO (en espagnol). Entretien avec les Mères de Soacha. « Nous sommes plutôt satisfaites du travail effectué par la JEP », dit Jacqueline Castillo, représentante des Mères des Faux Positifs : « Notre participation a été admise, ce qui n'était pas le cas dans le système de justice ordinaire. Et quand ils ont donné ce chiffre de 6.402 cas documentés [de victimes d’exécutions extrajudiciaires], cela prouvait bien qu'il ne s'agissait pas de cas isolés. » Le secrétariat technique de la JEP a enregistré l’assujettissement de 12.993 personnes à la juridiction spéciale (dont 9.810 FARC, 3.029 agents des forces de sécurité, et 142 autres agents de l'État). Pour Bernardita Pérez, professeure à la faculté de droit de l'université d'Antioquia et avocate constitutionnelle, tous les efforts déployés par la JEP sont importants, en particulier ceux liés aux macro-cas. Pour renforcer son argumentation, elle compare avec le processus de paix sud-africain, qui s'est déroulé entre 1996 et 1998 [en Afrique du Sud, la Commission de la Vérité et de la Réconciliation a entendu 22.000 victimes de l’apartheid et 7.000 tortionnaires – NdR], en soulignant certains des chiffres obtenus jusqu'à présent, qu'elle qualifie de résultats « extraordinaires » : plus de 50 000 décisions judiciaires adoptées ; 13.258 personnes ayant signé un acte d'engagement et d’assujettissement ; 17.489 décisions judiciaires adoptées dans la Chambre d'Amnistie ou de Pardon [qui décide de renoncer aux actions pénales, conformément à la Loi d’Amnistie de 2016 - NdR] ; et 19.641 décisions judiciaires adoptées dans la Chambre de Définition des Situations Juridiques [qui statue au cas par cas de la suite des instructions - NdR]. De tels chiffres reflètent, selon Camila Moreno, directrice en Colombie du Centre international pour la justice transitionnelle, l’immense défi que la Juridiction Spéciale pour la Paix doit relever face à l’ampleur des faits et au nombre massif de personnes impliquées. « Ce qui est en jeu », ajoute-t-elle, « c'est la capacité de l'État colombien à garantir des poursuites significatives, alors que nous parlons de centaines de responsables, de milliers de victimes, de milliers d'événements qui ne seront jamais éclaircis un par un. Il est très important de le répéter et que cela fasse partie de la pédagogie dispensée par la JEP, parce que c’est ce côté massif qui va être jugé. S’il s’agissait de traiter un par un les cas individuels, cela prendrait plusieurs centaines d'années ! » Malgré les difficultés du contexte politique et la complexité de la création d'une telle institution en Colombie dans le cadre de l'Accord de Paix, Camila Moreno considère que le travail de la JEP est positif, notamment parce qu'il y a d’ores et déjà eu des décisions de fond, avec certaines mises en accusation. Son modus operandi, ajoute-t-elle, est globalement bien compris et accepté par les victimes, les ex-combattants des FARC et aussi par certains militaires de rang. Une marque importante de reconnaissance des travaux de la Juridiction Spéciale pour la Paix est récemment venue de Karim Khan, procureur de la Cour pénale internationale. Après avoir considéré que les processus de justice transitionnelle à l'encontre des anciens membres des FARC et des forces de sécurité sont sur la bonne voie pour garantir la justice aux victimes du conflit armé, il a décidé de suspendre l'examen préliminaire des violations des droits de l'homme que la Cour pénale internationale menait sur la Colombie depuis 17 ans. Julieta Lemaitre, une des magistrates de la Juridiction spéciale pour la paix, le 13 juillet 2018 à Bogota. Photo Raul Arbodela / AFP Voix discordantes « La réparation des victimes est au cœur de l'Accord général pour la cessation du conflit et la construction d'une paix stable et durable ». Tel est l'esprit qui sous-tend l'Accord de paix et, a fortiori, la Juridiction Spéciale pour la Paix. Mais les victimes des ex-FARC ont-elles été écoutées et prises en compte ? Certaines organisations de la société civile sont fort critiques à ce sujet. L'une d'entre elles est l'Association colombienne des officiers retraités des forces militaires (ACORE). Son président, le colonel à la retraite John Marulanda, considère que la JEP, la Commission de la vérité et l'Unité de recherche des personnes disparues sont des organes « issus d'un accord qui a été rejeté par une majorité de Colombiens lors d'un vote large, clair et démocratique. Ils manquent donc de légitimité, même s'ils sont légalisés. » La Fédération colombienne des victimes des FARC (FEVCOL), représentée par Sebastián Velásquez, estime pareillement que l'Accord de Paix et la JEP sont illégitimes, et remet en question plusieurs de ses décisions, notamment l'inclusion des exécutions extrajudiciaires [les « faux positifs »], et la victimisation des membres de l'Union Patriotique. Sebastián Velásquez critique en outre une « portée territoriale limitée » qui se concentrerait sur quelques municipalités, « comme si les FARC n'avaient pas été présentes dans toute la Colombie. » (…) Une autre opinion critique provient de la Corporation Rose Blanche, qui fédère quelque 250 femmes recrutées par les FARC, qui ne cessent de dénoncer sans relâche les actes de violence qu'elles ont subis dans les rangs de la guérilla. Pour Adel González, avocat de la Corporation Rose Blanche, « la JEP est un organe judiciaire biaisé, et le terme « victimes », dans l’Accord de Paix, est un sophisme de diversion : les ex-combattants des FARC ne sont pas allés jusqu'à reconnaître leurs crimes, en particulier les crimes de recrutement et, plus particulièrement, les abus sexuels et actes de torture qu’ont eu à subir beaucoup de ces femmes. » Aux dires de cet avocat, l'interrogatoire et le témoignage de plusieurs membres de l'ancien secrétariat des FARC, désignés comme leurs agresseurs sexuels par leurs victimes, ont jusqu’à présent été refusés par la JEP. Les accusations qu’il porte visent particulièrement Timoleón Jiménez, alias « Timochenko », le principal leader des ex-FRAC, celui-là même qui a dirigé la négociation de l'Accord de Paix avec l'État colombien ; ou encore Judith Simanca Herrera, également connue sous le nom de "Victoria Sandino", actuelle sénatrice de la République pour le parti Comunes, créé après l’Accord de Paix. (…) Sur le rôle que les agents de l'État ont joué en tant que participants au conflit, Adriana Arboleda, porte-parole du Mouvement national des victimes de crimes d'État, dit avoir demandé à la Juridiction Spéciale pour la Paix de prendre des mesures face la « stratégie négationniste et opportuniste des militaires ». Selon elle, beaucoup d'entre eux, déjà condamnés à de lourdes peines, se tournent vers la Juridiction Spéciale pour la Paix dans le seul but d’obtenir une liberté conditionnelle, sans participer à la quête de vérité ni davantage reconnaître leur responsabilité et les droits des victimes. Dans le même ordre d'idées, Jacqueline Castillo, de la MAFAPO (Mères des Faux Positifs), espère que la JEP prendra une décision quant à la poursuite ou non de la comparution de militaires qui, de toute évidence, « n’ont pas dit toute la vérité » sur le dossier des faux positifs (exécutions extra-judiciaires). L'avenir de la Juridiction Spéciale pour la Paix Diverses organisations sociales et universitaires insistent pour demander à la Juridiction Spéciale pour la Paix d'ouvrir de nouveaux « macro-cas » spécifiques, notamment les cas de violences sexuelles ou basées sur le genre, les mines antipersonnel, les déplacements de populations et les enlèvements, les disparitions forcées, les violences contre les populations ethniques, le trafic de drogue, les relations entre paramilitaires et agents de l'État, et les crimes des FARC au niveau territorial. Ces organisations attendent en outre de la JEP qu'elle continue de travailler à l'accélération des processus, à une plus grande participation des victimes et à une articulation efficace avec les autres composantes du Système Intégral, et avec d'autres entités de l'État. (…) La constitutionnaliste Bernardita Pérez insiste par ailleurs sur l'importance et l'urgence de communiquer sur les progrès et les outils pédagogiques de la Juridiction Spéciale pour la Paix de manière constante et efficace, à travers ses propres canaux de communication de la juridiction, qui ne répondent pas à la dynamique des médias traditionnels. Son travail sera ainsi plus accessible au public et cessera d'être « doux, discret et silencieux ». De façon générale, enfin, les différentes organisations qui représentent les victimes du conflit armé attendent, en plus d’une réparation intégrale des préjudices, une plus grande fermeté de la part de la Juridiction Spéciale pour la Paix, et une vérité totale de la part de tous ceux qui comparaissent, qu'ils soient anciens combattants des FARC ou agents des forces de sécurité de l’État. Pour lire in extenso l’article de Verdad abierta (avec photos et graphiques), En espagnol : ICI En anglais : ICI Site internet de la Juridiction Spéciale pour la Paix : https://www.jep.gov.co Sur les Mères de Soacha : En 2014, le photographe Carlos Saavedra a réalisé Madres Terra, une série de portraits des Mères de Soacha : « J'ai commencé à leur parler, je leur ai montré un travail antérieur que j’avais fait travail avec des femmes rurales, et je leur ai dit que j'aimerais les enterrer. Au début, elles étaient perplexes. Mais je leur ai expliqué qu'il s'agissait plus d'une renaissance que d'un enterrement, qu'il s'agissait de cette tension dans les photos où l'on ne sait pas si elles sont en train de s’enfoncer ou d’émerger, que c'était un thème rituel… ». Entretien (en espagnol) et portfolio à suivre ICI.

Sur de bons rails ? Le chemin tortueux de la paix en Colombie / 01

Sur de bons rails ? Le chemin tortueux de la paix en Colombie / 01

Cinq ans après la signature de l’Accord de Paix entre l’État colombien et la guérilla des FARC, censé mettre fin à un conflit armé de 50 ans particulièrement meurtrier, où en est-on ? En 14 étapes (à suivre sur les humanités jusqu'au 8 décembre), une passionnante enquête au long cours, menée par la plateforme d’information Verdad Abierta, dévoile les arcanes de la mise en application de cet accord historique, entre avancées et blocages. Premier épisode : "le silence des armes a été de courte durée". « Sí se pudo » (Oui, nous l’avons fait). Après quatre ans d’intenses négociations, le 23 juin 2016 à La Havane, Timoleón Jiménez alias «Timochenko», le dernier commandant en chef de la guérilla des FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie), et Juan Manuel Santos, alors président de la Colombie, finalisent en présence du président cubain Raúl Castro et de Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations unies, un accord censé mettre un terme à un conflit armé qui a fait, en 50 ans, 260.000 morts, près de 100.000 disparus et plus de 6 millions de personnes déplacées. C’est « la plus grande catastrophe humanitaire de l’hémisphère occidental », selon les Nations unies : 9,2 millions de Colombiens (sur un pays qui compte 51 millions d’habitants) ont été touchés par la guerre. « Qu'il s'agisse de paysans, d'indigènes ou d'Afro-descendants vivant à leur propre compte dans les zones rurales difficiles du pays, d'étudiants, de syndicalistes, de politiciens ou d'hommes d'affaires dans les villes, tous ont souffert d'une manière ou d'une autre du conflit armé ; certains de manière plus grave que d'autres, mais tous ont souffert de la "cécité" produite par le mélange des armes et des intérêts politiques et économiques », écrit la plateforme d’information Verdad abierta. Le président colombien Juan Manuel Santos et Rodrigo Londoño, représentant des FARC, en présence du président cubain Raúl Castro, tiennent dans leurs mains l'Accord de Paix entre le gouvernement colombien et les FARC lors de la cérémonie à La Havane le 23 juin 2016. Trois mois après la rencontre de La Havane, le 26 septembre 2016, à Carthagène, Timoleón Jiménez et Juan Manuel Santos se retrouvent pour signer l’accord final, toujours en en présence de Raúl Castro et de Ban Ki-moon, mais aussi d'une douzaine de dirigeants latino-américains, d'une vingtaine de ministres des affaires étrangères, du roi Juan Carlos d'Espagne et même du secrétaire d'État américain, John Kerry. « La paix en Colombie est la paix du monde », déclarent-ils en chœur. Sur l’esplanade du Centre des Congrès de Carthagène, une foule vêtue de blanc salue cet accord historique. Las. Le référendum qui doit entériner la signature de cet Accord de Paix, marqué par une faible participation (63% d’abstention), se solde par une courte victoire du NON (50,21 %). L’ex-président Álvaro Uribe et son parti, le Centre Démocratique (qualifié en Colombie de « Centre Démoniaque »), ont mené la charge contre cet accord avec l’ex-guérilla des FARC. L’amnistie promise aux combattants des FARC qui désarmeraient, leur réinsertion dans la société, sont des épouvantails agités par Álvaro Uribe, qui a complaisamment distillé de fausses informations. Uribe, dont le nom revient avec insistance dans nombre d’affaires liées au trafic de cocaïne et à des massacres de civils, a mené une tout autre politique de lutte contre la guérilla « communiste ». Une politique de terreur, curieusement dite de « sécurité démocratique » (2002-2010), avec d’un côté, des commandos militaires (qui n’hésiteront pas, pour gonfler les chiffres, à tuer plus de 10.000 civils, ensuite présentés comme des guérilleros, ce sont les « faux positifs ») ; et de l’autre, soutien et encouragement aux groupes paramilitaires d’extrême-droite (responsables à eux seuls de 80 % des meurtres commis pendant le conflit armé), la plupart mêlés au narcotrafic mais aussi à des grands propriétaires fonciers et à des multinationales qui accaparent des terres indigènes et paysannes. Une renégociation hâtive et mouvementée de l’Accord de Paix aboutit à sa signature définitive, le 24 novembre 2016 au Teatro Colón à Bogota. Cette fois-ci, pas de référendum. Le procès en illégitimité s’ouvre aussitôt dans le camp uribiste, qui a à sa disposition certains médias très influents pour distiller sa propagande. Et cela paie : Iván Duque, le candidat désigné par Álvaro Uribe, soutenu par les milieux d’affaires colombiens, remporte an août 2018 l’élection présidentielle en Colombie, avec 54% des voix, face au candidat de gauche, Gustavo Petro. Situation pour le moins paradoxale : Iván Duque, opposé à l’Accord de Paix, se trouve une fois élu chargé de le mettre en œuvre, ou à tout le moins de donner des gages à l’ONU et à la communauté internationale, qui ont soutenu l’accord et apportent pour cela une aide financière conséquente à la Colombie. S’il déclare ne pas vouloir « réduire en miettes » l’accord signé avec les FARC, Iván Duque va tenter d’en limiter voire d’en éliminer certains des points-clé. Tout en promouvant des généraux impliqués dans des exécutions extrajudiciaires, en nommant des personnalités sulfureuses à des postes sensibles, et en stoppant les négociations avec la guérilla dissidente de l’Armée de libération nationale (ELN), Iván Duque va chercher à affaiblir la Juridiction spéciale pour la paix (chargé de traiter des délits commis pendant le conflit armé et de faire droit aux victimes) et diminue de 30 % le budget de la Commission de la vérité et de l’Unité de recherche des personnes disparues. Les autres points de l’Accord de Paix, tout aussi discutés, portent sur la réparation des dommages subis par la communautés indigènes et afro-descendantes, la reconnaissance des violences spécifiques faites aux femmes et aux personnes LGBT, la protection des « leaders sociaux » et la réincorporation dans la vie civile des combattant.e.s des FARC (au 16 août 2017, près de 7 000 hommes, femmes et mineurs des FARC ont effectivement laissé leurs armes), mais aussi un programme de substitution des cultures illicites (pour éradiquer la culture de la coca) et une « réforme rurale intégrale » qui passe notamment par la redistribution de terres aux paysans et communautés. Dans un pays où quelques 8 millions d’hectares ont été spoliés illégalement (14% du territoire), le plus souvent au bénéfice d’entreprises ou de grands propriétaires terriens, ce dernier point est d’autant plus essentiel que le « droit à la terre » fut le motif initial de constitution des FARC, au début des années 1950 après l’assassinat, entre 1945 et 1948, de plus de 15.000 paysans par des groupes armés soutenus par les propriétaires terriens, et le meurtre en 1949 de Jorge Eliécer Gaitán, leader de la gauche colombienne et probable futur président du pays. D'énormes retards Cinq ans après la signature de l’Accord de Paix, où en est-on ? La Colombie continue imperturbablement de compter les massacres collectifs (environ 90 rien que cette année), les déplacements forcés (cette année encore environ 75.000 victimes), les assassinats de leaders sociaux (plus de 1.200 depuis la signature de l'Accord) et d'anciens combattants des FARC (environ 300). « L'État colombien, incapable de tenir ses promesses, a laissé les territoires autrefois occupés par la guérilla la plus ancienne et la plus puissante d'Amérique latine à la merci de nouveaux et d'anciens acteurs armés qui se recyclent avec de nouveaux et d'anciens acronymes sur leurs brassards, tous alimentés par les économies illégales qui pullulent sans contrôle », écrit El Espectador. « Ce qui est évident, comme le montrent tous les indicateurs, ce sont les énormes retards dans la réalisation des points du traité qui impliquent de profondes réformes. La redistribution des terres, la substitution des cultures illicites et l'ouverture du système démocratique sont toujours en suspens. » L’ex-président Santos, signataire de l’Accord, parle aujourd'hui d’un « bilan aigre-doux, mais positif en termes généraux. (…) Les accords de paix ont redonné aux Colombiens un respect pour la vie, un sens de la compassion, qu’ils avaient perdus. Le gouvernement actuel et le président Duque ont certes tenté, sans succès, de faire dérailler les négociations et de faire capoter l’accord. Mais dernièrement, ils déclarent à qui veut les entendre qu’ils le respectent. » Heureusement, complète l’ex-guérillero Rodrigo Londoño, « l’accord est gravé dans le marbre : il a été inscrit dans la Constitution. De plus, il fait l’objet d’une vérification par le Conseil de sécurité de l’ONU. Il a modifié l’ambiance et la dynamique politique du pays, permettant que l’on parle de sujets qui n’avaient jamais été l’objet de débats auparavant : les inégalités sociales, la misère dans les zones rurales… Et il a encouragé la participation citoyenne. » Le Secrétaire général de l'ONU, António Guterres, rencontre des habitants de Llano Grande, en Colombie, le 23 novembre dernier. Alors que la communauté internationale est le principal soutien du processus de paix, le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, en visite en Colombie les 23 et 24 novembre derniers, a affirmé que l'accord de 2016 « a une vocation transformatrice pour s'attaquer aux causes profondes du conflit. Sa mise en œuvre et son succès dans les territoires sont donc cruciaux », a-t-il souligné, ajoutant que « l'accès à la terre est vital pour un processus durable. » « L’accord de paix colombien peut être un exemple pour le monde entier », ajoute Juan Manuel Santos : « Il est le premier accord à reconnaître les victimes et leurs droits : droit à la vérité, à la réparation, à la justice et à la non-répétition des crimes. Il est considéré par beaucoup comme l’accord le plus ambitieux et le plus intégral qui ait été signé jusqu’ici. » « Le train de la paix que tant de personnes avaient voulu faire dérailler ou arrêter poursuit sa course », poursuit l’ancien président. « Le train de la paix » : curieuse métaphore, dans un pays qui a démantelé au début du 20eme siècle toute son infrastructure ferroviaire ! Dans un dossier particulièrement fourni, Verdad Abierta (*) réunit de nombreux éléments d’information, avec analyses et témoignages, sur « le chemin tortueux de la mise en œuvre de l’Accord de Paix ». En exclusivité, les humanités publient jusqu'au 8 décembre de très larges extraits de cette passionnante enquête qui permet de comprendre les mécanismes d’un Accord de Paix de cette ampleur, et d’évaluer, point par point, son application plus ou moins défaillante. Jean-Marc Adolphe (*) Média en ligne collaboratif, Verdad Abierta promeut un journalisme d’investigation de grande qualité : « nous nous définissons avant tout comme des reporters, c'est-à-dire des chercheurs d'histoires qui cherchent à dévoiler les violations des droits de l'homme et les efforts des communautés pour surmonter leurs conditions d'exclusion et d'inégalité. » L‘objectif principal de Verdad Abierta est « de contribuer à la reconstruction, la préservation et la diffusion de la vérité historique et judiciaire sur le conflit armé colombien et sa transformation actuelle, à travers une pratique journalistique approfondie ». www.verdadabierta.com ENQUÊTE DE VERDAD ABIERTA 01/ Le silence des armes a été de courte durée. Grâce au processus de paix, les communautés des régions dominées par les anciennes FARC ont pu vivre en paix pendant un certain temps. Cependant, malgré les promesses de l'après-conflit, de nouveaux groupes armés sont arrivés et la violence est revenue. « Alors que dans le pays, on parlait de paix et de la mise en œuvre d'accords pour parvenir à la non-répétition de la violence, dans nos territoires, les menaces, les assassinats sélectifs et les massacres sont vite revenus », déplore Juan Manuel Camayo, coordinateur du Réseau de défense de la vie, de l'Association des conseils indigènes du Cauca du Nord, chargé de suivre les violations des droits de l'homme subies par le peuple Nasa. Entre la fin de l'année 2016 et le début de l'année 2017, les FARC ont déposé les armes conformément à l'Accord de Paix et l'on s'attendait à ce que l'État s'empare, de manière globale, des zones contrôlées pendant des années par l'ancienne guérilla, en y amenant le développement et la sécurité, afin de combler ce vide de pouvoir, d'éviter de nouveaux cycles de violence et de régler les dettes historiques subies par les communautés les plus durement touchées par le conflit armé. Toutefois, pour Michel Forst, alors rapporteur spécial de l'ONU sur la situation des défenseurs des droits de l'homme, dans son rapport sur la situation en Colombie en 2019 : « La démobilisation des FARC n'a pas entraîné la mobilisation et la présence intégrale de l'État dans les zones précédemment sous leur contrôle, ce qui a permis la réorganisation du pouvoir aux mains des groupes armés illégaux et des groupes criminels autour des économies illicites, face à l'inaction et/ou l'absence de l'État. » « Alors que dans le pays, on parlait de paix, dans nos territoires, les menaces, les assassinats sélectifs et les massacres sont vite revenus ». Juan Manuel Camayo, de l'Association des conseils indigènes du Cauca du Nord Les communautés des départements du Nariño, du Cauca, du Chocó, d’Antioquia, de Córdoba, de Bolívar, du Putumayo, de Caquetá, du Meta, du Guaviare, d’Arauca et du Nord de Santander ont pu se reposer du vacarme des détonations de fusils et d'explosifs pendant la phase finale des négociations de paix à Cuba et les premiers mois de mise en œuvre du pacte qui a mis fin à une guerre de plus de 50 ans. Entre novembre 2012 et août 2016, les délégués du président de l'époque, Juan Manuel Santos (2010-2018), et des anciennes FARC ont négocié un agenda en six points pour établir l'Accord final pour la fin du conflit et la construction d'une paix stable et durable. Pendant cette période, les déplacements forcés, les enfermements, les massacres et les décès de civils dus aux affrontements entre groupes armés ont diminué. Le seul indicateur qui a augmenté au cours de cette période est celui des menaces, et celles-ci sont liées aux pourparlers : les réunions que les victimes du conflit ont eues avec les négociateurs à La Havane ont déclenché une vague de menaces massives. Le paradoxe est que, depuis 2017, au moment même où a commencé la mise en œuvre de l'Accord de paix et des politiques dites de post-conflit, les chiffres de la violence ont à nouveau augmenté. Cette fluctuation se reflète dans différents indicateurs consolidés par le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires. La désescalade et l'intensification du conflit se reflètent également dans les indicateurs au fil du temps. Pendant les négociations de paix, les affrontements entre les forces de sécurité et le plus grand groupe armé du pays ont diminué, ce qui a eu un effet positif. Après la démobilisation des Autodéfenses Unies de Colombie (paramilitaires) et de la guérilla des FARC, ces affrontements ont augmenté en raison de conflits territoriaux impliquant d'anciens et de nouveaux groupes armés. Andrés Cajiao, chercheur en dynamique des conflits au de la Fondation Ideas para la Paz (FIP), estime que, depuis que les FARC ont déposé les armes, le pays est passé par trois étapes distinctes. La première a été la gestation de nouveaux groupes armés. Cette situation est due aux anciens dirigeants des FARC qui ont pris leurs distances avec le processus de paix avant la signature de l'accord, comme Miguel Botache Santilla, alias "Gentil Duarte", qui opère dans les départements de Meta et Guaviare. L'étape suivante fut celle de la reconfiguration territoriale, qui se produit entre 2018 et 2019, lorsque « d'importantes recrudescences sont observées dans différentes zones du pays, l'expansion de l'ELN (guérilla dissidente) au sud du Chocó et les intentions des Gaitanistas (paramimilitaires) d'occuper le Chocó ». La dernière étape a eu lieu à partir de fin 2019, avec la résolution de certains conflits : « L'ELN reste dominante à Catatumbo ; l’Arauca s'est stabilisé ; dans le sud du Meta, le Bloc Jorge Briceño demeure, sous le commandement de 'Gentil Duarte' et 'Iván Mordisco' ». Andrés Cajiao souligne toutefois que des affrontements intenses persistent dans le Nariño, le Chocó, le Cauca, le Bolívar et au sud du Cauca. Le Clan du Golfe, encore surnommé Autodéfenses Gaitanistes de Colombie, est une milice narco-paramilitaire qui tente d'occuper les territoires abandonnées par les ex-FARC. Un nouveau scénario À la suite des démobilisations des Autodéfenses unies de Colombie (AUC) et des guérillas des FARC, qui ont eu lieu respectivement entre 2003 et 2006, et entre 2016 et 2017, la dynamique du conflit armé en Colombie a considérablement changé. On est passé d'un conflit avec de grandes structures armées, avec une forte hiérarchie verticale et une portée nationale, à plusieurs groupes ayant une portée locale et régionale. L’Institut d'études sur le développement et la paix (Indepaz) a publié, le 4 octobre dernier, un rapport sur les foyers du conflit en Colombie, qui documente les groupes armés actuels et leurs actions. Parmi eux, 22 structures de groupes apparus après la démobilisation des AUC et qualifiés de narco-paramilitaires, 30 structures post-démobilisation des FARC et huit fronts de guerre de la guérilla de l'ELN. Cette enquête indique qu'en 2020, les groupes néo-paramilitaires étaient actifs dans 291 municipalités, les FARC réarmées et dissidentes dans 123 d’entre elles, et l'ELN dans 211. Le rapport d’Indepaz indique que « ces foyers territoriaux ne sont pas de nouvelles scènes de conflit, mais qu'en leur sein, la dynamique a été transformée par la reconfiguration armée et, avec elle, les niveaux de violence ou les interconnexions entre eux ». Le président d’Indepaz, Camilo González Posso, souligne que la situation actuelle est le produit des difficultés de la transition vers l'après-conflit : « La signature de l'Accord de Paix n’a pas résolu les problèmes structurels de disputes de territoires et de pouvoir. Les armes sont réapparues pour permettre à certains de s'enrichir et de conserver le pouvoir. Ces litiges, très forts, continuent d'avoir un impact sur 300 municipalités du pays ». La dynamique du conflit armé en Colombie a considérablement changé. « Au sein de ces conflits », note Kyle Johnson, chercheur à la Fondation Conflict Responses, « il y a une dégradation en termes de types de violence contre les communautés civiles, qui sont plus durs que ceux qui existaient avant la négociation de paix avec les FARC. C'est pourquoi il y a une augmentation des séquestrations et des assassinats. » Il attribue pour une large part cette dégradation à la jeunesse et au manque de formation des personnes qui dirigent les groupes armés illégaux : « Les principaux acteurs sont plus jeunes qu'ils ne l'étaient avec les FARC et l'ELN il y a 15 ans. Ils ont grandi dans un contexte très différent, et ils n'ont pas les racines de la lutte paysanne [qui était le substrat initial des FARC – NdR] ». Pour Juan Manuel Camayo, de l'Association des conseils indigènes du Cauca du Nord, l'après-conflit a été beaucoup plus grave que le conflit armé : « L'accord de paix a eu pour effet de diviser les structures armées et maintenant nous ne savons pas à qui parler des questions humanitaires. Il n'y a aucun moyen de dialoguer et ils ne respectent pas les communautés ou leurs autorités.» Les faits confirment malheureusement cette affirmation. Dans le nord du Cauca, la décision des réserves indigènes d'exercer leur droit à l'autonomie territoriale et à l'auto-gouvernement, leur opposition à la présence de groupes armés et aux exploitations illégales, ont coûté la vie à des dizaines de membres de la Garde indigène et des autorités ancestrales. Cinq ans après la signature de l'accord de paix, les communautés qui ont le plus souffert de la guerre sont désespérées. C'est l'avis de C'est l'avis de Richard Moreno, membre du Forum de solidarité interethnique du Chocó, un espace dans lequel les communautés noires et indigènes promeuvent un accord humanitaire pour cette région, qui souffre de déplacements forcés et de confinements constants en raison des affrontements entre les AGC (paramilitaires), l'ELN (guérilla dissidente) et les forces publiques : « La signature de l'Accord a généré des niveaux de tranquillité que nous n'avions pas eus, mais cela a duré environ un ou deux ans. Nous pensons que le gouvernement national n'a volontairement pas exercé de contrôle, avec des investissements sociaux, sur les territoires laissés par les FARC et a permis le recyclage et la reconfiguration des acteurs armés, les mêmes qui étaient déjà là et d'autres qui sont arrivés. Aujourd'hui, nous continuons avec la même absence et le même déni de l'État, la même apathie des gouvernements locaux et les communautés continuent de subir les pires conséquences. » Et les autorités ? Au milieu de la spirale de violence actuelle, dans laquelle les assassinats de dirigeants sociaux et d'anciens combattants des FARC en cours de réincorporation, les massacres, les déplacements forcés et les séquestrations augmentent d'année en année, le ministère de la Défense réfute les critiques formulées par différents secteurs sociaux. Le ministère de la Défense indique qu'afin de consolider et de protéger les régions où se trouvaient les anciennes FARC, la police nationale a réalisé 866 opérations entre le 24 novembre 2016 et le 30 septembre dernier. En outre, elle a mis en œuvre le plan stratégique de stabilisation et de consolidation baptisé « Victoria », le plan de guerre « Victoria Plus » et l'actuel plan de guerre « Bicentenaire des Héros de la liberté ». Le ministère avance également des chiffres en termes de saisies de drogue, de destruction de laboratoires de transformation de stupéfiants, d'éradication d'hectares cultivés en coca et de captures liées à l'exploitation minière illégale, qui sont les deux principales sources de financement des groupes criminels. D'autre part, les autorités soulignent que les opérations des forces de sécurité ont permis de capturer, tuer ou démobiliser 27.281 membres de l'Eln, du "Clan du Golfe" (Autodéfenes Gaitanistes de Colombie), et d’autres groupes armés illégaux. Au cours des cinq dernières années, 358 membres des forces armées et de la police nationale ont été blessés et 98 ont été tués. Si les forces de sécurité de l'État ont agi de manière cohérente dans la période dite "post-conflit", comme le montrent ces chiffres, pourquoi la violence explose-t-elle dans certaines régions ? Andrés Cajiao, de la Fondation Ideas par la Paz, affirme que le rôle des forces de sécurité a réussi à empêcher le renforcement de certains dissidents des FARC, comme dans le sud du Tolima, mais ses actions ont également généré un désordre criminel : « En s'attaquant aux grands leaders, les groupes se fragmentent et de nouveaux scénarios de violence sont générés ». Il ajoute : « En général, l'État a été réactif. Il éteint les grands incendies lorsque la violence et les homicides augmentent de façon spectaculaire, en déployant davantage de force. Les forces de sécurité ont mis du temps à s'adapter à la nouvelle logique de confrontation, où il n'y a plus de confrontations directes et où les groupes tentent d'être moins visibles. » « Les groupes armés ont désormais une plus grande capacité à se recomposer », soutient Andrés Cajiao, et affirme qu'« ils ne sont plus ces structures extrêmement hiérarchiques, dans lesquelles l'élimination d'un leader implique un changement structurel fort ou difficile à remplacer. Ils sont de plus en plus dynamiques et horizontaux ». « L'Accord de Paix ne peut être mis en œuvre au coup par coup, car il est global » « Pourquoi vivons-nous des temps violents malgré le processus de paix ? », demande Jorge Restrepo, professeur d’université et directeur du Centre de ressources pour l'analyse des conflits. « Parce que la fin du conflit avec les FARC n'a fait que servir que les intérêts des groupes du crime organisé. En fin de compte, l'absence de politiques contre le crime organisé lui a permis de se réinventer et de s’étendre. Ce processus de réorganisation s'est avéré particulièrement violent. » La mise en œuvre complète de l'accord de paix est une demande de différents secteurs sociaux, qui estiment que si la réforme rurale intégrale, le programme national de substitution des cultures (PNIS), la commission nationale des garanties de sécurité, entre autres mesures, progressaient au bon rythme, les perspectives seraient complètement différentes. « Chaque point qui n'a pas été mis en œuvre, ou qui l'a été au compte-gouttes, a facilité le recyclage de la violence », déclare le président d’Indepaz. « L'Accord de Paix ne peut être mis en œuvre au coup par coup, car il est global. Le point qui concerne les garanties de sécurité a échoué, puisque plus de 290 ex-combattants ont été assassinés, mais on peut également dire que le PNIS n'a pas été mis en œuvre au cours des six premiers mois, alors qu'il était essentiel pour retirer le pouvoir aux mafias. » « La signature de l’Accord de Paix a généré beaucoup d'attentes et beaucoup de désir. (…) Avec le président actuel, l'Accord est déchiré en lambeaux.» Ana Deida Secué, leadere indigène du peuple Nasa En fin de compte, comme ce fut le cas au plus fort du conflit armé, ce sont les habitants des campagnes, des réserves indigènes et les conseils des communautés noires qui en supportent les conséquences. Une fois de plus, ils sont à la merci de ceux qui s'installent sur leurs terres avec des armes en bandoulière. « Le processus de paix a été un échec pour ceux d'entre nous qui ont souffert du conflit armé. Cela n’a pas permis de réaliser la vision et les désirs des communautés : ne plus entendre de coups de feu, vivre en paix avec leurs familles et avoir des rêves paisibles. Aujourd'hui, cette tranquillité d'esprit ne se reflète pas. Les parents pleurent le recrutement de leurs enfants et subissent des menaces pour avoir tenté de les sauver des groupes armés », reproche avec beaucoup d'émotion le leader indigène Juan Manuel Camayo depuis les montagnes du Cauca, où les fusils ne cessent de rugir. C'est ce qui s'est passé et continue de se passer dans diverses régions de Colombie, où, cinq ans plus tard, la promesse de non-répétition de la violence a été "confinée" dans les 310 pages de l'Accord final pour la fin du conflit et la construction d'une paix stable et durable. Pour lire in extenso l’article de Verdad abierta (avec photos et graphiques), En espagnol : ICI En anglais : ICI Compléments Dossier COLOMBIE sur les humanités : https://www.leshumanites.org/urgence-colombie « L’accord de paix colombien peut être un exemple pour le monde entier », entretien avec l’ex-président Juan Manuel Santos et l’ancien commandant en chef des FARC, Rodrigo Londoño, Le Monde, 11 novembre 2021. ICI https://www.lemonde.fr/international/article/2021/11/11/l-accord-de-paix-colombien-peut-etre-un-exemple-pour-le-monde-entier_6101747_3210.html « Pour semer la paix, il faut ameublir le sol », « Que pensent de la paix les leaders sociaux du nord du Cauca », etc. Une série de reportages mis en ligne par El Espectador (en espagnol). Carolina Jiménez Sandoval de l’ONG WOLA Washington para Asuntos Latinoamericanos : « L'accord de paix n'est pas faible, c'est le président Duque qui insiste pour l'affaiblir », El Espectador, 6 octobre 20121. Lire ICI (en espagnol) Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres pointe du doigt les "ennemis de la paix", AFP, 24 novembre. Lire ICI « La Colombie doit être fière des acquis indéniables de l’Accord de paix signé il y a cinq ans, selon Guterres », ONU Info, 24 novembre. Lire ICI Les connexions du clan du Golfe s'étendent à 28 pays sur quatre continents, selon la police colombienne, sur CNN (en espagnol). ICI Amnesty International appelle au dialogue avec le gouvernement au sujet de la situation grave des droits humains, communiqué de presse, 23 novembre 2021. Lire ICI VIDEO. Antonio Guterres préoccupé par l'action des groupes armés. Reportage TV5 Monde, 24 novembre 2021

Le chemin tortueux de la paix en Colombie (avant-première)

Le chemin tortueux de la paix en Colombie (avant-première)

23 portraits-citations en préambule d’une enquête au long cours. Pour comprendre, mieux vaut comprendre. Le 24 novembre 2016, après quatre ans de négociations, l’État colombien et la guérilla des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FRAC) signaient un Accord de Paix censé mettre fin à cinquante ans d’un conflit armé qui aura fait 260.000 morts, près de 100.000 disparus et plus de 6 millions de personnes déplacées de force. « La plus grande catastrophe humanitaire de l’hémisphère occidental », selon les Nations Unies. Cinq ans plus tard, comment cet Accord de Paix est-il effectivement mis en place, ou intentionnellement saboté par le gouvernement du président Ivan Duque ? Qu’est-ce qui avance ? Qu’est-ce qui reste en rade ? Pourquoi la violence reste-t-elle aussi prégnante sur certains territoires, avec des chiffres record d’assassinats de leaders sociaux et indigènes ? Du 29 novembre au 8 décembre, les humanités vont publier, en 14 épisodes, une enquête au long cours menée par la plateforme d’information Verdad Abierta (Vérité Ouverte). Une plongée passionnante dans les arcanes des mécanismes et outils cet Accord de Paix, avec de nombreux témoignages d’acteurs et témoins d’un processus complexe, entre espoirs et désillusions. En 23 portraits-citations, voici un bref aperçu de cette enquête à venir : « Que devons-nous et pouvons-nous vraiment dire au pays, dans une perspective de compréhension de ce qui nous est arrivé pour avoir atteint une telle dimension de destruction humaine ? » Le père jésuite Francisco de Roux, président de la Commission pour la clarification de la vérité. « Le processus de négociation avec le gouvernement a été principalement dû à l'enracinement, à l'autonomisation et à la lutte des femmes en Colombie qui, par le biais de leurs organisations, ont exercé une forte pression avec des propositions claires d'inclusion. » Manuela Marín, ex-combattante des FARC, membre du parti politique Comunes. « Si je dois y laisser la vie, je préfère que ce soit debout plutôt qu’à genoux ». Maydi Salceno, paysanne-militante, représentante de l'Association municipale des travailleurs de Piamonte, dans le Cauca colombien. « La démobilisation des FARC-EP n'a pas entraîné la présence intégrale de l'État dans les zones précédemment sous leur contrôle ». Michel Forst, rapporteur spécial de l'ONU sur la situation des défenseurs des droits de l'homme « La signature de l’Accord de Paix a généré beaucoup d'attentes et beaucoup de désir. (…) Avec le président actuel, l'Accord est déchiré en lambeaux.» Ana Deida Secué, leadere indigène du peuple Nasa. « Alors que dans le pays, on parlait de paix, dans nos territoires, les menaces, les assassinats sélectifs et les massacres sont vite revenus ». Juan Manuel Camayo, de l'Association des conseils indigènes du Cauca du Nord « La signature de l'Accord de Paix n’a pas résolu les problèmes structurels de disputes de territoires et de pouvoir. (…) L'accord de paix ne peut être mis en œuvre au coup par coup, car il est global. » Camilo González Posso, président de l’Institut d'études sur le développement et la paix (Indepaz) « il y a une dégradation en termes de types de violence contre les communautés civiles, qui sont plus durs que ceux qui existaient avant la négociation de paix ». Kyle Johnson, chercheur à la Fondation Conflict Responses. « La fin du conflit avec les FARC n'a fait que servir les intérêts des groupes du crime organisé. » Jorge Restrepo, directeur du Centre de ressources pour l'analyse des conflits. « Le Rapport final de la Juridiction pour la Paix devra reconnaître qu'il y a eu une criminalité d'État et qu’il ne s’agit pas d'événements isolés ou de brebis galeuses. » Adriana Arboleda, porte-parole du Mouvement national des victimes de crimes d'État. Exécutions « extra-judiciaires, faux positifs » : « Quand la juridiction Spéciale pour la Paix a avancé le chiffre de 6.402 cas documentés, cela a prouvé qu'il ne s'agissait pas de cas isolés ». Jacqueline Castillo, représentante des Mères de faux positifs de Soacha et Bogota. Photo Carlos Saavedra « Ce qui est en jeu, c'est la capacité de l'État colombien, à garantir des poursuites pertinentes, alors que nous parlons de centaines de milliers de victimes. » Maria Camila Moreno, directrice en Colombie du Centre international pour la justice transitionnelle. « Il est essentiel de reconnaître que tous les acteurs armés ont perpétré des violences sexuelles ; qu'il s'est agi d'une pratique intentionnelle et systématique, qui se nourrit du patriarcat et a affecté les femmes de manière ciblée. » Juliana Ospitia (au centre de la photo), de l'organisation Sisma Mujer « Dans le seul département d’Antioquia, par exemple, il y a 36.000 personnes qui sont toujours portées disparues à ce jour. L'un des grands problèmes de l'unité de recherche [des personnes disparues] est qu'elle n'a pas de stratégie de recherche claire » Diana Arango, directrice d'Equitas, une organisation qui se consacre à la localisation des personnes disparues. « Aujourd'hui, la Colombie est un meilleur pays pour les LGBT parce qu'il existe une structure étatique engagée dans la paix et que des espaces de participation ont été créés dans les territoires de conflit où, historiquement, nous ne pouvions pas être ou vivre ; même si, structurellement, la Colombie, en raison du manque d'engagement du gouvernement, continue d'être un pays où les préjugés, l'homophobie et la transphobie sont encore répandus. » Wilson Castañeda (au centre de la photo), d'Affirmative Caribe, défenseur des droits des personnes LGBT «Nous avons fini par participer à la fin du plan-cadre de mise en œuvre, entre les mois de septembre et décembre 2017, mais ce fut le résultat de la minga indigène et afro-descendante qui a bloqué la route panaméricaine et a forcé le gouvernement à nous faire participer au processus». Helmer Quiñones, coordinateur de l'équipe consultative de l'Instance spéciale de haut niveau avec les peuples ethniques. « Les effets sur les communautés indigènes ne se limitent pas à cinquante ans de conflit armé, mais plongent leurs racines dans une tradition de colonisation et d'exclusion des peuples et des communautés indigènes. » Feliciano Valencia, indigène Nasa et sénateur de la République pour le Mouvement alternatif indigène et social (MAIS). « Il est faux de dire que les peuples indigènes exigent que l'État achète et leur attribue des millions d'hectares, car nous avons déjà l'usage et la possession de nombreuses zones qui ne demandent qu'à être officialisées ». Camilo Niño, écologue, leader du peuple Arhuaco, secrétaire technique de la Commission nationale des territoires indigènes. « La garde indigène a reçu des bottes, des radios, des gilets. Des choses utiles pour l'usage quotidien, mais ce n'est pas suffisant pour affronter les dynamiques adverses qui existent dans nos territoires. » Edwin Mauricio Capaz, l'un des porte-parole du Conseil régional indigène du Cauca. « Si nous pouvons avoir des projets productifs, nous construisons la paix » Joverman Sánchez, ancien chef de la guérilla qui dirige un processus de réintégration sociale et économique dans le département d’Antioquia. « Ce gouvernement a déclaré dès le début qu'il n'était pas d'accord avec la substitution volontaire des cultures illicites et a dit qu'elle ne serait pas l'une de ses principales politiques dans la lutte contre la culture de la coca. Pour cette raison, il n'a pas alloué les budgets nécessaires au Programme de substitution volontaire des cultures illicites. (…) Ce qu’il faut, c'est un gouvernement qui ait la capacité de comprendre que les paysans ne sont pas des criminels, qu'ils sont des sujets de droit et qu'il faut allouer un budget pour les sortir de la situation dans laquelle ils se trouvent actuellement. » Arnobis Zapata, porte-parole de la Coordination nationale des cultivateurs de coca, de pavot et de marijuana. « Ceux qui ont porté la bannière d'une meilleure qualité de vie sont les leaders sociaux. Ils et elles continuent à être assassinés parce qu'ils ont des revendications justifiées ». Diana Sanchez, directrice de l'association MINGA. « Beaucoup de sang a été versé, et lorsque nous regardons où nous en sommes maintenant, nous ne trouvons pas de réponses. Nous risquions nos vies pour un changement et ils sont venus inventer un accord de paix pour un changement et au lieu d'avancer, nous avons reculé. » Yulieth Villa, 30 ans, ex-combattante des FARC.

Des images pour faire hospitalité

Des images pour faire hospitalité

Face aux discours rances de stigmatisation et d’exclusion, donner chair à d’autres représentations des réalités complexes des migrations. Projections et débats : les rencontres Images migrantes (cinéma et migrations) en Auvergne-Rhône-Alpes font halte jusqu’au 29 novembre au Château de Goutelas, dans la Loire. Quand cessera-t-on de regarder un migrant comme un étranger que rien ne retient auprès de nous, puisqu’il devrait simplement ne pas être là ? Il faut faire cesser le trouble, celui qui conduit à l’exclusion cultivée par une opposition binaire : victimes d’un côté, délinquants en puissance de l’autre (principe du tiers exclu) Ce trouble est lié à nos représentations, il faut les interroger, les (re)mettre en question collectivement. C’est précisément le propos du réseau Traces (Histoire, mémoires et actualité des migrations en Auvergne-Rhône-Alpes) dans la deuxième édition des rencontres Images migrantes avec le parrainage de la Délégation Interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT. Durant tout l’automne, jusqu’en décembre 2021, tout un chacun peut assister à de nombreuses projections, associées à des conférences ou des débats dans différents lieux de la région Auvergne-Rhône-Alpes. (Programme détaillé ICI) Ces Images migrantes associent dans une réflexion commune des artistes et des chercheurs et chercheuses : la projection de films offre un support commun pour creuser avec le public les problématiques qui entourent les réalités complexes des migrations. Mireille Delmas-Marty participera à une rencontre-conversation au Château de Goutelas, le 27 novembre à 16 h 30. Regards sur l’hospitalité est un des temps forts de ce programme organisé jusqu’au lundi 29 novembre par le Centre culturel de rencontres du château de Goutelas dans la Loire (Voir ICI notre article sur le webinaire «Quand la solidarité devient un délit : les limites de l’hospitalité» qui y a été organisé le 23 novembre dernier) (lien vers texte précédent sur Goutelas). Ce temps fort vient en continuité des journées qui avaient eu lieu en 2020 (virtuellement) et en 2019 à Goutelas sur le thème L’hospitalité par les migrations. Artistes et chercheurs y étaient invités pour favoriser un partage d’expériences en relation avec des expositions et conférences, accueillant ainsi l’anthropologue Michel Agier pour un dialogue avec Mireille Delmas-Marty (voir VIDEO ICI).Professeure émérite au Collège de France et membre de l'Académie des sciences morales et politiques, Mireille Delmas-Marty participera à nouveau cette année, samedi 27 novembre à 16 h 30, à une rencontre-conversation avec Camille Schmoll, géographe, Guillaume Le Blanc, philosophe et écrivain, Sébastien Thiéry, politologue, coordinateur des actions du PEROU (Pôle d’exploration des ressources urbaines), et Philippe Hanus, historien, coordinateur de l’ethno-pôle « Migrations, Frontières, Mémoires ». Organisés avec le Réseau Traces, ces Regards sur l’hospitalité sont avant tout l’occasion « d’échanger autour des migrations, de l’hospitalité et de leurs imaginaires ». Films sur pellicule ou en vidéo (fictions, documentaires, cinéma d’animation), installations vidéo ou créations collectives : tous les formats, d’hier et d’aujourd’hui, seront proposés en partenariat avec le Cinéma L’Entract’ de Boën sur Lignon, le Gran Lux à Saint Etienne, le festival du court métrage de Clermont-Ferrand, les associations d’aide aux migrants de la Loire et le Barreau de Lyon. Dès le mardi 23 novembre, le Barreau de Lyon organisait avec le centre culturel de Goutelas un webinaire (Lire ICI) consacré au droit de solidarité qu’il faut âprement défendre suivant un principe de fraternité affirmé dans la constitution française, reconnu par les conventions internationales et sans cesse remis en cause par l’oubli de la déontologie policière, par des procédures judiciaires, y compris appels ou pourvois en cassation à répétition. Le métier de la défense retrouve tout son sens pour des avocats (souvent des avocates) militant.es qui apportent leur appui en aidant bénévoles ou personnes migrantes à résister dans un maquis de textes juridiques, « quand la solidarité devient un délit ». En introduction à ce webinaire, la réalisatrice Muriel Cravatte a présenté son documentaire Demain est si loin (2020, France, 1h28), qui témoigne de « ce qu’il advient, passée la frontière, de personnes migrantes qui arrivent clandestinement sur le territoire », ici lors de leur arrivée dans le Refuge Solidaire de Briançon.Le film a été projeté jeudi 25 à Boën et le sera dans différents lieux de la région Auvergne Rhône Alpes dans la programmation d’Images migrantes. De plus en plus de documentaires et fictions se tournent vers une dimension plus intime des réalités de la migration : laisser ses proches au pays, braver les éléments, avoir risqué sa vie et avoir vu d’autres personnes mourir, subir des maltraitances de tous types. Passée la frontière, s’annonce un dédale administratif et des conditions de vie précaires. Cette précarité est aussi le lot des bénévoles solidaires qui viennent en aide aux exilés et veulent continuer à agir. Le programme des rencontres Images migrantes est une invitation à faire circuler ces images et les réflexions qu’elles suscitent. Le recours à la poésie côtoie aussi des formes, un peu austères peut-être, recherchant une représentation “juste” de situations parfois inextricables. Ces démarches artistiques peuvent nous entraîner nous aussi à plus de justesse dans notre regard, à plus de justice. Isabelle Favre Illustration en tête d’article : scène du film Midnight Traveller, de Hassan Fazili (2019). Regards sur l’hospitalité, du 25 au 29 novembre au Château de Goutelas (Marcoux) et au cinéma L’Entract (Boën-sur-Lignon). Et aussi, en lien avec Images migrantes : Ce samedi 27 novembre, à Valence, une journée autour des films du cinéaste franco-iranien Bijan Anquetil, en sa présence. Festival Itinérances tsiganes, jusqu’au 7 décembre, en Auvergne-Rhône-Alpes. https://itinerancestsiganes.com/ Par ailleurs, la CIMADE lance une campagne de dons : « Face à l’intolérable, donner c’est résister » « Refuser l’invisibilité, déjouer les obstacles, continuer de travailler, tenir le coup, défendre des droits humains… ». A suivre ICI.

Le Chili en route vers le mariage gay

Le Chili en route vers le mariage gay

24/11/2021, par la rédaction des humanités. L’union civile entre personnes du même sexe y était autorisée depuis 2016, mais pas le mariage. 24 heures après le premier tour de l’élection présidentielle qui a vu le candidat d’extrême droite, José Antonio Kast arriver en tête, les députés chiliens ont approuvé hier, par 101 voix pour, 30 contre et 2 abstentions, le projet de loi dit de « mariage égalitaire », qui reconnaîtrait enfin le mariage entre personnes du même sexe, leur donnant par exemple le droit d’adopter. Le projet de loi doit à présent être approuvé par le Sénat pour être définitivement entériné. Dans un pays très majoritairement catholique (à près de 90%), ce n'est pas une mince (première) victoire pour les mouvements LGBT qui se battent depuis des années. Le Chili rejoindrait ainsi l'Argentine (2010), l'Uruguay et le Brésil (2013), la Colombie (2016), l’Equateur (2019), le Costa Rica (2020) et une partie du Mexique (à partir de 2009). En janvier 2018, la Cour Interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) avait exhorté les pays d’Amérique latine à reconnaître le mariage gay. Par ailleurs, l’Assemblée constituante présidée par l’universitaire Mapuche Elisa Loncon poursuit ses travaux. La délibération publique fait partie de ses engagements. Depuis hier et pour toute la semaine, cette Assemblée constituante se tient dans la région du Biobío, au centre du Chili, la troisième plus peuplée après la région métropolitaine de Santiago et Valparaíso. Lors de son discours inaugural, devant la célèbre fresque murale de Gregorio de la Fuente « Historia de Concepción », Elisa Loncon a déclaré : « nous sommes un pays de mémoire. Et nous sommes un pays avec une grande mémoire antérieure, car ici, dans cet espace [faisant allusion à la fresque de Gregorio de la Fuente], nous pouvons voir les nations qui existaient avant l'État du Chili ». Lo coalition d’extrême droite rêve de dissoudre cette Assemblée constituante, mais si son candidat est arrivé en tête lors du premier tour de la présidentielle, elle ne compte que 14 député.e.s (sur 155) et 1 seul sénateur (sur 50) à l’issue des élections législative et sénatoriale qui se déroulaient en même temps que la présidentielle. Photo en tête d'article : Lors de la Gay Pride (marcha del orgullo) en 2019 à Santiago de Chile. Photo Alberto Valdes / EFE.

Face au délit de solidarité

Face au délit de solidarité

Duke Ellington y avait séjourné en 1966 et lui a dédié une composition pour « tous les hommes de bonne volonté qui œuvrent pour un monde plus juste et plus beau ». Centre culturel de rencontre dédié à l’humanisme, au Droit et à la création, partenaire du festival Images migrantes en Auvergne - Rhône-Alpes, le château de Goutelas, en Forez, organisait ce 23 novembre un webinaire avec l’Ordre des avocats du barreau de Lyon et l’Observatoire lyonnais des libertés publiques : «Quand la solidarité devient un délit : les limites de l’hospitalité». Nous en avions parlé dans Les humanités (ICI) : tout début octobre 2021, le château limousin de Nedde (entre Eymoutiers et l’île de Vassivière en Haute-Vienne) accueillait les États Généraux du Posturbain. Ce bel ensemble Renaissance avait été aménagé vers 1600 sur une bâtisse médiévale. Vers 1960, il était en ruines et a été reconstruit grâce au maire de la commune André Lecuyre, au milieu d’un nouveau village de vacances (VVF). En dehors des périodes estivales, il peut désormais accueillir groupes, assemblées et la vitalité de leurs débats. Une poule sur un piano De l’autre côté du Massif central, dans le Forez, le château de Goutelas est comme le frère jumeau de celui de Nedde. Egalement construit à la Renaissance sur une maison forte médiévale, embelli au 18e siècle, il avait finalement été transformé en ferme qui elle aussi menaçait ruines vers 1960. Alors S’est alors engagé un fabuleux projet de restauration, dont l ‘état d’esprit imprègne encore les lieux, devenus en 2017 Centre culturel de rencontre, un label reconnaissant des activités effectives de longue date pour « l’humanisme, le Droit et la création ». Teaser de « Une poule sur un piano », documentaire de Laurent Lukic sur la venue de Duke Ellington au château de Goutelas, en février 1966. Il y a soixante ans, dès 1962, s’activaient bénévolement au débroussaillage et aux travaux de déblaiement paysans et ouvriers, artistes et intellectuels autour d’une grande figure du combat pour les droits humains, l’avocat lyonnais Paul Bouchet. Le dynamisme de ce projet collectif est notamment symbolisé par la venue en 1966 de Duke Ellington pour un concert. (Lire ICI) Le Duke resta trois jours : il consacrera un chapitre à son séjour dans sa biographie Music is my mistress après avoir composé une Goutelas suite en six mouvements dédiée à « tous les hommes de bonne volonté qui partout, comme à Goutelas en Forez, œuvrent pour un monde plus juste et plus beau ». Humanisme et droits humains dans les paysages du Forez Un des principaux fils conducteurs des projets de Goutelas est le Droit et ce qu’il engage d’ouverture sur le monde et la culture, sur la citoyenneté. Dès la Renaissance, Jean Papon, initiateur de la construction du château était juge royal du Forez et œuvrait pour « l’humanisme juridique ». Il était l’ami d’Honoré d’Urfé, auteur du premier roman-fleuve de la littérature française, au succès considérable dans l’Europe entière : L’Astrée. Parmi les lieux réels de l’intrigue figure Goutelas : on n’y a pas oublié la portée littéraire, philosophique et paysagère de cette œuvre. Elles parvinrent […] au bocage, qui étant plus relevé que la maison découvrait encore mieux toute la plaine, de sorte qu'il n'y avait repli ni détour de Lignon, depuis Boën d'où il commençait de sortir de la montagne, jusques à Feurs, où il entrait en Loire, qu'elles ne découvrissent aisément. Cette représentation fut si sensible à la feinte Alexis, qu'elle ne put s'empêcher de dire tout haut, Ha mes tristes yeux comment souffrez vous sans mort la vue de ces rives heureuses, où vous laissâtes par mon départ tout votre contentement ! (L’Astrée, tome II, livre 10) Tenir parole, art de l’hospitalité À travers Paul Bouchet, devenu Conseiller d’État en poursuivant ses activités militantes (par exemple à la Présidence d’ATD Quart monde) jusqu’à son décès en mars 2019, avec sa compagne Mireille Delmas Marty qui poursuit leur action, l’humanisme juridique de Goutelas est toujours vivace. Au milieu d’innombrables colloques, conférences, rencontres (par exemple, le paysage en mouvement, avec Gilles Clément en 2017), le château accueille aussi des mariages et autres festivités familiales pour être ouvert à tous les habitants de la région. L’hospitalité ici n’est pas un vain mot, mais au contraire un sujet de réflexion, d’échanges et de création artistique. Le Centre Culturel de Rencontre s’associe depuis plusieurs années au festival Images migrantes, avec ses projections, rencontres, spectacles organisées dans l’ensemble de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Cette année, Images migrantes se déroule du jeudi 25 au lundi 29 novembre (publication à venir dans Les humanités). À Goutelas, on va renouer avec l’expérience collective de visionner des films et d’en parler. Quand la solidarité devient un délit : les limites de l’hospitalité. Mais l’écosystème Goutelas affirme sa biodiversité en organisant un webinaire ce mardi 23 novembre de 12h à 14h, « Quand la solidarité devient un délit : les limites de l’hospitalité. » Ce webinaire programmé en partenariat avec l’Ordre des avocats (barreau de Lyon) et l’Observatoire lyonnais des libertés publiques est accessible à tous sur la page facebook « Château de Goutelas » (Enregistrement de ce webinaire à retrouver sur la page Facebook du Barreau de Lyon : https://www.facebook.com/Barreaulyon/videos/2933181013610241) Antoine Jeammaud, de l’association du Château de Goutelas, professeur de droit honoraire de l’Université Lumière Lyon 2 animait le débat entre Danièle Lochak,professeure émérite de droit public à l’Université Paris-Nanterre et militante de la défense des droits de l’homme, Sabah Rahmani, avocate, Muriel Cravatte, réalisatrice du film documentaire Demain est si loin (2020). Pour ce film, Muriel Cravatte a vécu de longs mois au plus près du terrain et des habitants du briançonnais. Dans une démarche solidaire et artistique, elle témoigne de ce qu’elle a découvert : « A la frontière franco-italienne, près de Briançon, en dépit des lois sur l’asile et des droits humains, les réfugiés qui tentent d’entrer en France se font refouler par les autorités. Le territoire du briançonnais résonne comme un miroir de notre société, où l’humanité est du côté des citoyens, alors que la répression et le déni des droits proviennent de représentants de l’État. Il reflète dans une zone circonscrite ce qui se passe plus largement à l’échelle nationale ou européenne. Après un premier séjour comme bénévole au Refuge Solidaire de Briançon, la nécessité de filmer m’est apparue. Je voulais témoigner de ce qui se passait ici et maintenant. » Avec d’autres partenaires comme Sciences Po Lyon, Goutelas avait aussi organisé, en janvier et février 2021, trois webinaires précédés d’une intervention artistique sur le thème « Nos libertés confinées » (1. L’effacement du citoyen, 2. Le droit à la santé plus fort que les libertés fondamentales ? 3. Retrouver le chemin des libertés). Autre sujet, ô combien actuel ! Isabelle Favre Photo en tête d’article : Demain est si loin, film de Muriel Cravatte.

Poutine liquide la mémoire

Poutine liquide la mémoire

La principale organisation de défense des Droits de l’homme en Russie est dans le viseur du Kremlin. Le tribunal de Moscou statue aujourd’hui et jeudi 25 novembre sur sa dissolution. Que Poutine ne soit pas un grand ami des Droits de l’homme, on savait déjà. Ce mardi 23 novembre, le tribunal de Moscou instruit une plainte du Parquet général de la Fédération de Russie, qui demande l’interdiction de l'organisation de défense des droits de l'homme la plus respectée du pays, Memorial International. Memorial International se consacre principalement à la mémoire de ceux qui ont été persécutés dans les goulags de l'ancienne Union soviétique. Aujourd'hui, les procureurs s'apprêtent à liquider les archives et le centre des droits de l'homme de l'organisation. Les audiences ont été fixées aux 23 et 25 novembre. Le Kremlin accuse à la fois Memorial international d’ « apologie de l’extrémisme et du terrorisme » , et surtout d’avoir enfreint la loi sur les « agents étrangers ». Adoptée en 2012, cette loi oblige toutes les organisations non gouvernementales qui reçoivent des fonds internationaux à s’enregistrer en tant qu’« agents étrangers ». De nombreuses ONG ont déjà été persécutées ou interdites au nom de cette loi draconienne. Vendredi dernier, le Bureau des droits de l’homme de l’ONU a dénoncé les poursuites contre Memorial Center et a invité les autorités russes à « abolir la loi sur les « agents étrangers » ou à la modifier afin qu’elle soit conforme aux obligations internationales du pays en matière de droits humains ». Svetlana Alexievitch appelle à défendre Memorial International. Photo Maxim Malinovsky / AFP Les activistes et les dissidents russes considèrent la menace qui pèse sur Memorial International comme un moment décisif pour les penseurs indépendants en Russie. « Aux yeux du pouvoir, Memorial est un témoin dangereux. Défendre Memorial aujourd'hui, c'est défendre chacun d'entre nous. Afin de ne pas essayer d'entendre, la nuit, des bruits de pas dans l'escaliers, comme le font les Biélorusses depuis un an », écrit l’écrivaine et prix Nobel Sveltana Alexievitch. « Un témoin dangereux » : les attaques du Kremlin contre Memorial International alors que cette ONG a relayé et prolongé une enquête du journaliste Denis Korotkov sur les agissements du groupe Wagner, une armée privée de mercenaires travaillant pour le compte de la Russie. « On les retrouve dans plusieurs pays où ils sont employés pour, officiellement, gérer la sécurité », écrivait Amnesty International en septembre dernier. « Certaines de leurs exactions ont atteint un tel degré de violence que les plus hautes instances internationales s’en inquiètent. En particulier depuis que des journalistes ayant cherché à enquêter sur cette armée occulte ont été assassinés. » Cette armée privée de 2 500 à 5 000 mercenaires, selon les sources, intervient depuis 2014 sur les zones de conflit où la Russie a des intérêts stratégiques. Avec les sécessionnistes du Donbass, en Ukraine. Avec les troupes de Bachar al-Assad, en Syrie. Depuis 2017, ils aident le président centrafricain Touadéra à combattre une rébellion et participent en Libye aux guerres du maréchal Haftar contre le gouvernement de Tripoli. Plusieurs ONG (dont Memorial) les accusent de commettre des tortures, des exécutions ou des viols, contre des civils, dans des zones de conflit. Malgré les preuves des liens entre cette armée de mercenaires et le gouvernement russe fournies par Denis Korotkov, le Kremlin répond par un laconique « Wagner n’existe pas » (article complet à retrouver sur le site d’Amnesty International). Circulez, il n’y a rien à voir. Page Facebook de Mémorial-France : https://www.facebook.com/MemorialFr Sur Twitter : https://twitter.com/france_memorial VIDEO (en anglais) Conférence de presse de Memorial Center, à Moscou, le 18 novembre 2021 (1 h 45’)

Le Chili à pile ou face

Le Chili à pile ou face

Gauche ou extrême-droite ? Deux ans après l’énorme mouvement social de 2019, l’avenir du Chili se joue dans les urnes, ce dimanche 21 novembre. Présidentielle, mais aussi législatives et sénatoriales, où pourraient émerger des candidat.e.s indépendant.e.s, comme Fabiola Campillai dans la banlieue de Santiago, une ouvrière qui a perdu la vue suite à un tir de la police. Gabriel Boric (photo en tête d’article), 35 ans, sera-t-il le prochain président du Chili ? Le premier tour de l’élection présidentielle a lieu ce dimanche 21 novembre. Figure du mouvement étudiant de 2011, qui visait à obtenir la gratuité de l'éducation, Gabriel Boric a remporté la primaire de la gauche face au candidat du Parti communiste. Son programme est axé sur le renforcement des droits des travailleurs et les réformes sociales : par exemple, remplacer le système de retraite privé par un système public et instaurer une assurance maladie universelle. En France, la plupart des médias le présentent comme candidat d’une gauche « radicale » !!! C’est bizarre, le régime ultra-libéral et répressif du président sortant, le milliardaire Sebastian Pinera, n’est jamais qualifié par ces mêmes médias de « radical »… Dans les sondages (assez peu fiables au Chili), Gabriel Boric est donné en tête, devant un candidat d’extrême-droite, l’homme d’affaires et multimillionnaire José Antonio Kast. Climatosceptique, opposé à l’avortement, mais en faveur de l’amnistie des militaires condamnés pour des tortures ou assassinat commis sous la dictature, il a mis la lutte contre la criminalité et l’immigration en tête de son programme. Issu d’une famille allemande qui a immigré après la seconde Guerre mondiale, son père était officier de la Wehrmacht pendant le IIIème Reich. Et son frère, Miguel Kast, a été nommé directeur de la Banque centrale du Chili sous le règne de Pinochet. Un sacré pédigrée ! José Antonio Kast ne souhaite évidemment pas prolonger les travaux de l’Assemblée constituante, chargée de rédiger une nouvelle Constitution pour le Chili, qui tournerait une fois pour toutes les pages des années de dictature. En mai dernier, les élections pour cette Assemblée constituante ont enregistré une surprenante percée surprise des listes de candidats indépendants (Lire ICI), et c’est une universitaire Mapuche, Elisa Loncon, qui en a été élue présidente (Lire ICI). Entre Gabriel Boric et José Antonio Kast, le « dossier Mapuche » est un point de clivage on ne peut plus tranchant. Alors que l’actuel gouvernement chilien a décrété l’état d’urgence, avec déploiement de militaires, dans la région d'Araucanie, où le peuple Mapuche réclame la restitution de ses terres, Gabriel Boric propose d'expulser les entreprises transnationales des terres revendiquées par les Mapuches. Sans surprise, le candidat d’extrême-droite réclame pour sa une militarisation encore plus sévère de la région. Parallèlement à l’élection présidentielle se tiennent aussi des élections législatives et sénatoriales. RFI met ainsi un avant une candidate indépendante, « hors du commun dans le paysage politique chilien ». Non seulement parce que c’est la première fois qu'une femme d'un quartier populaire au Sud de Santiago est candidate au Sénat, mais parce que Fabiola Campillai, ouvrière, a été rendue aveugle par des tirs de la police il y a deux ans, en plein mouvement social contre les inégalités. Fabiola Campillai se bat pour une vie digne : « de meilleures retraites pour les personnes âgées, car elles touchent des pensions misérables aujourd'hui. Un meilleur système de santé, car personne ne s'occupe des listes d'attente très longues ici. Et puis une meilleure éducation : ce n'est pas possible que les jeunes se retrouvent endettés pendant des années à cause de leurs études ». Elle qui a perdu la vue, le goût et l’odorat dit aux électeurs.trices : « Vous serez mes yeux, je serai votre voix ». (A lire sur le site de RFI)