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FEUILLETONS 2/6 - "Les images de la violence, la violence des images", par Bruno Tackels

Mis à jour : août 3

PREMIÈRE PARTIE


Les images de la violence [La peine de mort, la police, le Parlement]



1. La peine de mort


L’intuition fulgurante de Benjamin, très inconfortable, et pour tout dire profondément dérangeante est la suivante : la violence est inséparable de la question du droit et de la justice. Impossible de fonder un état de droit sans faire appel à la violence. Cette violence est double : fondatrice de droit et conservatrice de droit. Autrement dit, pour fonder un état en droit, les sociétés humaines ont toujours eu recours à la violence, et ce n’est pas tout : pour que cette état de droit dure, il convient de faire une nouvelle fois appel à la violence, pour conserver cet état, le maintenir en l’état. Tout état de droit est né d’un coup de force et ne peut se maintenir que par la menace permanente de coups répétés pour entretenir le coup initial. L’exemple absolu de cette logique nous est donné, selon Walter Benjamin, par la notion de peine de mort. Ce pouvoir d’exercer la violence sur la vie jusqu’à la mort est le paradigme absolu des sociétés de droit. C’est ce pouvoir qui a fortifié et garanti pendant des siècles les états de droit que nous connaissons dans l’histoire.


2. La police


Autre exemple, encore plus dérangeant, qui fait comprendre ces deux types de violence, la fondatrice de droit et la conservatrice de droit : la police. Celle-ci réussit le tour de force de mélanger les deux types de violence. Elle utilise à la fois la violence pour défendre le droit, à des fins légales, mais elle a le pouvoir, par ordonnance, d’étendre le domaine de ces fins légales, et d’établir une sorte d’état d’exception — ce que nous avons connu à partir du 11 septembre 2011, avec l’instauration des plans anti-terroristes, qui élargissement considérablement les droits de la police. La police se donne finalement le droit d’intervenir partout où l’Etat n’est plus en mesure de garantir l’ordre et la sécurité.


Contrairement à l’armée, au rôle bien défini, la police est infiniment plus inquiétante, car mobile et insaisissable :

« sa violence est aussi amorphe que sa manifestation fantomatique, insaisissable et omniprésente dans la vie des Etats civilisés. » [1]

Elle est d’autant plus sournoise dans la République qu’on ne sait plus très bien ce qu’elle représente — puisque ce qu’elle représente est mobile et jamais fixé, contrairement à la monarchie où elle représente la seule violence du souverain.


La police des Etats modernes confond les deux types de violence, la fondatrice de droit et la conservatrice de droit. Elle porte donc en elle un immense pouvoir de terreur et de destruction, mais elle peut également se retourner en un éclair et disparaître, pour laisser place au plus grand des espoirs.


3. Le Parlement


Toute la question de Walter Benjamin est de savoir si les sociétés humaines peuvent se passer de la violence pour construire une société nouvelle, dans la mesure où il découvre que la violence est au cœur du droit : fondatrice de droit et conservatrice de droit. Le parlement lui-même est institué grâce à ce double mouvement de violence : c’est par elle, par la violence, que le parlement est institué et reconnu par la communauté, et c’est par la violence toujours que le parlement fait respecter les contrats qu’il édicte [en l’utilisant si les contractants venaient à ne pas les respecter]. Benjamin note au passage que les Parlements européens sont en train de péricliter, justement parce qu’ils sont en train de perdre toute conscience de cette violence fondatrice, et aussi parce qu’ils se sont fait voler l’image centrale du pouvoir, maintenant captée par le cinéma — on traduira, au XXIeme siècle, par la télévision et internet. Si la violence est présente dans toutes les institutions juridiques, jusqu’au parlement lui-même, dans tous les contrats qui régissent le commerce des hommes, se passer de la violence, ce serait alors se passer de tout contrat, de tout droit, de toute légalité. Comment penser cette étrange équation ?


Se passer de la violence, serait-ce alors l’art du compromis ? Tenter de faire la synthèse des positions adverses, qui acceptent bilatéralement de concéder quelque effort pour obtenir le compromis final ? Bien au contraire, Benjamin répond que le compromis appartient bel et bien à l’esprit de violence, puisque :

« aucun compromis, même librement accepté, ne peut échapper au caractère d’une contrainte. » [2]

C’est donc une illusion absolue, et absolument dangereuse, que de penser que le système parlementaire peut nous permettre d’obtenir des solutions non-violentes aux conflits politiques.


Et Benjamin de reposer avec entêtement la question :

« Est-il possible de liquider les conflits sans recourir à la violence ? » [3]

Contre toute attente, car on a bien compris que Benjamin se méfie de toutes les naïvetés qu’ont pu induire le pacifisme, il répond : oui, il est possible de dessiner une « politique de moyens purs », qui « excluent la violence », tels que la courtoisie cordiale, la sympathie, le dialogue, l’amour et la paix. De tels moyens purs de toutes violence semblent absurdes dans les relations entre états, alors qu’elles vont de soi dans de très nombreuses relations entre personnes privées. Le domaine de l’entente, du langage a très longtemps permis de produire des accords très solides entre les hommes [il n’y a qu’à penser aux accords oraux passés d’homme à homme pour sceller un contrat de vente, par exemple]. Ces relations d’entente ont perdu toute effectivité quand on a commencé à pénaliser la tromperie : le loup du droit, et son cortège de violence, était définitivement entré dans la bergerie.

  1. Walter Benjamin. « Critique de la violence », inŒuvres I, page 224.

  2. Walter Benjamin. « Critique de la violence », in Œuvres I, page 226.

  3. Walter Benjamin. « Critique de la violence », in Œuvres I, page 226.