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FEUILLETONS 1/6 - "Les images de la violence, la violence des images", par Bruno Tackels

Mis à jour : août 3


REPÈRES BIOGRAPHIQUES - Bruno Tackels


Docteur en philosophie de l'Université de Strasbourg, où il travaillait sous la direction de Philippe Lacoue-Labarthe, il est un spécialiste de Walter Benjamin et de la théorie moderne de l'œuvre d'art.

De 1995 à 2000, il a enseigné l'esthétique au département des arts du spectacle de l'Université de Rennes II.

Il a été critique de théâtre pour la revue Mouvement, dont il fut membre du comité éditorial, et sur la chaîne de radio publique France Culture, où il était également producteur d'émissions.

De 2008 à 2012, il est responsable d'une émission mensuelle, Autour du Plateau, diffusée sur France Culture chaque deuxième jeudi du mois de 22h15 à 23h30.

Figure importante des éditions Les Solitaires intempestifs, il y a dirigé la collection « Essais », qu'il a créée en 2000.

Entre 2013 et 2016, il travaillait à la Direction générale de la Création artistique au Ministère de la culture.


Aujourd'hui installé en Colombie, il poursuit son travail de recherche, dont le texte qui suit est une illustration magistrale.



Ce texte a été publié initialement par l'auteur sur son propre compte Facebook du 19 juillet au 29 juillet 2020. La présente version est complétée par des notes ainsi qu'un post scriptum, à l'origine, envoyé à toute personne en faisant la demande.



En forme d'introduction.


« La physique quantique nous oblige à remettre radicalement en question le récit des origines du monde tel qu’on le trouve dans la Genèse. Tout d’abord, l’élément premier n’est pas la lumière. L’élément premier, c’est le vide quantique plein de particules potentielles, et celui-ci a une ouverture explosive. L’univers est en expansion, l’espace se dilate entre les galaxies. Notre galaxie, la voie lactée, s’écarte des autres galaxies parce que l’espace se dilate comme après une explosion. J’y vois la métaphore de la violence, ou la cause de notre violence. Notre matière a été produite par une explosion. Nous portons l’enfer dans la chair. »

Michel Cassé, astrophysicien.


« On m'a incidemment demandé, à l'Ouest, pourquoi je restais en RDA. Personne ne demandera à un Français pourquoi il reste en France. ce qui ne parle pas seulement en faveur de l'état des choses dans son pays : un citoyen de la première République française, laquelle a écrit dans le sang les tablettes qui sont aujourd'hui présentées contre le socialisme, devait vivre et/ou mourir avec cette question, la différence n'étant qu'une question de ponctuation à la charge de la guillotine. L'incapacité à regarder l'histoire dans le blanc des yeux comme fondement de la politique. »

Heiner Müller. Erreurs choisies, textes et entretiens.



Cette réflexion du dramaturge allemand Heiner Müller condense parfaitement le fil conducteur de ce texte. La violence n’est pas un accident de l’histoire, l’obstacle qui va la faire trébucher et tomber dans la terreur — non, la violence est consubstantielle à tout processus historique. Elle est en son cœur. Elle est chevillée à nos vies, impliquée dans toutes nos existences, présente dans toutes les manifestations sociales. Cette intuition forte et dérangeante, c’est le philosophe Walter Benjamin qui nous la fait voir le premier, au tout début des années 1920, dans un essais intense, désespéré mais redoutablement lucide : "Critique de la violence" [1].


L’Europe sort de la guerre, et le traumatisme est profond. Comment penser cette explosion qui a ravagé le continent ? Comment conjurer la guerre sans pour autant se contenter des gesticulations bêlantes d’un pacifisme qui n’a aucune prise, face à la folie meurtrière ? Telles sont les questions que Benjamin agite moins de 20 ans avant que la violence mondiale ne reprenne ses droits, en 1940, et ne fasse du philosophe allemand l’une de ses premières victimes [2].


C’est dire qu’il l’aura vécue dans sa chair, la violence qui déferle, et son texte sur la violence en acquiert assurément une force décuplée.


  1. Walter Benjamin, Oeuvres 1, Gallimard, Folio Essais, 2000

  2. Walter Benjamin, fuyant le régime nazi, se réfugiera en France, mais une fois la France occupée, il lui faudra quitter Paris, ce qu’il fera trop tard. Il sera alors obligé de fuir clandestinement à travers les montagnes des Pyrénées, tentant désespérément de rejoindre l’Espagne. Il sera intercepté par les gardes-frontières espagnols, d’obédience franquiste, qui l’arrêteront le 25 septembre 1940.