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Contre la gauche, un "Trump colombien"

Dernière mise à jour : 10 juin



Un candidat "indépendant", millionnaire et populiste, a créé la surprise au premier tour de l’élection présidentielle en Colombie. Rodolfo Hernández, 77 ans, affrontera Gustavo Petro au second tour, le 17 juin.


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Illustration en tête d'article :

Gustavo Petro et Rodolfo Hernández, qualifiés pour le second tour de l'élection présidentielle en Colombie.


40,32%. En Colombie, jamais candidat de gauche n’avait atteint un tel pourcentage de voix au premier tour d’une élection présidentielle. L’issue du second tour, le 19 juin, demeure cependant fort incertaine pour Gustavo Petro et Francia Marquez, sa colistière du Pacto Histórico.

Si les électeurs colombiens ont sanctionné la droite traditionnelle en reléguant à la troisième place du scrutin le conservateur Federico Gutiererez, crédité de 23,91% des voix, ils ont choisi pour affronter Gustavo Petro dans la dernière ligne droite un outsider de 77 ans, Rodolfo Hernández, qui réalise un score de 28,15%, bien au-delà de ce que prévoyaient les sondages.

Rodolfo Hernández, ex-maire de Bucaramanga


Qualifié de « Trump colombien », Rodolfo Hernández est un richissime entrepreneur qui a fait fortune dans le bâtiment, notamment dans le logement social. Dans un pays où une grande partie de la population est exclue du système bancaire, et où les aides sociales sont quasi-inexistantes, il prêtait aux familles les plus démunies pour qu’elles puissent accéder à un logement. Ce type de prêt est monnaie courante en Colombie, mais sur des montants beaucoup plus modestes : on appelle ça les « gota gota » (goutte à goutte). Et les prêteurs sont en général peu recommandables : ceux qui peinent à rembourser une échéance sont vite menacés de représailles directes. Rodolfo Hernández a transformé ce système informel en véritable usine à cash : sa fortune personnelle est aujourd’hui estimée à 100 millions de dollars.

D’abord conseiller municipal fantôme dans sa ville natale de Piedecuesta, il avait déjà créé la surprise en 2016 en remportant les élections municipales à Bucaramanga, capitale du département de Santander, au nord de la cordillère Orientale. Il a commencé alors à s’illustrer par des déclarations à l’emporte-pièces (par exemple : « Une femme qui gouverne, les gens n’aiment pas ça (...) c'est bien qu'elle fasse des commentaires, mais en restant au foyer »), par une gifle donnée à l’un de ses conseillers, mais aussi par plusieurs soupçons de corruption. Il a préféré démissionner trois moins avant la fin de son mandat alors qu’une trentaine d’enquêtes étaient ouvertes sur sa gestion municipale. Et pourtant, c’est sous la bannière d’une «Ligue anticorruption» que Rodolfo Hernández s’est lancé dans la course à l’élection présidentielle. Avec un slogan choc : « retirer le chéquier aux politiciens » (“quitarle la chequera a los politiqueros”). Sa colistière, Marelen Castillo, sans aucune expérience politique, est vice-présidente de l’université catholique privée Minuto de Dios à Bogota.

Résultats du premier tour de l'élection présidentielle en Colombie.


Désormais qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle, Rodolfo Hernández a aussitôt reçu le soutien de Federico Gutiererez, arrivé en troisième position. La droite mettra tout son poids dans la balance pour empêcher l’élection de Gustavo Petro. Mathématiquement, l’addition des scores de Gutierez et de Hernández assurerait déjà à ce dernier la majorité des suffrages, à près de 52%. La franco-colombienne Ingrid Betancourt, dont la quasi-totalité de la presse française faisait des gorges chaudes, n’a même pas maintenu sa candidature. Deux candidats de droite et d’extrême-droite ont respectivement récolté 1,29 et 0,23 % des voix. Reste le « centriste » Sergio Fajardo, ancien maire de Medellín, lui-même poursuivi pour des faits supposés de corruption. A la tête de la coalition Centro esperanza, il a réuni 4,20 %. Une partie des suffrages pourraient aller à gauche, mais pour Gustavo Petro, la partie est loin d’être gagnée. Au soir du premier tour, celui-ci a remercié les électeurs des régions du Choco, du Valle, de Cali, où traditionnellement, les achats de voix venaient fausser les résultats des scrutins et qui ont, cette fois-ci, majoritairement plébiscité le Pacto Histórico. « J'espère que ces vents du sud souffleront sur toute la Colombie », a lancé hier soir Gustavo Petro.


Jean-Marc Adolphe