Faire école, depuis la nuit

“Faire école” une nuit d’été, dans et hors les murs, à travers une démarche d’éducation aux territoires et de sensibilisation à l'environnement et à la biodiversité : le Festival des humanités s’associe à la Nuit des écoles, initiative lancée par l’association Faire école ensemble, dont la première édition se déroulera dans toute la France du 21 au 28 août. « C'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière » écrivait Edmond Rostand. Pendant de longues semaines, les écoles de la République ont été plongées dans la pénombre. Les enfants de tous âges ont été privés de leurs salles de classe et de leurs cours de récréation, tout comme de la relation vivante avec leurs enseignants et leurs camarades de classe. Malgré un travail exceptionnel des enseignants et des personnels de l’éducation nationale pour s’adapter et maintenir un lien avec l’école, cette période laissera des traces pour nombre d’élèves, notamment chez les plus vulnérables. Au prix de normes et de contraintes sanitaires qui ont exigé, de la part des personnels enseignants et encadrants, un surcroît d’attention et de travail, les écoles ont progressivement rouvert leurs portes depuis le 11 mai. Mais cette « petite rentrée » n’aura été qu’une parenthèse, une première reprise de contact. Et personne ne sait encore très précisément dans quelles conditions les établissements scolaires pourront aborder la rentrée de septembre. Paradoxalement, c’est parfois lorsqu’elles s’absentent que l’on vient à ressentir la profonde nécessité de certaines institutions. L’éclipse du temps et de l’espace scolaires, provoquée par la crise sanitaire, a fait sentir à quel point l’école était un pilier de la société, un bien commun fragile dont nous devons prendre soin, au même titre que les établissements de santé publique. Dans la tempête, les marins ont besoin de boussole et de phares qui les guident. En ces temps de ruptures et de bouleversements, l’école doit rester cette boussole, ce phare de la connaissance partagée. Il faut que l’école de la République joue, pleinement, son rôle d’école de la res publica : ce qui nous fait tenir ensemble, au-delà de nos différences géographiques, sociales, générationnelles, culturelles, etc...« Sans éducation, l’enfant est orphelin », dit un proverbe français. Et le biologiste et généticien Albert Jacquard ajoutait « L’objectif de toute éducation devrait être de projeter chacun dans l’aventure d’une vie à découvrir, à orienter, à construire. (…) L’école n’est pas seulement le lieu où on apprend du savoir ; c’est un lieu où on apprend à échanger. ». L’école n’est pas un univers clos, distinct et isolé de la société mais au contraire une entité ouverte et intégrée au sein de la Cité. L’école est l’affaire de tous : élèves, enseignants, parents, collectivités, associations, citoyens-habitants, etc. Il nous semble prioritaire de faire vivre l’intelligence collective pour une école revivifiée et repensée en profondeur comme un écosystème interdépendant avec d’autres dimensions géographiques (urbains, péri-urbains, ruraux), socio-économiques, culturelles et aujourd’hui, ô combien, écologiques. Telle est l’intention de la première édition de la « Nuit des écoles », organisée du 21 au 28 août sur l’ensemble du territoire hexagonal et ultramarin. Explorer son territoire à la tombée du jour avant de retrouver l’école le temps d’une soirée. Faire école buissonnière, dans la nuit et avec la nuit. Apprendre ensemble du territoire, sous la forme de balades en petits groupes à la découverte de leur milieu de vie en ville et à la campagne, qui convergeront pour une veillée au sein de l’école, avec des temps de rencontres, de transmission et de convivialité s’appuyant sur les matériaux et témoignages recueillis. Relier les écoles, les associations, les jeunes et les citoyens-habitants autour d’un projet pédagogique ouvert et convivial. À l’école de la nuit, nous faisons le pari de la balade et de l’aventure collective pour participer à ré-ouvrir les portes de l’école et refaire société. Pour favoriser les connections entre des territoires trop souvent cloisonnés, chaque école de ville pourra être jumelée à une école rurale. L’initiative de cette « Nuit des écoles » s’appuie sur l’alliance d’acteurs issus de l’éducation, des sciences, du développement durable, de l’éducation populaire, des collectivités locales, avec le concours du ministère de l’Éducation Nationale pour faciliter la mise en œuvre de toute action locale. De nombreuses écoles et communes ont déjà montré leur intérêt pour l’initiative. Nous appelons toute personne intéressée à contribuer à cette dynamique, et à faire œuvre commune, à l’orée de nouveaux alliages entre écoles et territoires. S'inscrire (école, association ou collectif) : : http://nuit-des-ecoles.org/post/
Rejoindre la communauté :  https://www.facebook.com/groups/3066277566785973/
Carte des manifestations : http://nuit-des-ecoles.org/cartedesmanifestations/ Premiers signataires : Rodrigo Arenas et Carla Dugault (co-présidents de la FCPE), Damien Berthiller (Président du Réseau français des villes éducatrices) ,Patrick Chamoiseau (écrivain), Marc Delmotte (chercheur en sciences du climat), Etienne Butzbach (Vice-président de la Ligue de l’Enseignement),  Luc Gwiazdzinski (géographe), Jean Jouzel (climatologue, membre de l’académie des sciences), Vincent Lena (coordinateur du programme “Cités Educatives”), Pascale Laborier (Professeure de science politique),  Philippe Meirieu (professeur émérite en sciences de l’éducation), Mona Ozouf (historienne), Christophe Prochasson (Président de l’Ehess),  Gilles Rabin (Directeur de l'innovation du CNES), Dominique Schnapper (Sociologue), Sébastien Turpin (coordinateur nationale de Vigie-Nature), Patrick Weil (historien), Philippe Watrelot (enseignant),  Chris Younes (philosophe). Raberh Achi (chercheur en science politique),  Jean-Marc Adolphe (journaliste-essayiste),  Frédérique Alexandre Bailly (directrice de l’Onisep),, Stéphane Audoin-Rouzeau (historien),  Hervé Baronnet (enseignant),  Alexandre Benassar (Président du réseau des Tiers-lieux Edu),  , Xavier Boissarie (designer), Barbara Bouley (artiste), Bruno Boussagol (metteur en scène),  Antoine Burret (sociologue), , Priscilla De Roo (Economiste, urbaniste), Albert Dichy (directeur littéraire), Isabelle Favre (géographe), Angélique Figari (Présidente Maison de l’Apprendre), Déborah Furet (chargée de mission, Ehess), Hélène Gadenne (citoyenne-écologue), Benjamin Gentils (citoyen), Greg Germain, (Acteur, Réalisateur), Thomas Germain (citoyen), Sarah Gourfink (enseignante), Nolwenn Guillou (directrice d’école),  Antoine Henry (chercheur en sciences de l'information), Frédéric Hocquard (maire-adjoint de Paris en charge du tourisme et de la vie nocturne), Christine Kiehl (Maître de conférence en Art dramatique et théâtre anglophone), Pascale Laborier (Professeure de science politique),  Lysiane Lagadic (designer-chercheur),  Nicolas Loubet (citoyen-parent), Christine Lecomte (architecte), Pierre Mathiot (directeur de Sciences Po Lille), Gilles Malatray (paysagiste sonore), Jean-Paul Manganaro (essayiste, traducteur), Valeria Marcolin (Culture et développement), Paul Marchesseau (designer) Christophe Noullez (enseignant), Jean-Bernard Ouedraogo (Sociologue), Mona Ozouf (historienne), Jeanne Poitevin-Carasso (metteure en scène), Mikhael Pommier (designer-chercheur), Rémy Seillier (France tiers-lieux), Sophie Ricard (architecte), Jérôme Saltet (co-fondateur du groupe Playbac),  Bruno Tackels (philosophe), Olivier Turquin (géographe), Faizal Zeghoudi (chorégraphe).

8 août / Dunières [43] / Danse, contes et safran

A l'est du Velay, dans le département de la Haute-Loire en Auvergne, la commune de Dunières voit sa population baisser depuis le début des année 1980. Elle compte aujourd’hui un peu moins de 2.800 habitants. Aux XVIIeme et XIXe siècle, jusqu’en 1914, Dunières vivait principalement du moulinage de la soie, avec plusieurs usines de tissages, et deux lignes ferroviaires, abandonnées à partir de 1940. Non loin de là, s’est installée la danseuse et chorégraphe Fanette Chauvy qui cultive projets et relations avec son environnement comme, en 2019, « Entre deux lumières », déambulation chorégraphique sur le site de l’Abbaye de La Chaise-Dieu. Dans l’élan du festival des humanités, elle invite le samedi 8 août, avec un collectif d’artistes, à cheminer en contes et moments dansés, entre deux hameaux : la Bruyère Basse et la Villette. La conteuse Marie-Pierre Touron, la comédienne Carole Gentil, la chanteuse et musicienne Fenja Abraham, et la danseuse Adèle Duportal seront les vigies de ce parcours, qui fera aussi halte avec Catherine Morellon, une archiviste de métier qui s’est lancée en 2017 dans la culture de safran biologique (Lire ICI). Photo : Rachel Rey / LE BRUIT DE L'INSTANT, à La Pinatelle du Zouave, juillet 2020. Samedi 8 août, de 11 h à 19 h, à Dunières [43]. Rendez-vous à 11 h au hameau Bruyère basse. ( sur Facebook : https://www.facebook.com/gradiva1997 )

#2 Lettre de Vallorcine

Et maintenant ? Maintenant, c’est déjà hier ; maintenant, c’est peut-être demain. Voilà une quinzaine de jours que le site des humanités a été mis en ligne, porté par quelques « actes inauguraux », du Burkina Faso à la Luzège, du Lauragais (Cenne-Monnestiés) au Brésil, etc. En ce moment-même, un « atelier des humanités » se tient, à la bonne franquette, dans le cadre hospitalier de la Nuit des Ours, à Vallorcine (Haute-Savoie), festival atypique (mais au fait, que serait un festival « typique » ?) enraciné dans son territoire. Comme le dit son initiateur, Bruno Boussagol, dans un entretien vidéo pour le site des humanités, « on a forgé l’expression « arts du chemin » et on s’y tient. » « Pour des raisons géographiques, météorologiques, économiques et historiques, les habitants de la commune de Vallorcine ont toujours dû résister aux intempéries et aux aléas de l’histoire en inventant des stratégies pour arriver à leurs fins sur cette terre d’accueil, de passage et de migration. (…) Les concepteurs de la Nuit des Ours œuvrent en tenant compte des valeurs de transmission, de co-développement, d’intégration douce, d’excellence artistique et de respect d’une nature qu’ils chérissent. Tout en mettant en valeur le patrimoine, ils s’inscrivent dans les courants contemporains en pratiquant « les arts du chemin » et en accueillant des spectacles singuliers. » Parallèlement à l’atelier des humanités, se déroulent d’autres ateliers qui précèdent les spectacles et concerts prévus les 5 et 6 août, sous la généreuse lumière de la lune, en pleine montagne. Avec Julia Vitry, on peut collecter des éléments naturels (végétaux, pierres, etc.) et réaliser des œuvres éphémères le long des chemins. Jeunes et moins jeunes peuvent s’initier au journalisme avec l’équipe de Radio Globule, qui émet dans la vallée. Ou encore : concilier yoga et montagne avec Xavier Dunand ; s’initier au taïko, tambour japonais, avec Yumi Celia et Alison Roe, ou bien aux percussions italiennes avec Massimo Laguardia ; danser dans la nature avec Andrea Sitter ; composer des haïkus, ou participer à un atelier d’écriture « sur la trace des ours » ; apprendre à décrypter l’histoire du paysage avec l’anthropologue Michela Zucca, etc. Ce mardi 4 août en début d’après-midi, le paysan conteur Christian Grenouillet invite à une balade botanique à la découverte des plantes rebelles. Autant de « micro-évènements » qui forment une constellation en actes, comme le préconise la charte-manifeste du festival des humanités, « plateforme de pratiques, d'initiatives et d'événements souhaitant se relier, se fédérer, se mutualiser, afin de faire intelligence collective. » A l’orée de chemins croisés, mettre à l’œuvre le « rassemblement des possibles ». Cela suppose quelques menus moyens (le financement participatif reste à l’ordre du jour : ICI), pour que le site des humanités puisse grandir, et soit en capacité de relier et fédérer de multiples graines d’horizons.

5 & 6 août / La Nuit des Ours / Vallorcine [74]

La nuit des ours est la seconde édition d'un festival organisé par Bruno Boussagol à Vallorcine, en Haute-Savoie, qui aura lieu du 5 au 6 août prochain. Voir le programme et interagir sur la page Facebook du Festival : https://www.facebook.com/bbousagol https://www.helloasso.com/associations/la-nuit-des-ours/

#0 Nous sommes commande publique

CHARTE DES HUMANITÉS Préambule Le festival des humanités est né d'un désir collectif de réinvention d'une politique de la culture, ancrée sur les territoires. Cette initiative regroupe des artistes, des acteurs culturels, des militant.e.s associatifs.ves, des citoyen.ne.s, dont certain.e.s engagé.e.s de longue date dans des actions artistiques, culturelles, écologiques, sociales, etc. A partir d'expériences passées et/ou en cours, une réflexion commune s'est engagée, face à la crise sanitaire liée au COVID-19 et à ses conséquences sociales, économiques, et culturelles, pour dégager des propositions qui puissent répondre au « devoir de réinvention ». Le festival des humanités s'affirme comme plateforme de pratiques, d'initiatives et d'événements souhaitant se relier, se fédérer, se mutualiser, afin de faire intelligence collective. Nous sommes ce que
nous ne sommes pas Le festival des humanités n'est pas un label, c'est un ralliement. Le festival des humanités n'appartient à personne en particulier, c'est une œuvre collective. Le festival des humanités ne dépend d'aucune institution, il ne cesse de se constituer. Le festival des humanités ne se place sous aucune tutelle il affirme un droit d'invention sans entrave. Le festival des humanités ne vise pas la « conquête de nouveaux publics »,  il échappe à la logique du remplissage. Le festival des humanités entend dépasser la notion de « démocratisation culturelle », et cultiver en actes la démocratie des communs. Le festival des humanités n'est pas hors-sol, il compose avec les territoires et leurs habitants partout où il crée son foyer en élaboration partagée. Des engagements Artistes, poètes et écrivains, intellectuels et chercheurs ont leur place au sein du festival des humanités, tout autant qu’artisans, paysans, ouvriers, chômeurs, retraités, migrants, nomades, etc. Le festival des humanités peut avoir lieu en tout lieu. Le festival des humanités peut se dérouler de préférence « en public » mais aussi en privé (par la voie d'enregistrements, audio et vidéo transmissions, etc.). Pour chacune de ses occurrences, le festival des humanités sera éco-responsable, et particulièrement soucieux de son empreinte carbone. Le festival des humanités veillera à nourrir des coopérations locales, inter-régionales et internationales. Le festival des humanités revendique le droit de faire des miracles avec des bouts de ficelle, tout autant que droit à subventions publiques et territoriales, étant entendu que toute intervention participant à sa réalisation doit pouvoir être rémunéré à sa juste valeur. Le festival des humanités est, en soi, commande publique. Le festival des humanités prône une conception ouverte de la « culture » : savoir-faire et traditions populaires, santé, agriculture, alimentation, écologie, éducation, commerce, art de vivre, etc. Le festival des humanités s'associe aux organisations sociales et environnementales qui ont lancé l'appel « Plus jamais ça », adopte la notion de droits culturels, s'inscrit dans la perspective de l'économie sociale et solidaire, et prendra part à la constitution d'une assemblée citoyenne du futur. Le festival des humanités fait confiance au vivant. Signataires au 14/07/2020

Personnes physiques :

Karim Abdelaziz, comédien, auteur, metteur en scène, Pantin. Jean-Marc Adolphe, penseur d’horizons, fondateur de la revue Mouvement, Mareuil-en-Dôle (02). Corinne Ailliot, cinéaste chercheure, Strasbourg. Cyril Alata, musicien-improvisateur, Strasbourg. Véronique Albert, artiste en danse, Metz. Bérengère Altieri-Leca, chorégraphe, Bondy. Selin Altiparmak, comédienne, Saint-Denis. Anne de Amézaga, accompagnatrice de projets, production théâtre, Paris. Amélie Armao, conteuse, Paris. Albane Aubry, artiste plurielle, Paris. Fanny Avram, comédienne, metteuse en scène, Pau. Benjamin Barou-Crossman, comédien et metteur en scène, Montpellier. Sylvie Baillon, directrice artistique Tas de Sable – Ches Panses Vertes, Amiens. Colombe Barsacq, auteure-compositeure-interprète, metteure en scène, Cergy-Pontoise. Séverine Batier, metteure en scène, Paris. Manuelle Bauduin, scénographe-dessinatrice, Saint-Maur-des-Fossés.  Alain Béhar, auteur-metteur en scène, Puichéric (11). Christian Benedetti, metteur en scène, directeur Studio-théâtre Alfortville. Françoise Berlanger, auteure, metteure en scène, Bruxelles (Belgique). Marie-Pierre Bésanger, metteure en scène Bottom Théâtre, Tulle. Françoise Billot, militante culturelle, Paris. David Bobée, metteur en scène, directeur du Centre dramatique national de Normandie-Rouen. Nathalie Boissonnet, administratrice culturelle, Paris. Pierre Bongiovani, responsable artistique Nouvelle Laurentine (forêts / arts / sociétés / territoires), Aubepierre-sur-Aube (52). Bouêb / Stéphane Guiral, coordinateur collectif Les Ateliers du Vent, Rennes. Béatrice Boulanger Nennig, cofondatrice Plateau Sept, Montselgues (07). Katia Bourdin, conseillère régionale Nouvelle Aquitaine, élue de territoire La Rochelle-Ré-Aunis, Présidente de la commission Culture-Patrimoine-Sport-Jeunesse- Identités régionales-Solidarités-Handicap. Bruno Boussagol, metteur en scène, Vallorcine (74). Hervé Breuil, ex-directeur du Lavoir Moderne Parisien, Dakar (Sénégal). Laetitia Brun, artiviste et coordinatrice d'action culturelle, pédagogique et sociale, Suresnes. Aurore Bucher,chanteuse, directrice artistique de l’Ensemble Virévolte. Nawar Bulbul, acteur et metteur en scène, Marseille. Maryse Calvo, énergéticienne, danseuse, Saint Joseph (Martinique).  Nadia Capitaine, coordinatrice actions socioculturelles et artistiques, Sète. Yves Carrey, sculpteur, Spechbach-le-Haut (67). Jean Caune, ancien professeur d’universités, Grenoble. Clyde Chabot, metteure en scène, directrice artistique La Communauté inavouable, Paris. Fanette Chauvy, danseuse-chorégraphe, Dunières (43). Nathalie Chemelny, metteuse en scène, directrice artistique compagnie Moitié raison- moitié Folie. Jean-Frédéric Chevallier, metteur en scène et philosophe, Borotalpada (Inde). Éric Chevance, membre de la collégiale du collectif Bienvenue, Bordeaux. François Clavier, comédien, Paris. Pascal Cornec, Azé (41). Léa Cornetti, danseuse, peintre. Jean-Gabriel Cosculluela, écrivain, traducteur, conservateur des bibliothèques, Vernosc-lès-Annonay (07). Claire Dehove, fondatrice WOS / Agence des hypothèses, Paris. Paula Andrea Delgado Diaz, pratiquante de Parkour, Manizales (Colombie). Marc Delouze, poète, Fécamp. Dominique Delpirou, secrétaire de l'association Prix européen Walter Benjamin. Claire Denieul, auteur journaliste culturel, Concarneau. Marie Devillers, danseuse-chorégraphe, Beauvais. Albert Dichy, directeur littéraire de l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine), Paris. Garance Dor, co-directrice de la revue Véhicule, artiste, Rennes. Micaëla Etcheverry, comédienne, musicienne, Paris. Claude Escande, psychanalyste, Villeneuve-lez-Avignon. Isabelle Esposito, écrivain, actrice, vidéaste, Vincennes. Ana Eulate, danseuse-chorégraphe, codirectrice de Royal Cabanon, Rognes (13). Eric Favey, vice-président de la Ligue de l’enseignement. Isabelle Favre, géographe, Lyon. Françoise Féraud, danseuse-chorégraphe, praticienne de shiatsu, Bagnolet. Philippe Foulquié, militant culturel, Marseille. Yves Fravega, codirecteur de l’Art de vivre, Marseille. Marie-Do Fréval, comédienne-metteure en scène, Paris. José Froment, scénographe-artiste, maire de Cennes-Monestiés (11). Didier Galas, acteur-metteur en scène, Palavas-les-flots (34). Chiara Gallerani, artiste-chorégraphe et performeuse, Paris. Adèle Gascuel, autrice et comédienne, Lyon. Kazan Christophe Gaston, musicien, joueur de shakuhachi, Paris. Christian Gattinoni, rédacteur en chef de la revue en ligne www.lacritique.org. Nathalie Gautier, comédienne, Lorient. Guymette Gloanec, co-fondatrice de L’Observatoire mobile, Saint-Jean-de-Luz. Pascal Gravat, danseur-chorégraphe, Genève (Suisse). Vanesa Guéno, historienne ingénieure de recherche, Aix-en-Provence. Luc Gwiazdzinski, géographe, enseignant-chercheur en aménagement et urbanisme, Grenoble. Dhananjoy Hansda, paysan, photographe et vidéaste, membre de Trimukhi Platform - village tribal de Borotalpada (Inde). Joba Hansda, lycéenne, danseuse et actrice, membre de Trimukhi Platform - village tribal de Borotalpada (Inde). Salkhan Hansda, paysan, danseur et artiste d'installation, membre de Trimukhi Platform - village tribal de Borotalpada (Inde). Anaïs Heureaux, artiste, Marseille. Catherine Hargreaves, metteuse en scène et comédienne, Lyon. Jean-Charles Herrmann, philosophe, Strasbourg. Eve Idrissi, artiste, Marica (Brésil). Florence Inoué, graphiste, Arles. Catherine Jacoux, comédienne, Chinon. Dominique Jambon, ex-directeur de théâtre, Paris. Patrick Karl, artiste de théâtre, Paris. Camille Jouannest, comédienne et metteure en scène, Montreuil. Yannick Kergreis, danseuse, Paris. Christine Kiehl, maître de conférences en théâtre anglophone, Lyon. Hélène Lacassagne, Vice-Présidente de La ligue de l’enseignement, en charge de la culture. Thierry Lachkar, comédien, metteur en scène, Rouen. Anne-Marie Laurent, juriste, Aix-en-Provence. Charlotte Le Bras, metteuse en scène, Amiens. Stéphane Leca, ex-directeur de théâtre, Montrelais (44). Marie-Jo Lecerf, attachée de presse, Paris. Émilie Leconte, autrice et comédienne, Paris. Catherine Legrand, vidéaste, documentariste scénographe, Marseille, Sète. Corinne Lelepvrier, poétesse, Quimper. Frédéric Lemaigre, artiste-auteur, commissaire d’exposition, Royan. Claire Le Michel, auteure, Athis-Mons. Jean-Pierre Léonardini, journaliste, Paris. Sonia Léontieff, artiste, Montréal (Canada). Françoise Lepoix, comédienne, metteure en scène, Paris. Michel Le Rudulier, enseignant, fondateur de La Vache du fond, structure amateure, Saint-Brieuc. Marie Letellier, danseuse-chorégraphe, Cennes-Monestiés (11). Gaël Leveugle, metteur en scène, Nancy.  Stéphane Litolff, directeur du Diapason, pôle culturel de Vendenheim (67). Jabar Lopes, artiste visuel, Marica (Brésil). Jean-Michel Lucas, militant des droits culturels, Bordeaux. Guillaume Lung Tung, clown, Ile de la Réunion. Dido Lykoudis, actrice et metteure en scène, Paris. Béatrice Madrid, chargée de communication en librairies, Paris. Gilles Malatray, artiste paysagiste sonore, promeneur écoutant, Lyon. Marine Mane, directrice artistique compagnie In vitro, Reims.  Jean-Paul Manganaro, écrivain et traducteur, Paris. Elisabeth Marie, metteure en scène, Strasbourg. Aurélie Martin, accompagnatrice de projet d’artistes, Rome (Italie).  Stephan Mary, producteur et animateur de radio, auteur et artiste slameur, Tours. Éliane Mathieu, coordinatrice de projets, Marseille. Christian Mazzucchini, acteur, Marseille.  Itandehui Mendez, directrice artistique Tearto Blanco, Oaxaca (Mexique). Riwana Mer, comédienne, bibliothécaire jeunesse. Marc Mercier, directeur des Instants Vidéo, Marseille. François Millet, retraité, ancien directeur du Jardin des cultures d'Europe-CEILA, Avignon. Anne Monfort, metteuse en scène, Paris. Damien Mongin, comédien et metteur en scène. Florence Moulin, graphiste, Paris. Naïk M'Sili, co-directrice Instants Vidéo Numériques et Poétiques, Marseille. Laurent Nennig, co-directeur du Plateau Sept, Montselgues (07). Frédéric Neyrat, philosophe, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie, Madison (États-Unis). Lucie Nicolas, comédienne-metteure en scène, Paris. Fabrice Nicot, chercheur, passeur d’univers, Paris, Haïti. Ludovic Nobileau, interprètes d’espaces publics, Montreuil-sous-Bois. Bernard Noël, poète – écrivain. Etienne Parc, comédien et metteur en scène, Paris. Pascale Paugam, comédienne-metteure en scène, Bourg-en-Bresse. Marie Payen, comédienne, autrice, Joinville-le-Pont. Dominique Pérez, Toulon. Florence Pezon, cinéaste, Marseille. Isabelle Pietra, comédienne, metteure en scène, Paris. Pascale Pilloni, comédienne, artiste, thérapeute de shiatsu, Marseille. Jeanne Poitevin-Carasso, metteure en scène, Besançon. Louis Presset, délégué général de la Fédération des ensembles vocaux et instrumentaux spécialisés (Fevis). Christine Quoiraud, chorégraphe-arpenteuse, Angoulême. Agnès Raffier, céramiste, Rochefort-du-Gard (30). Claire Renier, artiste et historienne de l’art, Montreuil. Olivier Renouf, danseur, Romainville. Muriel Roland, artiste de théâtre, Bagneux. Valérie Ronteix, graphiste, Paris. Julie Rossello, autrice dramatique, Villeurbanne. David Ruellan, auteur de théâtre et comédien.  Isabelle Ruiz, comédienne et metteure en scène. Fatiha Schlicht, présente d’PEICC / Peuple et Culture, Montpellier. Lo Schuh, artiste associé à Compagne De Lo De Là - Scènes Sans Frontières - et directeur fondateur du T.I.C / Théâtre International Clandestin, Paris. Frédéric Simon, directeur Alliance française Mumbaï (Inde). Christiane Spiessert, accompagnatrice de projets culturels, écologiques et citoyens, Saint-Cyr sur-Loire (37). Aline Steiner, autrice – metteure en scène, Bruxelles (Belgique) et Yaoundé (Cameroun). Michel Strulovici, journaliste, Lille. Ade Suharto, danseuse-chorégraphe, Canberra (Australie). Bruno Tackels, philosophe, Tinjaca (Colombie). Jackie Taffanel, chorégraphe, Montpellier. Cathy Tartarin, actrice, Strasbourg. Irène Tassembedo, chorégraphe, Ouagadougou (Burkina Faso). Viviane Théophilidès, metteure en scène, Paris. Véronique Truffot, chanteuse, exploratrice des voix, Paris et Marseille. Catherine Vallon, penseuse de l’absurde en machines burlesques, Paris. Martine Venturelli, metteure en scène, Saint-Maur-des-Fossés. Dominique Vernis, père au foyer, Avignon. Stéphane Verrue, metteur en scène, Arras. Marie Wacker, marionnettiste, graveuse. Antoine Wellens, auteur-metteur en scène, Montpellier. Faizal Zeghoudi, chorégraphe, Bordeaux.

Associations et Festivals :

La Fédération des Rencontres Artistiques d’Ile de France ; Artphonème, Bourg-en-Bresse (01), Association In Corpore, Mareuil-en-Dôle (02), Association LenaKersa, Saint-Jean-de-Luz (64), Collectif TRAC, Lausanne (Suisse). Compagnie Gradiva, Dunières (43). Compagnie La Scène Manassa, Aix-en-Provence (13). Compagnie Un soir ailleurs, Athis-Mons (91). Festival de la Luzège, Corrèze. L’Observatoire mobile, Saint-Jean-de-Luz (64). Les Parvis poétiques, Paris.

Nous nous engageons dans des associations, collectifs, organisations et syndicats divers, 
parmi bien d’autres :

Action Aid France, Acteurs du tourisme durable, Action Non-Violente COP 21, Agir pour l'Environnement, Alternatiba, AMAP Court-circuit, les Amis de la Terre, Amnesty International, ANV-COP 21, Association Salaire à vie, ATD-Quart Monde, Atelier Refaire le monde, ATTAC France, Avenir climatique, L’Aventure citoyenne, Campus de la transition, CCFD Terre Solidaire, CIMADE, Citoyens pour le climat, Coalition pour l'habitat léger, Colibris, Collectif contre les Grands Projets Inutiles, Collectif Gilets jaunes enseignement recherche, Collectif Lettres Vives, Comité 21, Confédération paysanne, Convergence nationale des Services Publics, Culture et départements, Décoloniser les arts, Droit au logement, Éducation populaire & transformation sociale, Ensemble!, Europe solidaire sans frontière, Extinction Rébellion, Faire commune, Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture, Fédération syndicale unitaire (FSU), Femmes Plurielles, Foyer ruraux, France Amérique Latine, Gilets jaunes, Greenpeace France, ICEM-Pédagogie Freinet, Institut Rousseau, Jeunes Ambassadeurs pour le Climat, Ligue des droits de l'homme LDH, Le Monde d'Après, Mouvement de la Paix MRAP, Nature&Progrès, Notre affaire à tous, Peuple et culture, Pour une écologie populaire et sociale PEPS, Réseau Environnement Santé, Sciences Citoyennes, The Shift Project, SUD Culture, Utopia , Youth for climate, etc.

Féminisme : l’égalité ne peut être que radicale

Manifestation du MLF, dans les années 70 Réjane Sénac, politologue spécialiste de l'égalité, de la discrimination et de la diversité, directrice de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences-Po-Cevipof, signe une tribune initialement publiée dans Libération [31/07/2020], après les réactions qui ont suivi la démission de Christophe Girard de son poste d’adjoint à la Culture de la Ville de Paris. Tribune L’expression «cancel culture» a le mérite de poser des questions essentielles en ce qui concerne les conditions de possibilité d’un débat respectant les droits fondamentaux, en particulier les difficultés de concilier liberté, égalité et justice dans une période qui est celle de l’immédiateté et de la violence des réseaux sociaux. Mais son utilisation pour désigner les mobilisations dénonçant les violences, en particulier le mouvement #MeToo, participe de l’impunité d’un système et d’individus reproduisant des injustices pourtant consensuellement critiquées. Il est à la fois mainstream et d’une subversion valorisante de se revendiquer féministe et contre les violences, de s’enthousiasmer pour les interventions percutantes d’Alexandria Ocasio-Cortez et de rendre hommage au courage de Gisèle Halimi. Comment comprendre alors la séquence actuelle de discrédit des mobilisations, féministes mais aussi antiracistes, jugées trop radicales ? Le courage qu’exige la remise en cause d’un récit de l’exemplarité «à la française», comprenant le déboulonnage des statues et des mythes, manquerait-il au camp s’érigeant pourtant comme progressiste ? Le fait que Christophe Girard commence son communiqué du 23 juillet informant de sa démission du poste d’adjoint à la culture de la mairie de Paris, après une mobilisation féministe dénonçant sa proximité avec l’écrivain Gabriel Matzneff poursuivi pour «viol sur mineurs», en faisant référence au «climat délétère général de nouveaux maccarthysmes avec la montée de la cancel culture, où l’on piétine notre droit et le code pénal» fait de l’expression de «cancel culture» un écran au débat sur les responsabilités personnelles et politiques dans la perpétuation des inégalités et des violences systémiques. Système de domination Dans le même registre condescendant et cynique que la tribune signée par cent personnalités pour «la liberté d’importuner» publiée dans le Monde le 8 janvier 2018 après le mouvement #MeToo, la tribune de Mazarine Pingeotsur son mortel ennui «devant la victoire d’extrémistes de la médiocrité au nom de ''l’éthique» publiée le 29 juillet par le même quotidien en réaction à la démission de Christophe Girard, dont elle a été la témoin de mariage, utilise aussi la sacro-sainte défense de la liberté pour moquer les mobilisations contre les violences en les rabaissant au registre moral d’une censure d’autant plus insupportable qu’elle estportée par, je la cite, des médiocres frustré·e·s. Il va en effet sans dire que les inégalités et les violences ne touchent que celles et ceux qui le méritent. Afin de discréditer les courageuses et les courageux qui déchiffrent et dévoilent les violences envers les femmes et les personnes racisées comme l’expression et le moyen d’un système de domination, la feinte habile – quoique éculée – est d’en faire des censeurs mettant en péril une société pluraliste, vi(v)able et esthétique. La défense de l’art et des créateurs comme incarnant légitimement une liberté sans limite, un monde vertueusement hors la loi, est intéressante car elle participe d’une dépolitisation esthétisante de notre héritage et des violences sur lesquels il repose et qu’il magnifie. Dans ce contexte, l’enjeu est de redonner à l’égalité sa dimension radicalement politique. Les divergences dans son appréhension comme un principe formel qui ne doit pas faire de l’ombre à la liberté ou comme un principe portant une liberté de non-domination sont à assumer et non à travestir sous les oripeaux de la supériorité des défenseur·e·s d’une liberté qui ne peut alors être que celle des dominant·e·s. La dépolitisation des mobilisations pour l’égalité rabaissées au rang de puritanisme mesquin est un outil de déresponsabilisation des individus et des structures portant les inégalités. A l’heure où une femme meurt tous les deux jours et demi sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint, l’utilisation de la métaphore de «mortel ennui» par Mazarine Pingeot est aussi indécente et violente que celle de l’étouffement par le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin mardi pour défendre la police face aux dénonciations de violences policières. Modèle de société durable et inclusif Le choix du hashtag #OnVeutRespirer lors de la quatrième marche pour rendre justice à Adama Traoré, coorganisée par le comité Adama et Alternatiba, le 18 juillet est une manière d’inscrire le combat contre les violences policières en France dans un contexte international de dénonciation du racisme structurel des forces de l’ordre, mais aussi dans une imbrication des questions raciales et écologiques. Dans l’union de la Génération Adama et de la Génération climat, l’appel à manifester est plus largement un appel à «construire ensemble une société juste et soutenable» en refusant «le piège de la division». En écho à cet appel et à l’initiative de jeunes activistes et de l’entrepreneuriat social ou écologique, l’appel publié jeudi sur un blog de Mediapart pour une «rencontre des justices, sociale et environnementale» en octobre à Marseille promeut lui aussi l’union des forces sociales et écologiques pour poser les bases d’un nouveau modèle de société réellement juste, durable et inclusif. Ainsi, face à la tentation au repli dans des scénarios rassurants peuplés de boucs émissaires, de sauveurs et d’icônes artistiques à préserver, l’utopie concrète d’un commun, apaisé et heureux car juste, est déjà portée avec lucidité comme un horizon exigeant mais souhaitable. L’égalité ne peut être que radicale car elle exige la coconstruction d’un monde fondamentalement différent où le bonheur sera pensé et vécu ensemble dans une émancipation partagée. A lire : Réjane Sénac, l’Egalité sans condition. Osons nous imaginer et être semblables (Rue de l’échiquier, 2019)

Vers un féodalisme digital ?

by Byung-Chul Han « Nous allons vers un féodalisme digital où le modèle chinois pourrait s’imposer » Estime Byung-Chul Han, philosophe d'origine sud-coréenne et professeur de philosophie à l’Université des arts de Berlin, auteur d'essais tels que « La société de la fatigue», « Psychopolitique : Le Néolibéralisme et les nouvelles techniques de pouvoir » ou encore « La société de transparence ». La menace du terrorisme a déjà largement conduit à ce que nous nous soumettions à des mesures de sécurité dégradantes dans les aéroports sans que nous opposions la moindre résistance. Les bras en l’air, nous les laissons scanner notre corps. Nous leur permettons de nous palper à la recherche d’armes cachées. Chacun de nous est un terroriste potentiel. Avec le virus, c’est le terrorisme qui circule dans l'air ; il représente une menace considérablement plus grande que celle du terrorisme islamique. Il est intrinsèquement lié à la logique de cette pensée selon laquelle la pandémie aura des conséquences qui transformeront l'ensemble de la société en une zone surveillée, en une quarantaine permanente, où chacun sera traité comme porteur potentiel du virus. L'Europe et les États-Unis perdent toute leur splendeur en temps de pandémie. Ils chutent. Ils semblent incapables de contrôler l'épidémie. En Asie, des États, des cités-États, des territoires, comme Taiwan, Hong Kong, Singapour, la Corée du Sud ou encore le Japon, ont su la contrôler assez rapidement. Pourquoi ? Quels sont les atouts systémiques des pays asiatiques ? En Europe et aux États-Unis, le virus rencontre une société libérale au sein de laquelle il se propage sans effort. Le libéralisme est-il responsable de l'échec européen ? Le virus peut-il se sentir à l'aise dans le système libéral ? Très vite l'idée s’imposera que la lutte contre la pandémie signifie agir à une petite échelle, mettre l'accent sur la personne, l'individu. Mais le libéralisme n’est pas vraiment compatible avec un tel processus. Une société libérale est composée de personnes qui disposent d’une liberté d’action empêchant l’ingérence de l’État. À elle seule, la protection des données interdit la surveillance à petite échelle des individus. La société libérale n'envisage pas la possibilité de faire des individus, pris individuellement, des objets de surveillance. Elle n'a donc d'autre choix que l’enfermement avec ses conséquences économiques massives. L'Occident parviendra bientôt à une conclusion inéluctable : Seule une bio-politique autorisant un accès illimité à l'individu permettra d'éviter un enfermement total. L'Occident en tirera la conséquence que la sphère privée protégée est précisément le lieu qui offre un abri au virus. Mais reconnaître cela signifie la fin du libéralisme. Les Asiatiques combattent le virus avec une rigueur et une discipline inconcevables pour les Européens. La surveillance se concentre sur chaque personne individuellement, et c'est la principale différence avec la stratégie européenne. Les procédures asiatiques, rigoureuses, rappellent les mesures disciplinaires prises dans l'Europe du XVIIe siècle pour lutter contre l'épidémie de peste. Michel Foucault les a décrites de manière saisissante dans son analyse de la société disciplinaire. Les maisons sont verrouillées de l'extérieur et les clés remises aux autorités. Ceux qui violent la quarantaine sont condamnés à mort. Les animaux en liberté sont tués. La surveillance est totale. L'obéissance inconditionnelle est requise. Chaque maison est surveillée individuellement. Pendant les contrôles, tous les habitants d'une maison doivent se montrer aux fenêtres. Ceux qui vivent dans des maisons qui ouvrent sur une cour se voient assigner une fenêtre par laquelle se montrer. On appelle chaque personne par son nom et on lui pose des questions sur son état de santé. Quiconque ment encourt la peine de mort. Un système d'enregistrement complet est mis en place. L'espace devient un réseau rigide de cellules imperméables. Chacun est attaché à sa place. Quiconque déménage met sa vie en danger. Au XVIIe siècle, l'Europe est devenue une société disciplinaire. Le « biopouvoir » s’immisce jusque dans les moindres détails de la vie. Toute la société se transforme en panoptique ; elle est saisie par le regard panoptique. Le souvenir de ces mesures disciplinaires s'est complètement estompé en Europe. En réalité, il s'agissait de mesures beaucoup plus sévères que celles prises par la Chine face à cette pandémie. Mais on pourrait dire que l'Europe des XVIIe et XVIIIe siècles est la Chine d'aujourd'hui. Entre temps, la Chine a créé une société disciplinaire numérique avec un système de crédit social qui permet une surveillance biopolitique et un contrôle sans failles de la population. Pas un seul instant de la vie quotidienne n'échappe à l'observation. Chaque clic, chaque achat, chaque contact, chaque activité sur les réseaux sociaux est surveillé. Deux cents millions de caméras de surveillance par reconnaissance faciale sont en service. Quiconque franchit un feu rouge, a des contacts avec des opposants au régime ou publie des commentaires critiques sur les réseaux sociaux, vit dangereusement. Ceux qui, en revanche, achètent des aliments sains ou lisent les journaux officiels sont récompensés par des crédits bon marché, une assurance maladie ou des visas pour des voyages. En Chine, cette surveillance totale est possible car il n'existe aucune restriction à l'échange de données entre les fournisseurs d'accès Internet et de téléphonie mobile et les autorités. L'État sait donc où je suis, avec qui je suis, ce que je fais en ce moment, ce que je recherche, ce à quoi je pense, ce que j'achète, ce que je mange. Il est très probable qu'à l'avenir, l'État contrôlera également la température corporelle, le poids, le taux de sucre dans le sang, etc. La surveillance numérique totale de la population s'avère extrêmement efficace contre le virus. Quiconque quitte la gare de Pékin est capturé par une caméra qui mesure sa température corporelle. Si la température est élevée, toutes les personnes se trouvant dans la même voiture sont informées sur leur téléphone portable. Le système sait qui était dans le train, à quel moment, et où il allait. Les personnes potentiellement infectées sont détectées grâce au seul recours à des données technologiques. Les réseaux sociaux informent sur l'utilisation de drones pour surveiller la quarantaine. Si une personne abandonne clandestinement sa quarantaine, le drone vole vers elle et lui intime l’ordre de rentrer chez elle. Le drone peut même imprimer, sur place, une amende qu’il laisser tomber sur votre tête. Il semble qu'un changement de paradigme soit en cours dans le contrôle de la pandémie, dont l'Occident n'a pas pris la pleine conscience. La lutte contre la pandémie est en cours de numérisation. Non seulement les virologues et les épidémiologistes la combattent, mais aussi les informaticiens et les spécialistes du big data. Dans la lutte contre le virus, l'individu est suivi individuellement. Une application attribue à chaque personne un code QR qui indique son état de santé, au moyen de couleurs. La couleur rouge signifie une quarantaine de deux semaines. Seuls ceux qui peuvent afficher un code vert ont le droit de se déplacer librement. Il n'y a pas que la Chine. D'autres pays asiatiques mettent également en place une surveillance individuelle. Pour détecter les personnes potentiellement infectées, les données les plus diverses sont croisées. Le gouvernement sud-coréen envisage même d'obliger les personnes mises en quarantaine à porter un bracelet numérique qui permettra de les surveiller 24h / 24. Jusqu'à présent, cette méthode de surveillance était réservée à ceux qui avaient commis des délits sexuels. Ainsi, face à la pandémie, chaque individu est traité comme un criminel potentiel.
Le modèle asiatique de lutte contre le virus ne semble pas compatible avec le libéralisme occidental. La pandémie met en évidence la différence culturelle entre l'Asie et l'Europe. En Asie, une société disciplinaire continue de prévaloir, un collectivisme avec une forte tendance à la discipline. On y applique d’autres mesures disciplinaires radicales qui seraient complètement rejetées par les Européens. Elles ne sont pas perçues comme une restriction des droits individuels mais comme l'accomplissement de devoirs collectifs. Des pays comme la Chine et Singapour ont un régime autocratique. Il y a encore quelques décennies, en Corée du Sud et à Taïwan, les conditions autocratiques prévalaient. Les régimes autoritaires font des gens des sujets disciplinaires, les éduquent à l'obéissance. L'Asie est marquée par le confucianisme, qui impose une obéissance inconditionnelle à l'autorité. Toutes ces particularités asiatiques sont des avantages systémiques pour contenir l'épidémie. Serait-il possible que la société disciplinaire asiatique finisse par s'imposer à l'échelle mondiale à la lumière de la pandémie ? Il n'est pas même nécessaire de se référer à l'Asie pour souligner le danger que représente la pandémie pour le libéralisme occidental. La surveillance panoptique n'est pas un phénomène exclusivement asiatique. Nous vivons déjà dans un panoptique numérique mondial. Les réseaux sociaux ressemblent également de plus en plus à un panoptique qui surveille et manœuvre impitoyablement les utilisateurs. Nous nous exposons volontairement. Ce n’est pas la force qui nous oblige à livrer nos données mais une nécessité interne. Nous sommes constamment encouragés à partager nos opinions, nos préférences et nos besoins, à communiquer et à compter nos vies. Les données sont ensuite analysées par des plateformes numériques dédiées à la prévision et à la manipulation des comportements, puis sont exploitées commercialement sans trêve ni quartier. Nous vivons dans le féodalisme numérique. Les seigneurs féodaux numériques comme Facebook nous apportent un lopin de terre en disant : c’est gratuit, labourez-le maintenant. Et nous le labourons comme des fous ! Au final, ces messieurs viennent chercher la récolte. C'est ainsi que la communication est totalement exploitée et surveillée. C'est un système extrêmement efficace. Aucune protestation ne voit le jour parce que nous vivons dans un système qui exploite la liberté elle-même.
Le capitalisme, dans son ensemble, se transforme en un capitalisme de surveillance. Des plateformes comme Google, Facebook ou Amazon, nous surveillent et nous manipulent, afin de maximiser leurs profits. Chaque clic est enregistré et analysé. Nous sommes baladés comme des marionnettes par des fils algorithmiques. Mais on se sent libre. Nous assistons à une dialectique de la liberté qui transforme celle-ci en servitude. Est-ce encore du libéralisme ? La question que nous devons nous poser est la suivante : pourquoi cette surveillance numérique, déjà présente, devrait-elle faire une pause en période de virus ? La pandémie, au contraire, est susceptible d'abaisser le seuil d'inhibition qui empêche l’extension de la surveillance biopolitique à l'individu. La pandémie conduit tout droit à un régime de surveillance biopolitique. Non seulement nos communications, mais aussi notre corps, notre état de santé, sont l'objet de surveillance numérique. La société de surveillance numérique connaît une expansion biopolitique. Selon Naomi Klein, auteur de No Logo, le moment du choc est un moment opport un pour mettre en place un nouveau système de domination. Le choc pandémique conduira à la domination mondiale de la biopolitique numérique - qui prendra le contrôle de notre corps avec son système de contrôle et de surveillance-, à la création d’une société disciplinaire biopolitique surveillant en permanence notre santé. Il n’est pas exclu que nous nous sentions libres à l’intérieur de ce régime de surveillance biopolitique. En fait, nous penserons que capitalismeachevée au moment où elle coïncide avec la liberté. En plein choc provoqué par la pandémie, l'Occident sera-t-il contraint d'abandonner ses principes libéraux ? Risquons-nous de devenir une société de quarantaine biopolitique qui restreindra durablement notre liberté ? La Chine est-elle l'avenir de l'Europe ? ++ #surveillance #capitalisme #biopouvoir #biopolitique #numérique #domination #libéralisme #société #asie #occident #virus #pandémie +++ Byung-Chul Han, est un hilosophe d'origine sud-coréenne et professeur de philosophie à l’Université des arts de Berlin, est l'auteur d'essais tels que La société de la fatigue  (Circé, 2014), Psychopolitique : Le Néolibéralisme et les nouvelles techniques de pouvoir  (Circé, 2016), La société de transparence (PUF, 2017), Amusez-vous bien ! : Du bon divertissement  (PUF, 2019). L’article, ci-dessus, écrit en allemand, a été traduit pour le journal argentin Clarín par Carla Imbrogno.
Traduction française, Dominique Delpirou.

Que justices soient faites !

170 jeunes activistes et de l’entrepreneuriat social ou écologique appellent à poser les bases d’un nouveau modèle de société réellement juste, durable et inclusif. Une première «Rencontre nationale des Justices», du 16 au 18 octobre à Marseille, permettra d’enclencher la dynamique de ce mouvement. Leshumanites.org y sera, bien entendu ! Les mouvements sociaux et environnementaux sonnent l’alerte Deux mois confinés pour protéger nos aînés ; une génération sacrifiée qui galère à trouver un emploi, sans parler d’un emploi qui a du sens ; la destruction d’écosystèmes entiers ; une démocratie cantonnée à mettre un bulletin de vote dans une urne tous les cinq ans… Sortons de cette spirale infernale. De Nuit debout en 2016 aux marches contre le racisme et les violences policières massives ces dernières semaines, les mouvements sociaux et environnementaux sonnent l’alerte. Ils créent une mobilisation croissante et enthousiaste, mais se confrontent à la surdité et à la répression de nos gouvernants. Face à cette inertie, l’énergie de celles et ceux qui luttent force le respect : les Gilets Jaunes ; les grèves, marches et actions de désobéissance civile pour le climat avec souvent les jeunes en première ligne ; les marches féministes comme les collages contre les féminicides ; tous les rassemblements et actions contre les maux qui gangrènent le vivre ensemble : islamophobie, antisémitisme, sexisme, homophobie, LGBTQI+phobie, validisme, grossophobie, violences policières, recul des solidarités via le démantèlement de l’hôpital public ou la réforme des retraites ; les luttes des travailleuses et travailleurs opprimés : femmes de ménage de l'hôtel Ibis, travailleuses et travailleurs du sexe, les Gilets noirs des sans-papiers, et tant d’autres encore sans voix dans cette société. Alors qu'il y a maintenant 9 millions de pauvres en France, le nombre de milliardaires dans notre pays a été multiplié par 3 en 10 ans. Ce monde-là et ses fausses promesses ne font plus illusion pour personne. Nous n’en voulons plus ! Celles et ceux qui prétendent représenter l’alliance écologique et sociale pour la présidentielle : venez écouter plutôt que déclamer Nous ici, jeunes signataires, activistes pour les justices sociales et climatiques, architectes, entrepreneures et entrepreneurs sociaux ou environnementaux, initiatrices et initiateurs des marches et manifestations des dernières années, en association avec de nombreuses professions en mutation vers des engagements davantage affirmés, nous voulons converger et construire une stratégie nouvelle. Qu’on soit riche ou en galère, nous avons en commun la soif d’un monde où justices sociale et environnementale sont nos réalités, un monde vivant où s’incarne la promesse de la République posée par nos aînés sur le fronton des mairies « Liberté, Égalité, Fraternité ». Nous désirons une politique qui nous ressemble, une réponse unie aux enjeux climatiques et sociaux, une écoute au service des citoyennes et citoyens au lieu de l’éternel pédagogisme paternaliste. Nous nous donnons trois mois pour définir ensemble une méthode pour faire gagner les justices réconciliées en 2022, dans une perspective de résilience pour les 10 ans à venir. Avec cette intention, nous alertons celles et ceux qui dès aujourd’hui prétendent représenter l’alliance écologique et sociale pour la présidentielle : toute précipitation est à contenir. Venez écouter plutôt que déclamer. Les forces sociales et écologiques du militantisme et de l'entrepreneuriat Nous invitons les forces sociales et écologiques qui le désirent à participer en octobre à Marseille à la première édition d’une Rencontre annuelle des Justices. Nous tisserons les liens d’action immédiate et poserons les bases d’un programme commun. Il est temps de faire gagner l’écologie et la solidarité aux prochaines échéances électorales, et dès maintenant dans nos rues et nos quotidiens ! Rendez-vous à Marseille du 16 au 18 octobre Les 170 initiateurs et initiatrices de cette Rencontre (annuelle et nationale) des Justices, s'engagent à se rendre à Marseille du 16 au 18 octobre pour mettre en commun leurs expériences et leurs idées et poser les bases d'une social-écologie citoyenne, radicale et renouvelée. Lien pour s'inscrire Tribune initialement publiée sur le blog Mediapart de la Rencontre des justices : à retrouver ICI. A l’appel de : Adrien Sergent (Changer Marseille) Alexandre Jost (Fabrique Spinoza) Alice Barbe (Fondatrice Singa) Amal Bentounsi (Urgence Notre Police Assassine) Anina Ciuciu (Collectif École pour Tous) Anne Lorient (Association Anne Lorient) Anne Sophie Lahaye (Constitution Écologique) Anthony Ikni (Militant associatif) Antoine Ebel (In Sun we Trust) Ariane Colson (Étudiante engagée) Ariane Seibert (Entrepreneure Sociale) Armonia Pierantozzi (Fertîles) Arnaud Idelon (Ancoats) Audrey Vermeulen (LICA Marseille) Aurore Rapin (Les Grands Voisins) Baptiste Guimard (Sciences Po Environnement) Baptiste Thevelein (Dirigeant associatif) Benjamin Ball (Raiz, CNNR) Bernard Stephan (Marseillais, éditeur) Camille Etienne (On Est Pret) Camille Marguin (Tous Élus) Caroline Neyron (Activiste Économie Sociale et Écologique) Cécile Diguet (Urbaniste, féministe) Célia Gauthier (FNH) Charles Talbot (LICA Marseille) Clément Maulavé (Hopaal) Coline Serra (Militante CliMates) Côme Girschig (Jeunes Ambassadeurs Climat) Corentin Consigny (Militant écologiste) Cyrielle Hariel (Journaliste engagée) Cyril Dion (Activiste Climat) Cyrille Hanappe (Architecte engagée) Damien Deville (Archipelle des Alizée) Damien Hensens (La Ruche Qui Dit Oui) Daphné Charveriat (Marseille Solutions) Daria Marx (Gras Politique) David Ben Haim (Ici Marseille) Delphine Blumereau (Institut des Futurs Souhaitables) Dorothée Munyaneza (Artiste engagée) Elisa Autric (Activiste Climat) Emilie Schmitt (Entrepreneure Sociale) Emmanuel Bodinier (Aequitaz) Eva Sadoun (Lita, Mouves) Evelyne Bechtold-Rognon (Marseillaise, prof de philo) Fabrice Lextrait (Les Grandes Tables) Fanny Agostini (Thalassa & Landestini) Fatima Ezzahra Benomar (Militante féministe) Fazette Bordage (Initiatrice de tiers-lieux) Félix Garnier (Militant associatif et syndicaliste étudiant) Flore Santisteban (Les Sentinelles) Florence de Maupeou (Financement Participatif France) Franz Vasseur (Avocat engagé) Gabrielle Dorey (Collectif pour une Parentalité Féministe) Ghyslain Hek Pek Vedeux (Le Cran) Gildas Véret (Résistance Climatique) Grace Ly (Autrice et podcast « Kiffe ta race ») Guillaume Capelle (LanDestini) Habiba Addi (Time2Start) Henri Landes (Landestini) Hind Ayadi (Entrepreneure Sociale) Hubert Motte (Entrepreneur social et écologique) Hugo Tranin (Militant écologiste) Hugo Viel (Militant écologiste) Ibrahim Chenouf (Forum Français Jeunesse) Ilana Weizmann (Militante féministe #Monpostpartum) Inès Seddiki (Ghett'up) Isabelle Huynh (Entrepreneure) Jan Goossens (Festival de Marseille) Jean-Baptiste Rufach (Ambassadeur Mouves PACA) Jean-Régis Rooijackers (Santé Habitat Précarité) Jeanne Varaldi (Artiste engagée) Jérôme Aurillac (Eloquentia, YesAsso) José-Manuel Gonçalvès (Directeur artistique) Julia Faure (Loom) Julie Pasquet (Présidente de T4E et militante écologiste) Julien Beller (Architecte engagé) Julien Vidal (Ca commence par moi) Juliette Bompoint (Mains d'Oeuvres, SCIC La Main) Justin Benard (Nos retraites) Katia Yakoubi (Collectif Cabucelle et Collectif contre les Punaises de lit) Ketsia Mutumbo (Féministes contre le Cyberharcèlement) Kevin Vacher (Militant Marseillais, Membre Collectif du 5 novembre) Laura Jane Gauthier (Podcast Supplément d'âme) Laura Jovignot (Militante #NousToutes, fondatrice #PasTaPotiche) Lauren Bastide (Nouvelles Écoutes, La Poudre) Laurence Lascary (De l'Autre Côté Du Périph) Léa Massare di Duca (Wide Open Project) Léna Abbou (Administratrice de la Fonda) Loubna Ksibi (Meet My Mama) Louis Gaillard (CliMates) Louis-Xavier Leca (La Cloche) Lucie Lucas (Comédienne et Youtubeuse écolo) Lumir Lapray (Optimist, Humanity in action) Magali Payen (On est prêt) Malcom Ferdinand (Chercheur, Philosophe) Margot Duvivier (Ancienne présidente REFEDD) Marianne Figarol (POWA) Marie Chureau (Youth For Climate) Marie Toussaint (L'Affaire du Siècle) Marie Yared (Avaaz) Marie-Sarah Adenis (Designeuse engagée) Marine Van Schoonbeek (Thanks for Nothing) Martial Breton (Jeune activiste pour le Climat et Gilets Citoyens) Maryam Kaba (AfroVibe, Maraboutage) Mathieu Delorme (Paysagiste urbaniste, Ateliergeorges) Mathilde Imer (Démocratie Ouverte, Convention Citoyenne) Matthieu Dardaillon (Ticket for Change) Matthieu Poitevin (Architecte engagé) Maud Le Floc’h (Urbaniste POLAU) Maxime Blondeau (Ecosyndicat Printemps Ecologique) Maxime de Rostolan (Entrepreneur écologiste, militant et lobbyiste) Maxime Ollivier (La Bascule, Extinction Rebellion) Mélanie Marcel (SoScience) Mie Kohiyama (Présidente Moi Aussi Amnésie) Morgane Ollier (Activiste Climat) Mounia Feliachi (Le Chat Glouton, Militante féministe décoloniale) Nicola Delon (Architecte engagé) Nicolas Détrie (Yes We Camp, Grands Voisins) Nicolas Karasiewicz (Entrepreneur social contre l'handiphobie) Ninon Lagarde (Tous Élus) Norah Benarrosh-Orsoni (Membre collectif des archives LGBTQI+) Odile Maurin (Activiste contre le Validisme, Gilet Jaune, Élue municipale) Olivier Maurel (Co-Gîtons) Paloma Moritz (Collectif Mieux Voter) Paul Duan (Entrepreneur Social) Pauline Dzikowski (LICA Marseille) Pauline Magnat (Extinction Rebellion) Priscillia Ludosky (Gilets Jaunes, Gilets Citoyens) Raphaël Negrini (Militant écologiste) Rémi Mahmoud (Membre d'Avenir Climatique) Rémi Rousselet (Militant écologiste) Romain Beylerian (LICA Marseille) Romain Olla (Jeune militant associatif) Romaric Thurel (Résilience) Romy Alizée (Militante Travailleuse du sexe) Rooh Savar (Singa) Saïd Hammouche (Mozaïc RH) Samia Chabani (Ancrages) Samir Akacha (Pastèque Samouraï, Coexister Marseille) Samuel Grzybowski (Coexister, Convivencia, Enseignants de la Transition) Samuel Wahl (MediActivism) Sarah Durieux (Activiste Égalité) Sarah Frikh (Réchauffons nos SDF) Sarah Gogel (YES Akademia) Sarah Zouak (Lallab) Sébastien Pezza (Militant écologiste) Sébastien Thiéry (PEROU) Solenn Thomas (Ekore) Sophie Llopis (La Ruche Marseille) Stacy Algrain (Penser L'après) Stéphane de Freitas (Indigo) Stéphanie Ampart (So Good) Stéphanie Jacquet (TDAH Egalité des chances) Steven Kuzan (Militant associatif droits LGBTQI+ et Kaz'Avenir) Tancrède Garreau (Le Mouvement) Taous Hammouti (Alliance Citoyenne) Tarik Ghezali (La Fabrique du Nous) Théo Rougier (Mouvements climat) Theo Scubla (Fondateur de EachOne & Wintegreat) Thérèse Basse (Belsunce Sentiers Créatifs) Thibaud Vinson (Candidat aux municipales "Nancy en Grand") Thomas Huriez (1083) Valérie Manteau (Ecrivaine et militante) Victor Grezes (Militant éducation) Vipulan Puvaneswaran (Activiste Climat) William Dufourcq (Cinq Toîts, Grands Voisins) Yanis Bouda (Entrepreneur social) Yann Stephant (Urban Prod) Yasmine Ouirhrane (We Belong Europe) Youness Bourimech (Entrepreneur à Bondy)

Le Centaure, utopie artistique

Ici, on aime raconter que « tout commence par une caresse ». C’est le premier geste que Manolo demande à ceux qu’il initie dans les rituels de « centaurisation » qu’il mène au théâtre ; parfois aussi dans la prison des Baumettes avec des détenus. Caresser l’encolure, la joue, le chanfrein, passer ses doigts dans la crinière, chercher son reflet dans l’œil du cheval, écouter le bruit de ses entrailles en collant son oreille contre ce corps chaud et massif. Ensuite seulement, monter en selle et tenter, les yeux fermés, de redevenir animal. (...) « Être Centaure, c’est faire de la permaculture sans le savoir, chercher le lien et penser les choses par ce qui les relie et non par ce qui les sépare. » Ce n’est pas un hasard si avec Rémi, un bénévole intarissable de l’association Cultures permanentes, ils ont « ensauvagé » leur jardin en plantant plus de 300 espèces de plantes vivaces, presque toutes comestibles. Pas un hasard non plus si ici, dans le 9e arrondissement de Marseille qui fait la jonction entre la ville et la nature, ils lanceront prochainement un vaste projet intitulé
« Le verger des utopies »" Excellent article d'Ainhoa Jean-Calmettes sur le Théâtre du Centaure, à Marseille : à déguster sur le site internet du magazine Mouvement.

Passage de relais

En juin 2020, dix danseurs-chorégraphes venus de huit pays africains, invités par Fatima N'doye et Alioune Diagne, auraient dû se retrouver au Théâtre Paris-Villette pour présenter leur créations lors de la 2e édition du festival Génération A dans le cadre de la Saison Africa 2020. Bloqués à des milliers de kilomètres les uns des autres, les chorégraphes ont créé à distance une chorégraphie en relais. Comme une correspondance. Comme un avant-goût de leurs retrouvailles en Juin 2021. https://www.facebook.com/parisvillette/videos/2944714952318469/ Fatouma N'doye Alioune Diagne

FEUILLETONS 1/5 - Mathias Langhoff - Lettre à Nicolas Royer

Lettre du 13 avril 2020 de Matthias Langhoff à Nicolas Royer Directeur de l’Espace des Arts, Scène nationale Chalon-sur-Saône Cher Nico, Quand tu m’as montré en février ton nouveau foyer, l’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône, une des dernières «Maisons de la Culture» construite selon la conception de Malraux - tu étais fier de la réussite des travaux de rénovation, des nombreuses scènes, des autres espaces susceptibles d’accueillir du public, des surfaces d’exposition - je t’ai demandé si tu avais aussi suffisamment d’argent pour faire vivre cette maison. «Bien sûr que non», m’as-tu répondu avec un sourire triste. J’ai senti la colère monter en moi. Le cadavre de Malraux a été enterré au Panthéon et avec lui, semble-t-il, sa grande idée, une vie culturelle pour tous. Il  n’avait pas peur de l’idée d’une «politique culturelle» et y voyait, soutenu par de Gaulle, une des tâches centrales d’un gouvernement français. La «Maison de la Culture» de Chalon, qui à vrai dire avait été pensée pour Dijon, mais n’avait pas reçu l’approbation du maire-chanoine et inventeur d’apéritifs Félix Kir qui y voyait une «idée communiste», est un exemple judicieux pour juger de la politique culturelle actuelle qui n’a rien de commun avec l’héritage de Malraux. Car la politique qu’on pratique aujourd’hui, sans conscience et fondée sur des impératifs économiques, mène aussi à une politique anti-culturelle. La rénovation généreuse du bâtiment et ici, pour une fois, réussie, ce qui n’arrive pas si souvent, accroît sa valeur immobilière pour son propriétaire, indépendamment des revenus liés à son utilisation. Le propriétaire attend néanmoins de ces revenus qu’ils soient les plus hauts possibles pour des coûts de production réduits. C’est cette règle du jeu qu’on appelle «liberté artistique» : elle repose sur le postulat que le robinet puisse aussi être définitivement fermé. Pour l’Etat français actuel, la politique culturelle, c’est du sponsoring, pas une artère vitale à la Nation et à sa population. Après t’avoir promis d’écrire quelque chose sur un possible usage de «l’Espace des Arts» au sens de Malraux et sur le mépris de cet héritage par les gens chargés aujourd’hui d’en administrer la succession, l’envie m’est passée d’écrire en pensant que mes destinataires, dans tout ce qu’on peut coucher sur le papier, ne cherchent que les chiffres et surtout les chiffres derrière lesquels il y a le signe €. Car c’est bien ainsi que se comprend le diktat de la liberté artistique. Et puis notre façon de produire et de consommer, bien trop négligente, ainsi qu’une démocratie qui n’est qu’obligation à l’enrichissement matériel, nous ont fait cadeau du CORONAVIRUS COVID-19, dont nous ne pouvons pas encore évaluer les conséquences, mais elles seront énormes. Je ne fais pas partie de ceux qui croient qu’après la crise, une reconstruction grandiose, avec masques sur le visage - la Burka peut se vanter d’avoir été là en précurseur - arrangera tout et mieux qu’avant. Je fais partie de ceux qui sont convaincus qu’une transformation radicale de notre vie est nécessaire pour sortir, sur le long terme, de cette situation misérable. Le capitalisme dans sa forme libérale a fait son temps. Il n’en ira pas ainsi de l’élimination du capitalisme ; il ne peut mourir que de lui-même, pour ainsi dire de mort naturelle. Justice, profit, morale, progrès, culture : autant de notions qu’il nous faut évaluer et manier de façon nouvelle. En ce qui concerne le théâtre, je ne crois pas être trop grand pessimiste quand je suppose que les scènes ne seront plus accessibles à un public de masse jusqu’à la fin de cette année. Si elles étaient rendues accessibles, on peut se demander pour combien de spectateurs, et à quelle distance les uns des autres, cette ouverture resterait justifiable économiquement. La question se pose aussi de qui fréquentera encore les théâtres si cette fréquentation est liée à des risques pour la santé. La disparition de ce qu’on appelait administrativement jadis «spectacle vivant» signifie une catastrophe économique pour un nombre monstrueux de gens, et pour longtemps. Je ne parle pas seulement des artistes, mais des techniciens, des constructeurs de décors, des couturières, du personnel des entreprises de nettoyage et de beaucoup d’autres. Parce que tous ces salariés sont chez nous, à une écrasante majorité, des salariés indépendants ou précaires, ils ne sont pas syndiqués et sont sans filet de sécurité. Pourtant il y a bien dans cette crise, que nous appelons encore «crise du Corona» au lieu de l’appeler crise du système, une opportunité. Qu’il ne puisse y avoir de représentations publiques ne signifie pas qu’on ne puisse produire dans les lieux de représentations - la seule chose qui s’y oppose, pour l’industrie culturelle publique, c’est le virus AVP (Achat-Vente-Profit). On dit que toutes les mesures prises en ce moment le sont surtout pour protéger les gens âgés, dont je fais partie, car ils seraient les plus menacés par le virus. C’est grotesque, mais nous, les vieux serons au contraire les moins touchés par les conséquences de la crise. Nous, ou moi, vivons de petites retraites et avons été depuis longtemps exclus du processus productif. C’est pourquoi je sens qu’il est de mon devoir de dispenser des conseils. Aujourd’hui les artistes qui dirigent les théâtres ne sont plus des hommes d’Etat, plutôt des propriétaires à durée déterminée, alors les retraités, je pense, peuvent se conduire à nouveau comme des hommes d’Etat. Taper sur les nerfs de tout le monde avec leurs discours est le mieux qu’ils puissent faire. Mais assez de justifications. J’écris pour demander à l’Etat un programme d’aide d’urgence jusqu’à fin de la saison 2020-21, à effet immédiat et sous conditions précises. A savoir un programme qui mise sur un travail culturel subventionné et même payé par l’Etat, et non sur sa vente. Quand, dans ce qui suit, je parle de théâtre, je suis bien conscient que ces réflexions concernent tous les arts qu’on rassemble sous le terme «spectacle vivant». Je dis théâtre parce que c’était et c’est toujours mon espace de travail. Ce programme d’aide d’urgence devrait soutenir des essais (Versuche), c’est-à-dire des expérimentations, pour inciter l’art théâtral à développer une autre relation à son public et à son environnement. Je pense à des tentatives d’utiliser le théâtre pour des recherches scientifiques ou sociales ou dans le domaine de l’action sociale. Par exemple, jouer des tragédies grecques en cuisinant un repas pour des personnes démunies, avec le partage de la nourriture que cela implique. Le tout serait filmé comme contribution à l’art culinaire. Peut-être que des criminologues pourraient aussi utiliser le théâtre pour remettre d’aplomb la justice ? En développant des formes ambulantes, on pourrait apporter le grand art dans les endroits les plus reculés. Je pense au travail pionnier de François Chattot et de sa compagnie Service Public, à son camion d’alimentation transformé en théâtre. Le camion s’arrêtait dans les plus petits villages et y restait plusieurs jours. L’entrée était gratuite ; les costumes, les accessoires et les bancs pour les spectateurs pouvaient être transportés dans le camion.  On ne jouait pas tous les jours. Il y avait des représentations pour les enfants. Et des soirs où les villageois prenaient part au jeu. Quand la merveilleuse administratrice de compagnies, Véronique Appel, s’est lancée à l’assaut de nouveaux rivages et a appris un métier de rêve pour un artiste, la boulangerie, il lui a fallu faire cette expérience : une femme au-dessus de cinquante ans en France ne trouve pas de travail dans un nouveau métier. Chattot a alors proposé d’acheter un four pour son camion et d’aller avec Véronique dans les villages qui n’ont plus de boulangerie. Comme le pain de Véronique aurait été un geste artistique, il n’aurait pas eu de prix de vente et aurait donc pu être cuit en respectant les traditions et être de la meilleure qualité possible. C’était un pas pour se réapproprier la culture. Le pas ne s’est pas fait, le ministère a refusé la subvention. Une autre direction possible, ce sont les essais qui visent, à partir du théâtre, à se tourner vers la caméra. Je ne parle pas des captations de spectacles et de leur façon de tout aplatir ou de détruire le travail, mais d’un autre langage formel, d’un ciné-théâtre. Capable de délivrer les images du carcan de l’authenticité et de leur accorder plus de profondeur spirituelle. On trouve des exemples de ce que je veux dire, de façon impressionnante, dans le Casanova de Fellini. Ce film est du pur théâtre, dont l’espace devient image de cinéma. Fellini a construit sa scène dans les studios de Cinecittà à Rome.
La mer de plastique fouettée par les vents que Donald Sutherland traverse avec la dernière énergie est une séquence inoubliable qui utilise la tradition et les techniques du décor de théâtre. Fellini montre dans ce film, plus que tous les festivals, Avignon inclus, le plaisir que peut procurer le théâtre. Le Ministère de la Culture pourrait aménager un endroit sur les réseaux où montrer toutes les activités qu’il subventionnerait et demanderait aux artistes, autant qu’elles seraient filmées. Ainsi le public serait sans cesse informé de ce pour quoi on dépense son argent. Pendant cette crise du Corona, nous sommes obligés de vivre devant des écrans de télévision ou d’ordinateur. Je me rends compte avec surprise du peu de matériel nécessaire (la caméra d’un ordinateur personnel paraît suffire) pour réunir des gens devant un écran. Qu’ils forment un public ou un cercle de discussion. À la fin des années vingt du siècle passé commença le règne de la radio. L’appareil au début ne suffisait pas, il fallait aussi s’abonner à la station émettrice. Le jeune Brecht fit des essais, des expériences, avec cette nouvelle technique. Il écrivit une série de pièces chorales appelées «pièces didactiques» (Lehrstücke), qui, par un jeu en commun, devaient amener professionnels du théâtre et public à un apprentissage mutuel, à une expérience commune. Ces pièces étaient construites selon le schéma de la tragédie grecque dont la fréquentation dans l’antiquité était devoir de citoyen. Dans la proposition de Brecht pour la radio, les comédiens professionnels devaient travailler un morceau du texte sans le chœur comme s’il s’agissait d’une pièce radiophonique, et les textes du chœur, sans le reste, devaient être envoyés aux abonnés de la station, si bien que le soir du direct, les comédiens disaient leur texte devant le micro, et les auditeurs chez eux pouvaient dire les textes des chœurs juste au bon moment, quand les comédiens s’interrompaient. C’était une idée pour délivrer l’auditeur de son état de simple consommateur. Comme il n’y avait pas encore beaucoup de gens qui avaient un appareil radio, on invitait des amis et des connaissances chez soi le temps de l’émission. Ainsi se créaient de nouvelles salles qui étaient de vrais espaces de communication au lieu que les spectateurs soient parqués dans le noir comme de braves vaches. Naturellement, une chose de ce genre n’avait aucun avenir pour un théâtre qui veut vendre des places. Je trouve moi que c’est une possibilité très intéressante pour combiner théâtre, réseaux sociaux et télévision. Ce ne sont que des propositions faites à la va vite pour montrer qu’on peut trouver dans cette crise quelque opportunité pour rénover l’art théâtral. Nous pouvons nous estimer heureux d’avoir les «Maisons de la Culture» de Malraux comme ton Espace des Arts. Ce sont des bâtiments qui disposent de plusieurs espaces pour le travail artistique, très différents les uns des autres, tous bien équipés techniquement, et qui peuvent accueillir les groupes les plus divers, les couches de la population les plus variées. Et même pour les temps à venir, quand il y aura de nouveau du théâtre avec un public, mais justement de façon différente, avec forcément d’autres chiffres de fréquentation, des maisons comme la tienne seront plus faciles à transformer pour de nouvelles formes et de nouveaux besoins. Les grandes institutions qui disposent en première ligne d’une énorme salle et de peu d’autres espaces sont infiniment plus difficiles à utiliser et à transformer. Quelqu’un qui comme moi connaît l’amphithéâtre d’Epidaure sait combien il serait agréable d’enlever les sièges de la grande salle de l’Espace des Arts et, à condition d’obtenir un bon coussin, de s’asseoir sur les marches restantes. On pourrait y faire entrer facilement les fauteuils roulants et, pour les gens dans mon genre qui souffrent d’arthrose, ajouter une chaise ne dérangerait personne. Entre 50 et 100 spectateurs pour une soirée théâtrale me paraît le bon chiffre pour en faire une véritable expérience artistique. La nouvelle Philharmonie à Paris avec ses 2400 ou 3600 places assises n’est pas seulement un bâtiment de prestige d’une laideur rare qui a coûté un prix exorbitant, lui aussi assez rare, mais exige du corps d’un mélomane plus qu’il ne peut supporter. Cette architecture affreuse, pseudo-moderne, n’a rien à voir avec une nouvelle façon de faire une expérience musicale, mais a tout à voir avec la masse énorme de places qu’ils ont à vendre. Le mal aux genoux qu’on éprouve à cause de ces rangées de fauteuils pressées les unes contre les autres démolit une symphonie de Brahms plus durablement encore que l’Orchestre de Paris. Même après le Corona, j’espère qu’on donnera son congé à de telles destructions de la culture. J’ai bon espoir, justement maintenant, moi qui suis un homme âgé, vivant seul, qui souffre amèrement comme tout le monde de l’emprisonnement qu’on a ordonné pour me protéger, que cette souffrance conduira à un grand bouleversement dans tous les domaines de la vie. Que la culture et les arts qui en font partie ne se laisseront plus dicter leur conduite «par ces messieurs rapides des cartels», mais reprendront le chemin vers l’idéal dont avaient rêvé des femmes et des hommes comme Malraux. Une culture pour toutes et tous, c’est-à-dire aussi pour celles et ceux qui travaillent en elle. Une salle de concert pour plus de 3000 spectateurs est l’ennemie de la culture, dans tous les sens qu’on peut donner à cette formulation. La culture ne dépend pas d’évènements pour exister, elle naît de la participation de chacun et du travail. Pour la vie culturelle d’un lieu, la durée d’une offre culturelle joue un rôle important. 3000 spectateurs à un concert qui a lieu un seul soir, ce n’est pas la même chose que 3000 spectateurs sur dix soirées. Pour les spectateurs, c’est l’évidence : ce n’est pas pour rien que les aristocrates allaient chercher la musique pour en jouir dans le confort de leurs châteaux. Que signifie pour des musiciens travailler un morceau de musique, que ce soit une création ou une œuvre du répertoire, pour une seule représentation ? C’est une vacherie, et pas seulement sur le plan financier ; ils sont aussi trompés dans leur sentiment de vivre de leur travail. Je sais que je parle d’argent ; que mes propositions pour la production théâtrale, par l’investissement et le temps de travail qu’elles exigent, provoquent des coûts plus élevés que ce qui est concédé aujourd’hui à l’art théâtral, et en plus, dans l’espoir d’une baisse du prix de vente jusqu’à un niveau insignifiant. Ce qui, indépendamment de tout ce que je propose ici, ne serait que justice. L’Etat ne possède pas d’autre argent que celui qu’il gagne sur notre travail au travers des impôts. C’est avec cet argent qu’il subventionne la culture qui est à notre disposition. Il est difficilement concevable qu’on doive encore lui payer quelque chose pour ce service : montrer notre richesse personnelle en biens culturels. Ce serait bien si les politiciens comprenaient qu’une image ou une représentation théâtrale peuvent devenir une marchandise, mais pas la culture. Lire Malraux ou participer à la vie culturelle pourrait les y aider. Bien sûr, il faut que le système de répartition de l’argent dans le secteur artistique subventionné soit transformé de fond en comble. Sans être égalitariste : le salaire qu’on gagne ne peut être déterminé par le marché. Le travail théâtral devrait, comme dans d’autres métiers, avoir des prix fixes qui seraient les mêmes pour tous les lieux subventionnés. Il devrait en être ainsi, pour le directeur ou la directrice comme pour l’homme ou la femme de ménage, pour les metteuses en scène comme pour les comédiens, pour les techniciennes comme pour les hommes dans les bureaux. Pour les permanents comme pour les intermittents. Le salaire minimum et les plus hauts cachets ne devraient avoir aucun rapport avec les sommes actuelles. La culture ne peut conquérir une place dans la vie générale de la société que si, dans sa façon de payer les gens, elle tient compte des besoins de cette vie. Un théâtre qui demande plus de travail et plus de temps de travail devrait être une meilleure assurance pour le revenu de chacun qu’un génie personnel dans la négociation salariale ou de bonnes relations avec les fonctionnaires du gouvernement. Il est important que la pensée propriétaire cesse au théâtre. Dans cette optique, ce serait bien d’avoir un règlement pour la direction des théâtres qui ressemblerait à celui de la Comédie Française : les artistes appelés à diriger un théâtre ne devraient pas travailler ni comme comédiens ni comme metteurs en scène dans leur propre maison. Et le poste de directeur devrait changer suffisamment souvent pour que chaque théâtre et avec lui, son personnel, reste en mouvement. Tant mieux si des artistes sont prêts à diriger un théâtre, mais pour ce qui est de la pensée et de l’organisation, ils devraient toujours rester du côté de celui qui leur donne ce travail : le public. Les metteurs en scène ne font vraiment du bon travail que lorsqu’ils exercent une stimulation ou une résistance à l’entreprise théâtrale. Quand ils font ce qu’ils veulent, ils n’obtiennent que les lauriers de la médiocrité ou deviennent précisément des vendeurs de culture et des fossoyeurs de l’art. Mais tout ça revient à cette question : jusqu’à quel point la culture et l’art sont des éléments de la richesse d’une société ? Et ce qu’un Etat veut faire et veut payer pour cette richesse. Il me faut parler de mon passé, car je suis convaincu que ma mémoire pourrait être intéressante pour les temps à venir. Je suis rentré, enfant d’une famille appauvrie qui s’était réfugiée dans une Suisse à l’époque pas encore tellement idyllique, après une pandémie terrible qui avait fait 55 millions de morts et qu’on appelait guerre mondiale, je suis rentré chez moi dans un pays détruit et occupé. Ce pays manquait de tout, sauf de producteurs de culture. Et il ne manquait pas non plus de soif de culture. La guerre avait uni dans la lutte contre la barbarie l’élite de l’art et de la culture européenne, alors qu’elle était dispersée dans le monde entier. Après la guerre, ils se sont unis à ceux sur place qui ne s’étaient pas vendus. Et ils prenaient malheureusement trop de précautions avec les artistes pro-nazis qui avaient poussé à la guerre et croyaient encore pouvoir prétendre à des places privilégiées. La misère et la soif de justice exigeaient une nourriture que seuls l’art et la culture pouvaient fournir.

Certes, les vainqueurs de la guerre, déjà en lutte les uns contre les autres, tentaient, avec du beurre ou des décorations, de convaincre les producteurs de culture de se mettre à leur service ou de passer dans leur camp. Le pouvoir de l’art et de la culture, il s’agissait alors de l’utiliser. La Guerre froide a aussi été menée sur le front culturel. Là où je vivais, on mettait tous les moyens nécessaires à la disposition de l’art, et ses produits, on les rendait accessibles à tous, mais il y avait des conditions, et de plus en plus, des règlements et des interdictions. Pourtant ce groupe qui venait du combat contre la barbarie, et dont étaient issus ceux qui étaient mes modèles et mes professeurs, comme Brecht, Eisler, Anna Seghers, Wolfgang Langhoff mon père, Ernst Bloch et beaucoup d’autres, était difficile à faire plier, et ils restèrent puissants parce qu’on voulait les écouter, et à cause de leur histoire, il fallait bien le faire : c’étaient des gens dont on avait envie qu’ils nous servent de guides. Et ce qu’ils voulaient ou ce pour quoi ils combattaient les liait avec d’autres ailleurs dans le monde. Leurs positions fondamentales, ils les avaient exprimées avec Gide, Breton, Jean-Richard Bloch, Aldous Huxley, Robert Musil, Egon Erwin Kisch, Tristan Tzara, Hemingway et beaucoup d’autres lors des trois congrès internationaux d’écrivains pour la Défense de la Culture qu’avaient organisés Iliya Ehrenburg et André Malraux dans les Paris, Madrid et Valence des années trente. Malgré toutes les interdictions, leur héritage est devenu une richesse collective, qui certes ne remplaçait pas les bananes qu’on n’avait pas, mais c’était le genre de trésor qui peut rendre heureux pour la vie. Et après tout, c’est le bonheur qui compte. C’est sous l’influence de ces professeurs que j’ai appris mon travail d’artiste, j’ai appris d’eux qu’on peut être heureux quand on appelle une injustice injustice et qu’on donne une voix aux humiliés. A chaque interdiction, en plus de la douleur, je sentais aussi en moi plus de pouvoir, car les autorités paraissaient aussi me craindre. Et puis avec effroi j’ai vu comment la soif de culture a été refoulée grâce à une meilleure offre en marchandises. J’ai vu comment l’héritage de Brecht, Eisler, Seghers, Zweig, et aussi de mon père, a fini par n’être plus qu’un objet décoratif, un bibelot posé sur le poste de télé. Quand je vins à Paris pour la première fois en 1971, ce ne sont pas les vitrines rutilantes, pleines à craquer, qui m’impressionnèrent, mais le nombre de gens qui achetaient les livres de leurs écrivains préférés, en format de poche, pas cher, chaque vendredi sur les quais de la Seine. Les rames de métro bondées, où il y avait encore une première et une seconde classe, me firent l’impression de salles de bibliothèque roulantes. Les beaux quartiers, que je connaissais à cause du roman d’Aragon, ne m’intéressaient pas, mais la vie et les disputes que je voyais éclater à la Sorbonne quand je rendais visite à mon ami Bernard Dort me plurent. La France aimait sa culture, le coq gaulois était l’oiseau de la beauté ; la culture partagée au sein de son peuple était sa grande richesse. Un jour, buvant une vigoureuse gorgée de vin avec Jack Ralite, un politicien d’une intelligence et d’une largeur d’esprit que je n’avais jamais connues jusqu’alors, je me mis à réciter un poème de Brecht pour les enfants : «Pour les poètes et les penseurs / Vient en Allemagne monsieur l’bourreau / Du soleil, lune, voient pas lueur / Mais d’la bougie de leur cachot.» Ce temps passé à Paris me détourna de l’Allemagne, de l’Est comme de l’Ouest, et m’attira en France, et je pus donc vivre ensuite le déclin de la culture française qui suivit le chemin européen commun jusqu’à la pandémie actuelle. Les conséquences de cette pandémie, comme les conséquences de la destruction de l’environnement, abîmeront sensiblement les valeurs culturelles des peuples. Elles demanderont une nouvelle orientation culturelle et la réappropriation de façons de vivre oubliées. Sans doute allons-nous bientôt devoir porter un masque pour sortir dans la rue. Ce que cela signifie pour notre vie, et donc pour notre culture, je ne veux même pas me le représenter. Ne me vient pour l’instant à l’esprit qu’une seule réponse, la pire : on s’y habituera. Et que signifie alors la phrase de Heiner Müller: « La mort est le masque de la révolution. La révolution est le masque de la mort. » C’est un cauchemar de penser que les mesures prises pour lutter contre cette pandémie constituent un exercice pour l’avenir. Le déplacement du travail vers l’espace domestique par la mise en réseaux, l’approvisionnement entre les mains d’Amazon & co, la convivialité et la communication via WhatsApp, la culture et l’information réchauffées dans les tubes télévisés. La beauté de voir les rues sans automobiles et de respirer de l’air propre dans les villes ne va pas sans l’interdiction d’exprimer sa mauvaise humeur dans la rue. Ce qui était Polis ou communauté devient réseau. Cher Nico, permets moi de revenir à cette idée encore une fois : du théâtre pour cinquante, ou au maximum cent spectateurs, dispersés dans ta grande salle, bien installés, à leur aise. Pour toi sûrement une source d’effroi, pour moi, un espoir. Depuis quatre semaines, seul chez moi, je pense à ce qui me manque et pourquoi. Etrangement, bien que je n’y aille presque jamais, je pense au parc des Buttes-Chaumont qui se trouve dans mon quartier et est à présent fermé au public. Pourquoi me manque-t-il puisque je n’y vais pour ainsi dire jamais ? Il me manque parce que je sens qu’il fait partie de ma vie et que je ne peux pas imaginer vivre ici dans le dix-neuvième arrondissement de Paris sans ce parc. Mon environnement sans lui serait une sorte de prison en plein air. Un parc est un lieu idéal de rencontre avec la nature, avec d’autres êtres humains et des chiens. On n’est pas seul dans un parc, mais ce n’est pas non plus le lieu des grands rassemblements. On va se promener, on lit un livre, on prend le soleil, on fait du jogging ou on respire le parfum d’une fleur. On le traverse à la hâte parce que c’est un raccourci. Il y a des aires de jeu pour les enfants, on peut les regarder jouer - on peut aussi s’éloigner d’eux parce qu’on veut être tranquille.

On s’énerve dès que quelqu’un fait du bruit. On a des pensées claires et des pensées sombres. On n’a pas besoin de masses de gens qui font la même expérience du parc que soi. On peut y faire l’expérience des relations les plus diverses à la nature, à la vie et à soi-même. On se demande pourquoi on a donné telle forme à la nature, pourquoi elle ne pousse pas comme elle veut. Si on a de la chance, le parc peut réveiller l’envie de la forêt et des grands espaces et de la mer. La visite au parc est gratuite, mais maintenir le parc en bon état dévore beaucoup de travail et d’argent. Et ça ne dérange personne, car un parc - c’est évident sans faire le moindre calcul des coûts et des profits - fait partie de notre vie, de notre richesse, et on ne peut imaginer s’en passer. Et ce n’est pas vrai que ça ne dérange personne. Les réfugiés qui viennent chez nous pour fuir la misère et la boue et auxquels il est interdit de se construire un abri dans le parc, ça les dérange. Justement c’est notre parc et j’ai honte de ce « notre parc ». Mais quand même, je rêve d’un théâtre qui appartiendrait à la vie comme un parc. Un théâtre dont ceux qui cherchent refuge auraient aussi droit de me chasser si on ne leur offre rien de mieux. Je trouve que nous pouvons beaucoup demander, mais que par notre talent il nous faut donner la preuve que nous le valons bien. Et peut-être pourra-t-on en arriver à un dialogue avec nos supérieurs où on ne parlera pas que de chiffres et d’argent. Cher Nico, je ne te salue pas comme le brave soldat Schweyk qui, au moment de prendre congé, disait toujours : «alors, on dit après la guerre à cinq heures et demie au Café du Calice». Je choisis plutôt, en guise d’adieu, une ligne d’un poème de Hölderlin qui commence par : « Viens ! Vers l’ouvert, ami !». Et plus loin dit : «Car ce n’est pas au Puissant mais à la Vie qu’appartient / Ce que nous voulons, et qui semble convenable et joyeux à la fois.» Matthias Langhoff Post Scriptum Je vais demander à Irène de vite traduire cette lettre, car j’aimerais l’envoyer à d’autres amis et ennemis : peut-être qu’à plusieurs on peut faire bouger quelque chose dans cette époque de plomb. Le premier signe printanier d’un tournant dans la pensée, je l’ai vu dans l’assurance que tout est fait pour nous protéger, nous autres les vieux. Et que la solidarité avec nous est chose acquise. C’est déjà quelque chose. Après tout, on aurait pu aussi nous supprimer pour raisons économiques. Le slogan de toutes les dictatures, « tout pour notre jeunesse», paraît ne plus être à l’ordre du jour. Peut-être qu’à l’avenir nous autres les vieux trouverons à nouveau une place au théâtre. Notre contribution pourrait être l’expérience, et la générosité sans laquelle il n’y a pas d’art. Commentaire à une lettre Quand j'ai relu ma lettre adressée à Nicolas Royer, j'ai ressenti un vieux sentiment d'impuissance qui m’est familier. L'inexactitude et l'utopie de mon écriture réclament des conseils, afin que la pensée devienne un guide pour une action pratique dans une époque plombée. Car l'heure ombrée sur le double cadran solaire, souverain de la vie et la mort, n'exige rien d'autre. Je sais que la seule chose que j'entends de mes maîtres, morts aujourd’hui, ceux dont j'ai toujours suivi les conseils, c'est : « Nous avons fait de notre mieux » Ou alors : « Si tu veux en savoir plus, viens nous rejoindre ». Plutôt que de suivre ce conseil bien intentionné, je préfère repenser la tâche à laquelle ils s‘étaient attelés et qu’ils ont demandé de poursuivre. Brecht a formulé cette mission dans son livret d'opéra
« La décision » : « Ändere die Welt, sie braucht es. - Changez le monde, il en a besoin ».
Ma lettre concerne cette exigence de base. Quand je suis obligé de regarder à la télévision les évènements du monde dominé par le virus, la première chose que j'entends, est le retour bientôt possible à notre vie d’avant. Ce discours est sourd et aveugle. Après avoir si longtemps refusé de voir et d’éviter les conséquences annoncées de la destruction de l’environnement, on pense maintenant vaincre cette pandémie pour que tout continue comme avant. Que nous avons eu de plus en plus d'épidémies virales au cours des dernières décennies, ce qui a conduit à la pandémie corona. D’expérience, on peut prévoir que la lutte contre le Covid-19 prépare le terrain pour l’apparition d’un prochain virus plus terrible encore. Destruction de l'environnement, pandémie, faim et misère, guerres et asservissement sous le dogme de l'enrichissement, est un ensemble qui se nourrit intrinsèquement jusqu’à arriver à une catastrophe finale. Cette catastrophe, qui s’approche déjà à grande vitesse, est visible dans le spectacle grotesque d'un imbécile, laid et d’une pathologie vérifiable, qui, en pleine pandémie, ampute l’Organisation Mondiale de la Santé des 400 millions de dollars de contribution américaine et regarde sans rien faire, un monde malade d’un air dégoûté, mais inactif. Je suis convaincu que seul un changement radical de notre mode de vie peut nous sauver. Dans ce contexte de mort, l’art doit maintenir vivant le rêve d'un monde de justice. C’est ce dont je veux parler dans ma lettre, et c’est pour ce rêve, mes amis, que j'espère votre aide. Il est de notre devoir de ne pas permettre un «trop tard». Il est aussi temps de relire «Théâtre et la peste» d'Artaud.

FEUILLETONS 2/6 - "Les images de la violence, la violence des images", par Bruno Tackels

PREMIÈRE PARTIE Les images de la violence
[La peine de mort, la police, le Parlement] 1. La peine de mort L’intuition fulgurante de Benjamin, très inconfortable, et pour tout dire profondément dérangeante est la suivante : la violence est inséparable de la question du droit et de la justice. Impossible de fonder un état de droit sans faire appel à la violence. Cette violence est double : fondatrice de droit et conservatrice de droit. Autrement dit, pour fonder un état en droit, les sociétés humaines ont toujours eu recours à la violence, et ce n’est pas tout : pour que cette état de droit dure, il convient de faire une nouvelle fois appel à la violence, pour conserver cet état, le maintenir en l’état. Tout état de droit est né d’un coup de force et ne peut se maintenir que par la menace permanente de coups répétés pour entretenir le coup initial. L’exemple absolu de cette logique nous est donné, selon Walter Benjamin, par la notion de peine de mort. Ce pouvoir d’exercer la violence sur la vie jusqu’à la mort est le paradigme absolu des sociétés de droit. C’est ce pouvoir qui a fortifié et garanti pendant des siècles les états de droit que nous connaissons dans l’histoire. 2. La police Autre exemple, encore plus dérangeant, qui fait comprendre ces deux types de violence, la fondatrice de droit et la conservatrice de droit : la police. Celle-ci réussit le tour de force de mélanger les deux types de violence. Elle utilise à la fois la violence pour défendre le droit, à des fins légales, mais elle a le pouvoir, par ordonnance, d’étendre le domaine de ces fins légales, et d’établir une sorte d’état d’exception — ce que nous avons connu à partir du 11 septembre 2011, avec l’instauration des plans anti-terroristes, qui élargissement considérablement les droits de la police. La police se donne finalement le droit d’intervenir partout où l’Etat n’est plus en mesure de garantir l’ordre et la sécurité. Contrairement à l’armée, au rôle bien défini, la police est infiniment plus inquiétante, car mobile et insaisissable : « sa violence est aussi amorphe que sa manifestation fantomatique, insaisissable et omniprésente dans la vie des Etats civilisés. » [1] Elle est d’autant plus sournoise dans la République qu’on ne sait plus très bien ce qu’elle représente — puisque ce qu’elle représente est mobile et jamais fixé, contrairement à la monarchie où elle représente la seule violence du souverain. La police des Etats modernes confond les deux types de violence, la fondatrice de droit et la conservatrice de droit. Elle porte donc en elle un immense pouvoir de terreur et de destruction, mais elle peut également se retourner en un éclair et disparaître, pour laisser place au plus grand des espoirs. 3. Le Parlement Toute la question de Walter Benjamin est de savoir si les sociétés humaines peuvent se passer de la violence pour construire une société nouvelle, dans la mesure où il découvre que la violence est au cœur du droit : fondatrice de droit et conservatrice de droit. Le parlement lui-même est institué grâce à ce double mouvement de violence : c’est par elle, par la violence, que le parlement est institué et reconnu par la communauté, et c’est par la violence toujours que le parlement fait respecter les contrats qu’il édicte [en l’utilisant si les contractants venaient à ne pas les respecter]. Benjamin note au passage que les Parlements européens sont en train de péricliter, justement parce qu’ils sont en train de perdre toute conscience de cette violence fondatrice, et aussi parce qu’ils se sont fait voler l’image centrale du pouvoir, maintenant captée par le cinéma — on traduira, au XXIeme siècle, par la télévision et internet. Si la violence est présente dans toutes les institutions juridiques, jusqu’au parlement lui-même, dans tous les contrats qui régissent le commerce des hommes, se passer de la violence, ce serait alors se passer de tout contrat, de tout droit, de toute légalité. Comment penser cette étrange équation ? Se passer de la violence, serait-ce alors l’art du compromis ? Tenter de faire la synthèse des positions adverses, qui acceptent bilatéralement de concéder quelque effort pour obtenir le compromis final ? Bien au contraire, Benjamin répond que le compromis appartient bel et bien à l’esprit de violence, puisque : « aucun compromis, même librement accepté, ne peut échapper au caractère d’une contrainte. » [2] C’est donc une illusion absolue, et absolument dangereuse, que de penser que le système parlementaire peut nous permettre d’obtenir des solutions non-violentes aux conflits politiques. Et Benjamin de reposer avec entêtement la question : « Est-il possible de liquider les conflits sans recourir à la violence ? » [3] Contre toute attente, car on a bien compris que Benjamin se méfie de toutes les naïvetés qu’ont pu induire le pacifisme, il répond : oui, il est possible de dessiner une « politique de moyens purs », qui « excluent la violence », tels que la courtoisie cordiale, la sympathie, le dialogue, l’amour et la paix. De tels moyens purs de toutes violence semblent absurdes dans les relations entre états, alors qu’elles vont de soi dans de très nombreuses relations entre personnes privées. Le domaine de l’entente, du langage a très longtemps permis de produire des accords très solides entre les hommes [il n’y a qu’à penser aux accords oraux passés d’homme à homme pour sceller un contrat de vente, par exemple]. Ces relations d’entente ont perdu toute effectivité quand on a commencé à pénaliser la tromperie : le loup du droit, et son cortège de violence, était définitivement entré dans la bergerie. Walter Benjamin. « Critique de la violence », inŒuvres I, page 224. Walter Benjamin. « Critique de la violence », in Œuvres I, page 226. Walter Benjamin. « Critique de la violence », in Œuvres I, page 226.