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Vers un féodalisme digital ?

Mis à jour : août 3

by Byung-Chul Han



« Nous allons vers un féodalisme digital où le modèle chinois pourrait s’imposer »

Estime Byung-Chul Han, philosophe d'origine sud-coréenne et professeur de philosophie à l’Université des arts de Berlin, auteur d'essais tels que « La société de la fatigue», « Psychopolitique : Le Néolibéralisme et les nouvelles techniques de pouvoir » ou encore « La société de transparence ».

La menace du terrorisme a déjà largement conduit à ce que nous nous soumettions à des mesures de sécurité dégradantes dans les aéroports sans que nous opposions la moindre résistance. Les bras en l’air, nous les laissons scanner notre corps. Nous leur permettons de nous palper à la recherche d’armes cachées. Chacun de nous est un terroriste potentiel. Avec le virus, c’est le terrorisme qui circule dans l'air ; il représente une menace considérablement plus grande que celle du terrorisme islamique. Il est intrinsèquement lié à la logique de cette pensée selon laquelle la pandémie aura des conséquences qui transformeront l'ensemble de la société en une zone surveillée, en une quarantaine permanente, où chacun sera traité comme porteur potentiel du virus.

L'Europe et les États-Unis perdent toute leur splendeur en temps de pandémie. Ils chutent. Ils semblent incapables de contrôler l'épidémie. En Asie, des États, des cités-États, des territoires, comme Taiwan, Hong Kong, Singapour, la Corée du Sud ou encore le Japon, ont su la contrôler assez rapidement. Pourquoi ? Quels sont les atouts systémiques des pays asiatiques ? En Europe et aux États-Unis, le virus rencontre une société libérale au sein de laquelle il se propage sans effort. Le libéralisme est-il responsable de l'échec européen ? Le virus peut-il se sentir à l'aise dans le système libéral ?

Très vite l'idée s’imposera que la lutte contre la pandémie signifie agir à une petite échelle, mettre l'accent sur la personne, l'individu. Mais le libéralisme n’est pas vraiment compatible avec un tel processus. Une société libérale est composée de personnes qui disposent d’une liberté d’action empêchant l’ingérence de l’État. À elle seule, la protection des données interdit la surveillance à petite échelle des individus. La société libérale n'envisage pas la possibilité de faire des individus, pris individuellement, des objets de surveillance. Elle n'a donc d'autre choix que l’enfermement avec ses conséquences économiques massives. L'Occident parviendra bientôt à une conclusion inéluctable : Seule une bio-politique autorisant un accès illimité à l'individu permettra d'éviter un enfermement total. L'Occident en tirera la conséquence que la sphère privée protégée est précisément le lieu qui offre un abri au virus. Mais reconnaître cela signifie la fin du libéralisme.


Les Asiatiques combattent le virus avec une rigueur et une discipline inconcevables pour les Européens. La surveillance se concentre sur chaque personne individuellement, et c'est la principale différence avec la stratégie européenne. Les procédures asiatiques, rigoureuses, rappellent les mesures disciplinaires prises dans l'Europe du XVIIe siècle pour lutter contre l'épidémie de peste. Michel Foucault les a décrites de manière saisissante dans son analyse de la société disciplinaire. Les maisons sont verrouillées de l'extérieur et les clés remises aux autorités. Ceux qui violent la quarantaine sont condamnés à mort. Les animaux en liberté sont tués. La surveillance est totale. L'obéissance inconditionnelle est requise. Chaque maison est surveillée individuellement. Pendant les contrôles, tous les habitants d'une maison doivent se montrer aux fenêtres. Ceux qui vivent dans des maisons qui ouvrent sur une cour se voient assigner une fenêtre par laquelle se montrer. On appelle chaque personne par son nom et on lui pose des questions sur son état de santé. Quiconque ment encourt la peine de mort. Un système d'enregistrement complet est mis en place. L'espace devient un réseau rigide de cellules imperméables. Chacun est attaché à sa place. Quiconque déménage met sa vie en danger.

Au XVIIe siècle, l'Europe est devenue une société disciplinaire. Le « biopouvoir » s’immisce jusque dans les moindres détails de la vie. Toute la société se transforme en panoptique ; elle est saisie par le regard panoptique. Le souvenir de ces mesures disciplinaires s'est complètement estompé en Europe. En réalité, il s'agissait de mesures beaucoup plus sévères que celles prises par la Chine face à cette pandémie. Mais on pourrait dire que l'Europe des XVIIe et XVIIIe siècles est la Chine d'aujourd'hui. Entre temps, la Chine a créé une société disciplinaire numérique avec un système de crédit social qui permet une surveillance biopolitique et un contrôle sans failles de la population. Pas un seul instant de la vie quotidienne n'échappe à l'observation. Chaque clic, chaque achat, chaque contact, chaque activité sur les réseaux sociaux est surveillé. Deux cents millions de caméras de surveillance par reconnaissance faciale sont en service. Quiconque franchit un feu rouge, a des contacts avec des opposants au régime ou publie des commentaires critiques sur les réseaux sociaux, vit dangereusement.

Ceux qui, en revanche, achètent des aliments sains ou lisent les journaux officiels sont récompensés par des crédits bon marché, une assurance maladie ou des visas pour des voyages. En Chine, cette surveillance totale est possible car il n'existe aucune restriction à l'échange de données entre les fournisseurs d'accès Internet et de téléphonie mobile et les autorités. L'État sait donc où je suis, avec qui je suis, ce que je fais en ce moment, ce que je recherche, ce à quoi je pense, ce que j'achète, ce que je mange. Il est très probable qu'à l'avenir, l'État contrôlera également la température corporelle, le poids, le taux de sucre dans le sang, etc.


La surveillance numérique totale de la population s'avère extrêmement efficace contre le virus. Quiconque quitte la gare de Pékin est capturé par une caméra qui mesure sa température corporelle. Si la température est élevée, toutes les personnes se trouvant dans la même voiture sont informées sur leur téléphone portable. Le système sait qui était dans le train, à quel moment, et où il allait. Les personnes potentiellement infectées sont détectées grâce au seul recours à des données technologiques. Les réseaux sociaux informent sur l'utilisation de drones pour surveiller la quarantaine. Si une personne abandonne clandestinement sa quarantaine, le drone vole vers elle et lui intime l’ordre de rentrer chez elle. Le drone peut même imprimer, sur place, une amende qu’il laisser tomber sur votre tête. Il semble qu'un changement de paradigme soit en cours dans le contrôle de la pandémie, dont l'Occident n'a pas pris la pleine conscience. La lutte contre la pandémie est en cours de numérisation. Non seulement les virologues et les épidémiologistes la combattent, mais aussi les informaticiens et les spécialistes du big data.

Dans la lutte contre le virus, l'individu est suivi individuellement. Une application attribue à chaque personne un code QR qui indique son état de santé, au moyen de couleurs. La couleur rouge signifie une quarantaine de deux semaines. Seuls ceux qui peuvent afficher un code vert ont le droit de se déplacer librement. Il n'y a pas que la Chine. D'autres pays asiatiques mettent également en place une surveillance individuelle. Pour détecter les personnes potentiellement infectées, les données les plus diverses sont croisées. Le gouvernement sud-coréen envisage même d'obliger les personnes mises en quarantaine à porter un bracelet numérique qui permettra de les surveiller 24h / 24. Jusqu'à présent, cette méthode de surveillance était réservée à ceux qui avaient commis des délits sexuels. Ainsi, face à la pandémie, chaque individu est traité comme un criminel potentiel. Le modèle asiatique de lutte contre le virus ne semble pas compatible avec le libéralisme occidental. La pandémie met en évidence la différence culturelle entre l'Asie et l'Europe. En Asie, une société disciplinaire continue de prévaloir, un collectivisme avec une forte tendance à la discipline. On y applique d’autres mesures disciplinaires radicales qui seraient complètement rejetées par les Européens. Elles ne sont pas perçues comme une restriction des droits individuels mais comme l'accomplissement de devoirs collectifs. Des pays comme la Chine et Singapour ont un régime autocratique. Il y a encore quelques décennies, en Corée du Sud et à Taïwan, les conditions autocratiques prévalaient. Les régimes autoritaires font des gens des sujets disciplinaires, les éduquent à l'obéissance. L'Asie est marquée par le confucianisme, qui impose une obéissance inconditionnelle à l'autorité. Toutes ces particularités asiatiques sont des avantages systémiques pour contenir l'épidémie. Serait-il possible que la société disciplinaire asiatique finisse par s'imposer à l'échelle mondiale à la lumière de la pandémie ?

Il n'est pas même nécessaire de se référer à l'Asie pour souligner le danger que représente la pandémie pour le libéralisme occidental. La surveillance panoptique n'est pas un phénomène exclusivement asiatique. Nous vivons déjà dans un panoptique numérique mondial. Les réseaux sociaux ressemblent également de plus en plus à un panoptique qui surveille et manœuvre impitoyablement les utilisateurs. Nous nous exposons volontairement. Ce n’est pas la force qui nous oblige à livrer nos données mais une nécessité interne. Nous sommes constamment encouragés à partager nos opinions, nos préférences et nos besoins, à communiquer et à compter nos vies. Les données sont ensuite analysées par des plateformes numériques dédiées à la prévision et à la manipulation des comportements, puis sont exploitées commercialement sans trêve ni quartier.

Nous vivons dans le féodalisme numérique. Les seigneurs féodaux numériques comme Facebook nous apportent un lopin de terre en disant : c’est gratuit, labourez-le maintenant. Et nous le labourons comme des fous ! Au final, ces messieurs viennent chercher la récolte. C'est ainsi que la communication est totalement exploitée et surveillée. C'est un système extrêmement efficace. Aucune protestation ne voit le jour parce que nous vivons dans un système qui exploite la liberté elle-même. Le capitalisme, dans son ensemble, se transforme en un capitalisme de surveillance. Des plateformes comme Google, Facebook ou Amazon, nous surveillent et nous manipulent, afin de maximiser leurs profits. Chaque clic est enregistré et analysé. Nous sommes baladés comme des marionnettes par des fils algorithmiques. Mais on se sent libre. Nous assistons à une dialectique de la liberté qui transforme celle-ci en servitude. Est-ce encore du libéralisme ?


La question que nous devons nous poser est la suivante : pourquoi cette surveillance numérique, déjà présente, devrait-elle faire une pause en période de virus ? La pandémie, au contraire, est susceptible d'abaisser le seuil d'inhibition qui empêche l’extension de la surveillance biopolitique à l'individu. La pandémie conduit tout droit à un régime de surveillance biopolitique. Non seulement nos communications, mais aussi notre corps, notre état de santé, sont l'objet de surveillance numérique. La société de surveillance numérique connaît une expansion biopolitique.

Selon Naomi Klein, auteur de No Logo, le moment du choc est un moment opport un pour mettre en place un nouveau système de domination. Le choc pandémique conduira à la domination mondiale de la biopolitique numérique - qui prendra le contrôle de notre corps avec son système de contrôle et de surveillance-, à la création d’une société disciplinaire biopolitique surveillant en permanence notre santé. Il n’est pas exclu que nous nous sentions libres à l’intérieur de ce régime de surveillance biopolitique. En fait, nous penserons que capitalismeachevée au moment où elle coïncide avec la liberté. En plein choc provoqué par la pandémie, l'Occident sera-t-il contraint d'abandonner ses principes libéraux ? Risquons-nous de devenir une société de quarantaine biopolitique qui restreindra durablement notre liberté ? La Chine est-elle l'avenir de l'Europe ?


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Byung-Chul Han, est un hilosophe d'origine sud-coréenne et professeur de philosophie à l’Université des arts de Berlin, est l'auteur d'essais tels que La société de la fatigue  (Circé, 2014), Psychopolitique : Le Néolibéralisme et les nouvelles techniques de pouvoir  (Circé, 2016), La société de transparence (PUF, 2017), Amusez-vous bien ! : Du bon divertissement  (PUF, 2019).


L’article, ci-dessus, écrit en allemand, a été traduit pour le journal argentin Clarín par Carla Imbrogno. Traduction française, Dominique Delpirou.




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